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La Chine est-elle asiatique ? par Emilie Frenkiel,

Le contexte international, et le rapprochement économique et diplomatique entre les puissances florissantes d’Asie, semblent conforter la proposition japonaise de créer une communauté asiatique. Mais qu’en pense la Chine ?

par Emilie Frenkiel
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Récemment encore, des émeutes éclataient en Chine contre des entreprises japonaises après la collision d’un chalutier chinois et de deux navettes de garde-côtes japonais, ravivant la querelle entre les deux pays au sujet des îles Diaoyu/Senkaku. Les manifestations nationalistes hostiles au Japon, déclenchées par la parution de manuels d’histoire glorifiant l’Empire pendant la Deuxième Guerre mondiale ou les accrochages en Mer de Chine, ne sont pas rares. Certains militants nationalistes reprochent au gouvernement chinois leur manque de fermeté, notamment vis-à-vis du Japon ou de Taiwan. Depuis sa politique d’ouverture au monde, la diplomatie économique chinoise est un des aspects les moins contestés de la politique du gouvernement chinois. La légitimité du régime étant fortement corrélée à la croissance économique qu’il garantit, la politique chinoise d’ouverture au monde est à l’origine de la réussite des réformes économiques radicales, et constitue en ce sens un ressort essentiel de l’effort de maintien au pouvoir du régime communiste. La réussite économique du pays, source de prospérité pour les plus chanceux, et l’ascension de la Chine au niveau international, suscitent en effet l’adhésion de l’ensemble de la population chinoise, fière d’appartenir à un pays qui, si pauvre il y a trente ans, est parvenu à se hisser en un temps record parmi les plus grandes puissances mondiales. Elle met un terme au sentiment d’humiliation qui a marqué le XXe siècle chinois (baituo guru). À l’heure actuelle, la question n’est pas de remettre en cause cette ouverture au monde mais de réfléchir à ce qui justifierait, pour la Chine, une attention portée tout particulièrement à l’Asie.

L’idée de créer une communauté asiatique a été récemment relancée par le Japon. En 1990 déjà, le premier ministre malaisien Mahathir Mohamad avait proposé de fonder une communauté économique d’Asie orientale afin de limiter l’influence des États-Unis dans la région. Le premier ministre japonais Junichiro Koizumi s’était également prononcé en faveur de la création de cette communauté. Si l’idée d’intégration et de coopération régionale refait surface depuis quelques années, cela s’explique par le besoin grandissant d’échanges commerciaux et de coopération financière entre ces économies régionales florissantes. D’autre part, ce retour vers l’Asie est favorable aux intérêts nippons et c’est la raison la plus souvent invoquée pour expliquer la démarche du Japon en faveur d’un resserrement des liens entre les pays d’Asie orientale. En effet, le Japon, préoccupé par le déclin relatif de son économie et par le vieillissement de sa population, considère la puissance économique croissante de l’Asie comme le moteur potentiel de sa croissance à venir. De plus, en encourageant l’intégration de la Chine dans des arrangements régionaux, Tokyo souhaite limiter l’émergence d’un G2 sino-américain à même de piloter l’économie mondiale, et éviter ainsi de passer au second plan. Mais comment la Chine réagit-elle à ces efforts de développement d’une communauté asiatique ? Quel serait, pour elle, l’intérêt d’une participation à la communauté asiatique ? À quel prix, le cas échéant, pourrait-elle rester en retrait ?

La communauté asiatique : le regard chinois

Le ministre japonais des Affaires Étrangères Katsuya Okada a envisagé en octobre 2009 la possibilité de forger une communauté d’Asie orientale basée sur le Sommet d’Asie Orientale (East Asia Summit). La création, basée sur les rencontres des dirigeants de l’ASEAN [1] + 3 (la Chine, le Japon et la Corée du Sud), remonte à 2005. La participation de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l’Inde mais aussi de la Russie et des États-Unis, est envisagée mais reste en discussion. Même si la création de cette communauté est appelée par la nouvelle donne internationale (mondialisation des enjeux, affirmation des puissances émergentes dans les enceintes internationales, montée du régionalisme etc.), elle n’a pas encore d’existence institutionnelle stable. De même, lorsqu’on se penche sur l’idée de la création de cette communauté, on est frappé par son caractère indéterminé. En effet, la question de ses membres participants, de ses objectifs et de sa direction est totalement ouverte. Néanmoins, on peut remarquer que les échanges commerciaux entre les États membres du Sommet d’Asie Orientale ont triplé ces dix dernières années et correspondent à 54% de leur commerce. De plus, leurs PIB combinés correspondent à 23% de la production mondiale totale [2]. L’idée d’une telle communauté semble s’imposer tant l’interdépendance économique entre ces pays est grande, d’autant plus que les récentes crises financières, sanitaires et climatiques demandent régulièrement une réponse commune.

Les avantages commerciaux d’une communauté asiatique

Une communauté d’Asie orientale pourrait servir les intérêts de la Chine, dont la montée en puissance fulgurante a d’abord suscité l’inquiétude de ses voisins. Elle est consciente de devoir les rassurer sur ses intentions et mène par conséquent une politique d’ouverture et de séduction. Depuis une dizaine d’années, la politique étrangère chinoise est guidée par le principe du développement pacifique (heping jueqi). Cette politique marque une rupture avec la théorie du monde multipolaire de Jiang Zemin, mais elle est en continuité avec le concept de « taoguang yanghui » (littéralement, dissimuler l’éclat et nourrir l’obscurité) de Deng Xiaoping selon lequel la Chine doit faire profil bas pour être acceptée par la communauté internationale. Il s’agit d’oublier les doctrines idéologiques de la politique étrangère chinoise (la révolution mondiale) et de se consacrer en priorité au développement économique. La Chine se présente ainsi comme une puissance pacifique, coopérative, tolérante, confiante et responsable. Cette politique est défendue par le courant des internationalistes libéraux dont font partie Qin Yaqing, professeur d’études internationales à l’Université Chinoise des Relations Internationales, et Shi Yinhong, professeur de relations internationales à l’Université du Peuple à Pékin. Selon eux, la Chine doit montrer qu’elle veut intégrer, et non renverser l’ordre international actuel. Elle doit s’affirmer et mieux défendre ses intérêts, mais aussi se prêter au jeu du cadre existant [3]. Ces chercheurs décrivent et prônent une montée en puissance de la Chine dans la douceur (ruan jueqi). Selon Qin, la Chine est une puissance de statu quo, dans la mesure où les dirigeants chinois tâchent de convaincre le reste de l’Asie que la robustesse de leur économie, dans le cadre d’un développement pacifique, ne peut que contribuer à la renaissance de l’Asie.

La réussite des négociations d’accession à l’OMC explique en partie la réévaluation par Pékin de l’importance de son rapport à sa périphérie. En effet, avec leur institutionnalisation, l’incertitude des échanges commerciaux sino-américains a pris fin et la diplomatie commerciale chinoise a pu s’ouvrir à d’autres projets. D’abord frileuse à l’égard du multilatéralisme régional, elle s’est lancée dans l’ouverture de voies complémentaires. Le resserrement des liens entre les pays du continent asiatique peut permettre à la Chine de diversifier ses exportations et de réduire sa dépendance envers les marchés européens et américains. Les tableaux ci-dessous montrent l’importance du partenaire commercial américain mais aussi la grande place des échanges avec le Japon et les dragons asiatiques. « Dans un contexte où il s’agit de privilégier le développement économique et la stabilité intérieure, le régionalisme présente le triple avantage de calmer les appréhensions des pays voisins, de créer un environnement régional de prospérité partagée et d’approfondir la coopération » [4]. La nouvelle politique régionale de la Chine correspond ainsi à une diplomatie rassurante de « bon voisinage, voisinage sûr et voisinage prospère » (mulin, anlin, fulin). L’objectif actuel de la Chine est d’apaiser ses voisins et de désamorcer la théorie d’une menace chinoise (zhongguo weixie lun). Et, de fait, leurs craintes face à la montée en puissance de la Chine sont atténuées dans la mesure où les dirigeants chinois affirment clairement leur intention de maintenir un régionalisme ouvert et inclusif dont les grandes puissances ne sont pas exclues.

La participation de la Chine aux discussions et négociations régionales s’est institutionnalisée ces dernières années. Le rôle qu’elle a joué dans le lancement, la construction et l’organisation d’institutions régionales telles que l’Organisation de Coopération de Shanghai et le Sommet de l’Asie Orientale témoigne de l’assouplissement de son discours diplomatique traditionnel basé sur le principe de non-intervention. Certes, ce principe opportun pour une jeune puissance comme la Chine est constamment brandi pour justifier les relations qu’elle développe avec des pays comme le Soudan, la Corée du Nord ou la Birmanie, sans remettre en question la légitimité des dirigeants avec lesquels elle est amenée à traiter. De même, cette doctrine de la non-intervention permet au gouvernement chinois d’ignorer les remontrances de la communauté internationale sur sa politique intérieure. L’intensification des échanges communautaires, la plus grande dépendance des pays asiatiques envers la Chine et l’insistance sur cette politique de non-intervention servent par ailleurs de moyen de pression à la Chine pour contraindre les pays asiatiques à réduire leurs contacts avec Taiwan, le dalaï-lama et les militants du Falungong.

Les partenaires commerciaux principaux de la Chine en 2009 (en milliards de dollars)
Rang Pays Volume
1 États-Unis 298.3
2 Japon 228.9
3 Hong Kong 174.9
4 Corée du Sud 156.2
5 Taiwan 106.2
6 Allemagne 105.7
7 Australie 60.1
8 Malaisie 52.0
9 Singapour 47.9
10 Inde 43.4

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Les principales destinations des exportations chinoises en 2009 (en milliards de dollars)
Rang Pays Volume
1 États-Unis 220.8
2 Hong Kong 166.2
3 Japon 97.9
4 Corée du Sud 53.7
5 Allemagne 49.9
6 Pays-Bas 36.7
7 Royaume-Uni 31.3
8 Singapour 30.1
9 Inde 29.7
10 Australie 20.6

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Les principaux importateurs vers la Chine en 2009 en milliards de dollars) [5]
Rang Pays Volume
1 Japon 130.9
2 Corée du Sud 102.6
3 Taiwan 85.7
4 États-Unis 77.4
5 Allemagne 55.8
6 Australie 39.4
7 Malaisie 32.3
8 Brésil 28.3
9 Thaïlande 24.9
10 Arabie Saoudite 23.6

Source : Administration des douanes de la RPC, Statistiques des douanes chinoises

Un nouveau positionnement face aux États-Unis

Outre les avantages commerciaux que la création d’une communauté asiatique renforcée ne manquerait pas d’apporter à la Chine, l’entreprise ne peut fonctionner sans un certain degré de solidarité et de soutien mutuel entre les pays membres. Il est donc nécessaire d’apaiser les querelles territoriales (illustrées récemment par les tensions entre le Japon et la Chine autour de l’archipel Diaoyu/ Senkaku, dont nous avons parlé plus haut), les tensions historiques (en partie liées à la non reconnaissance des crimes de guerre commis par les officiers japonais pendant la seconde guerre mondiale), les conflits et suspicions diverses qui persistent entre un certain nombre de pays asiatiques et qui constituent un des obstacles majeurs à l’avènement d’une véritable communauté asiatique. Par ailleurs, l’émergence et le maintien d’une telle communauté impliquent que ces pays entretiennent des objectifs et des principes communs. De meilleures relations avec ses pays voisins ont l’avantage de dissuader ceux-ci de faire pression avec les États-Unis contre la Chine, par peur de perdre ce que leur apporte cette nouvelle relation. Après la violente répression de juin 1989, les pays occidentaux avaient en effet organisé un réseau de sanctions contre la Chine et cette dernière avait été contrainte de reconfigurer sa politique étrangère et de se concentrer sur l’Asie orientale, qui était alors devenue sa base de repli. La Chine a depuis créé une zone tampon contre les pressions éventuelles des États-Unis.

Plus encore, l’idée d’un retour vers l’Asie ne déplait pas à la Chine car elle pourrait ainsi contribuer à bâtir le monde multipolaire dont elle rêve. Une communauté asiatique forte pourrait en effet contrebalancer le poids des États-Unis en Asie et dans le monde. C’est ce qu’on appelle dans la théorie de l’équilibre des pouvoirs le soft-balancing, comme le souligne T. V. Paul :

Le soft balancing correspond à un équilibre tacite recherché en dehors des alliances officielles. Il a lieu lorsque des ententes ou des accords de sécurité limités sont trouvés entre États afin de contrebalancer le pouvoir d’un État potentiellement menaçant ou d’une nouvelle puissance. Le soft balancing se fonde souvent sur une course aux armements restreinte, sur l’organisation d’exercices en coopération, ou sur une collaboration dans le cadre d’institutions régionales ou internationales. Ces politiques peuvent donner lieu à des stratégies ouvertes de hard balancing si la compétition sécuritaire s’intensifie et la puissance en question se montre plus menaçante [6].

La Chine reconnaît et accepte la réalité de la puissance américaine. Celle-ci est contrainte à la modération, notamment en ce qui concerne la question taiwanaise et la politique chinoise d’expansion en Afrique, étant donné sa forte dépendance financière vis-à-vis de la Chine. Cette dernière tâche néanmoins de réduire autant que possible l’usage que les États-Unis font de leur puissance politique, militaire et économique en Asie par des manoeuvres diplomatiques visant à étendre son influence politique et économique dans la région. Le monde n’est déjà plus unipolaire : de nouvelles puissances émergent, des ensembles régionaux se construisent et contestent la puissance américaine. La prise de confiance et l’affirmation croissante de la Chine le confirment. Certains experts chinois commencent à contester le rôle des États-Unis dans les affaires d’Asie orientale. Ainsi, Xiao Huanrong défend l’idée que « la participation des États-Unis [dans l’ordre régional est-asiatique] doit se limiter à celle d’un invité » et que « la Chine devrait s’affirmer et jouer au moins le rôle de coordinateur [7] ». Certains, comme Pang Zhongying, rejettent l’importance actuelle des États-Unis dans le système régional sous prétexte que n’étant pas un pays asiatique, ils n’y ont aucune légitimité. Toutefois, la Chine ne cherche pas officiellement à évincer la puissance américaine pour adopter à son tour un rôle de leader en Asie. Par ailleurs, la raison principale du déclin de l’influence américaine en Asie provient de sa politique actuelle de laisser-faire (benign neglect) et d’engagement sélectif dans la guerre contre le terrorisme, dont la Chine a pu largement profiter sur les plans économique, commercial et culturel.

La perspective mondialiste de la Chine

Concernant la construction de la communauté est-asiatique, il reste à déterminer qui en fera partie (l’Australie, l’Inde, les États-Unis, etc.) et qui en prendra la tête. À l’heure actuelle, le Japon et la Chine ne peuvent pas prendre position sur le sujet, car les tensions entre les deux pays sont encore trop vives et la compétition qui s’ensuivrait serait trop risquée. L’offensive de charme menée par la Chine et sa diplomatie douce interdisent l’expression de velléités de contrôle d’une communauté est-asiatique à venir. La présence de puissances occidentales dans la région asiatique est dans ce contexte bien perçue par les divers acteurs asiatiques. En outre, la Chine est consciente que si elle parvient à rassurer la communauté internationale par le biais de sa diplomatie régionale, elle pose les fondations de sa politique internationale à venir. Elle a tout à gagner à faire bonne figure et à promouvoir une image de grande puissance régionale responsable. Men Honghua, chercheur de l’Institut de Stratégie Internationale de l’École Centrale du Parti, explique ainsi que le régionalisme est une première étape incontournable dans l’accession de la Chine au statut de grande puissance mondiale. Sa participation aux institutions et accords régionaux lui permet d’être moins sur la défensive et de gagner en assurance et en expérience. Car la politique chinoise se caractérise davantage par son mondialisme que par son régionalisme. Les Chinois manifestent en effet une conscience accrue de leurs intérêts mondiaux, notamment sur le plan économique. Les exportations chinoises ont une envergure mondiale, les États-Unis étant de loin leur première destination (voir tableau des exportations ci-dessus). Par ailleurs, les entreprises européennes et américaines sont des investisseurs clés en Chine. La Politique de Réforme et d’Ouverture (gaige kaifang) de la Chine et les zones économiques spéciales destinées à attirer les investissements étrangers ont été conçues dans une perspective mondiale et non régionale. Zheng Yongnian explique dans Globalization and State Transformation [8] que le cadre de référence mondialiste (globalist worldview) permet au régime chinois de renforcer sa légitimité au sens où il permet à l’État de se consolider et d’asseoir sa position dans le monde. Ainsi, même si le régime chinois a revu son rôle de puissance régionale et réévalué ses liens avec l’Asie de l’Est depuis le milieu des années 1990, il a choisi avec opportunisme l’ouverture de canaux complémentaires voire la surenchère (avec le Japon) en termes d’initiatives bilatérales et régionales sans dévier pour autant de sa trajectoire mondiale.

Le modèle chinois peut-il s’étendre au reste de l’Asie ?

Actuellement, l’ascension pacifique de la Chine lui permet d’approcher plus que jamais l’objectif fixé par les réformateurs de la fin de la dynastie Qing – le retour à une Chine prospère et puissante (fuqiang). Cela alimente un type de nationalisme revanchard et un sentiment de dignité retrouvée au sein de la population chinoise. C’est une des raisons pour lesquelles, depuis le lancement de la Politique de Réforme et d’Ouverture de Deng Xiaoping qui a conduit la Chine à accéder l’été dernier au rang de deuxième économie mondiale devant le Japon, et malgré les bouleversements et tensions déclenchés par cette politique économique, le régime chinois parvient à se maintenir. Mais depuis quelques années, celui-ci a conscience que la réussite économique et la participation croissante de la Chine aux discussions internationales ne suffisent pas à le légitimer aux niveaux national et international. La Chine cherche ainsi à cultiver son soft power, concept introduit par Joseph Nye pour décrire le pouvoir d’attraction et de persuasion par opposition au hard power, pouvoir de coercition. Les États-Unis servent de modèle à la Chine dans ce domaine. Ils sont en effet parvenus à imposer leurs valeurs et leur culture dans le monde et à établir un système éducatif, scientifique et technologique unique. Les chercheurs Shi Yinhong (mentionné plus haut) et Chen Zhirui (de l’Institut de Recherches Européennes à l’Académie des Sciences Sociales) appellent ainsi le pays à renforcer son soft power (ruan shili) pour compléter de façon durable son faible hard power [9] et à élaborer son propre modèle de développement. Prenant exemple sur le Goethe Institut allemand, la Chine a ainsi ouvert son premier Institut Confucius en juin 2004. On en dénombre à l’heure actuelle plus de 300 répartis dans une centaine de pays (une quinzaine ont déjà été ouverts en France). La popularité grandissante de certains éléments de la culture chinoise au niveau international semble par ailleurs contrebalancer en partie l’attrait des cultures américaine et japonaise, notamment auprès des jeunes Chinois [10], tout en ayant un impact direct sur les affaires intérieures du pays.

De même, surtout depuis les célébrations organisées pour les trente ans de la Politique de Réforme et d’Ouverture, la Chine avance l’idée qu’un nouveau modèle de développement est né de son expérience. On ne compte plus par exemple les publications sur le modèle chinois (zhongguo moshi). Il faut remarquer que la perception qu’ont les Chinois de leur développement est totalement tournée vers eux-mêmes. Comme Barry Buzan le souligne, leur vision exceptionnaliste est reflétée dans la formule « aux couleurs de la Chine » (zhongguo tese de) sans cesse mobilisée pour décrire le développement, le socialisme, la démocratie etc. À l’opposé des prétentions universalistes du libéralisme américain, la Chine insiste sur sa culture unique et indique que sa contribution à l’ordre mondial se limite à son propre développement pacifique. Le récent débat sur le modèle chinois modifie quelque peu cette approche, puisque certains chercheurs chinois prétendent que le développement chinois est digne d’émulation et peut à son tour servir de référence dans d’autres parties du globe [11]. Or, à l’échelle mondiale, les valeurs occidentales prévalent et la montée en puissance d’un pays non démocratique qui associe nationalisme culturel, social et politique et libéralisme économique inquiète. Certains analystes suggèrent que le régime chinois et ses idées sont plus séduisants à l’échelle régionale. Sans tout à fait reprendre le débat, daté, des valeurs asiatiques, beaucoup s’accordent pour dire que les pays d’Asie orientale partagent certaines valeurs. Ceux-ci porteraient davantage d’attention à la souveraineté et au principe de non-intervention, et seraient plus enclins au fonctionnement hiérarchique et au suivisme (bandwagoning) [12].

La crise actuelle ouvre la voie à des alternatives au consensus de Washington, qu’on peut définir rapidement par la formule : libéralisation, privatisation et dérégulation. Joshua Cooper Ramo décrit ainsi ce qu’il a été le premier à appeler le consensus de Pékin : recherche constante d’innovations [13], rejet de la seule croissance du PIB comme indicateur de progrès (et proposition d’autres marqueurs tels que la durabilité du système économique et la répartition des richesses) et principe d’auto-détermination. Si Arif Dirlik rejette l’idée que le développement chinois puisse véritablement servir de modèle tant ses incohérences et écueils sont nombreux (inégalités, problèmes environnementaux etc.), il reconnaît que :

En RPC, la quête d’autonomie et d’auto-détermination donne une dimension multilatérale aux relations internationales qui contraste vivement avec la direction de plus en plus unilatérale de la politique américaine de ces vingt dernières années. Le consensus de Pékin se distingue notamment par une approche des relations internationales qui recherche, à travers des relations multinationales, un nouvel ordre mondial fondé sur des relations économiques, mais qui reconnaît aussi les différences politiques et culturelles ainsi que les différentes concrètes régionales et nationales au sein d’un cadre mondial commun. [14] (Dirlik, Arif. 2006. “Beijing Consensus : Beijing Gongshi” Globalization and Autonomy Online Compendium, p. 5)

Ces éléments suggèrent qu’en ce qui concerne la Chine, les obstacles à la construction d’une communauté asiatique ne sont pas insurmontables. En effet, même si tout est loin d’être réglé, puisque l’orientation précise d’une telle communauté, la détermination exacte de ses membres et sa direction restent à définir, elle reposerait sur un modèle de relations internationales différent et sur un ordre mondial décentralisé qui se dessinent déjà. Le modèle chinois ne semble pas incompatible avec l’ASEAN way. Celle-ci ne se définit en effet pas par des principes généraux ou des idéaux, mais par une méthode de négociation et de résolution des conflits régissant les relations entre les pays asiatiques. Elle correspond à une recherche de compromis et d’harmonie, à un principe de courtoisie et de rejet du conflit, à une diplomatie élitiste de règlement des tensions dans la discrétion, à une méfiance vis-à-vis du cartésianisme et du légalisme et au principe de non-intervention lié au respect dû à la sacro-sainte souveraineté nationale. Le mode de fonctionnement de la communauté est-asiatique semble pour ainsi dire tout trouvé. Il reste néanmoins au Japon et à la Chine à trouver une stratégie de réconciliation et à faire reposer leur nationalisme sur une nouvelle version moins conflictuelle et moins amère de leur histoire.

La création d’une communauté est-asiatique peut par conséquent servir à bien des égards les intérêts de la Chine. Toutefois, cela ne dispense pas cette puissance émergente de relever plusieurs grands défis incontournables. Parvenir à une vision plus claire de sa propre identité et de son idéal de société est devenu une priorité. Yang Yao attribue la réussite économique et la stabilité politique de la Chine à la neutralité de son gouvernement (disinterested government) – au sens où il joue le rôle détaché d’arbitre des conflits d’intérêts qui opposent différents groupes sociaux et politiques – et à la légitimité qu’il a acquise grâce à l’amélioration constante des conditions de vie de la population chinoise. Il ajoute que l’adoption progressive par la Chine des principes d’économie néo-classique a considérablement renforcé les inégalités. Or, le gouvernement central chinois ne parvient plus à calmer les revendications de sa population par des mesures sociales (réforme des campagnes, réforme du système de santé etc.) dont l’ampleur est notamment limitée par le lobbying des gouvernements locaux et des entreprises privées dont, d’après cet économiste de l’Université de Pékin, seules des procédures démocratiques peuvent freiner l’ardeur. En d’autres termes, si le régime chinois finit par opérer une véritable démocratisation, ce sera en réponse à ses pressions internes, bien plus qu’en réponse aux pressions de la communauté internationale.

par Emilie Frenkiel, le  23 novembre 2010


Dossier(s) : Retour à l’Asie

Aller plus loin

- Guo Sujian (ed.), China’s "Peaceful Rise" in the 21st Century – Domestic and International Conditions, Ashgate, London, 2006.

- Boulanger E., Constantin C. et Deblock C., « Le régionalisme en Asie : un chantier, trois concepts », Monde en développement, 2008.

- Li Mingjiang, « China Debates Soft Power », Chinese Journal of International Politics, Vol. 2, n° 2., 2008, p. 287-308.

- Joshua Cooper Ramo, The Beijing Consensus, The Foreign Policy Centre, 2004.

- Barry Buzan, « China in International Society : Is ‘Peaceful Rise’ Possible ? », The Chinese Journal of International Politics, Vol. 3, 2010, p. 5–36.

- Yao Yang « The End of the Beijing Consensus », Foreign Affairs, 2 février 2010.

Pour citer cet article :

Emilie Frenkiel, « La Chine est-elle asiatique ? », La Vie des idées, 23 novembre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Chine-est-elle-asiatique.html

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Notes

[1] Les membres de l’ASEAN sont le Brunei, le Vietnam, la Malaisie, les Philippines, le Cambodge, l’Indonésie, la Thailande, le Laos, la Birmanie et Singapour.

[2] « What is Japan’s East Asia Community Idea ? », The China Post, 24 octobre 2009.

[3] Qin Yaqing, “Wuzhengfu wenhua yu guoji baoli : Daguo de jiangxing jueqi yu heping fazhan” (Non- governmental culture and international violence : Forceful rise of a great power and peaceful development) Zhongguo Shehui Kexue, 2004, n°5 ; Qin Yaqing, Shijie geju yu Zhongguo heping jueqi (International pattern and China’s peaceful rise)

[4] Boulanger E., Constantin C. et Deblock C., « Le régionalisme en Asie : un chantier, trois concepts », Monde en développement, 2008, Vol. 4, n° 144, p. 105.

[5] Ces statistiques proviennent du site du Conseil Commercial sino-américain,http://www.uschina.org/statistics/tradetable.html

[6] « Soft balancing involves tacit balancing short of formal alliances. It occurs when states generally develop ententes or limited security understandings with one another to balance a potentially threatening state or a rising power. Soft balancing is often based on a limited arms build-up, ad hoc cooperative exercises, or collaboration in regional or international institutions ; these policies may be converted to open, hard-balancing strategies if and when security competition becomes intense and the powerful state becomes threatening ». Paul, T.V., « The Enduring Axioms of Balance of Power Theory », in Paul, T.V., Wirtz, J. et Fortmann, M., (ed.). Balance of Power. Theory and Practice in the 21st Century, Stanford, Stanford University Press, 2004.

[7] Xiao, Huanrong, « Zhongguo di daguo zeren yu diqu zhuyi zhanlüe » (China’s Great Power Responsibility and Its Regional Strategies), in Xiao Huanrong (ed.), Heping di dili xue-Zhongguo xuezhe lun dongya diqu zhuyi (Chinese Scholars on East Asian Regionalism), Communications University of China Press, 2005, p. 174-189.

[8] Zheng Yongnian, Globalization and State Tranformation, Cambridge University Press, 2004, p. 39.

[9] La Chine possède la plus grande armée au monde avec 2,3 millions d’hommes. Cependant, même si le budget alloué à l’armée augmente chaque année, d’après le think tank SIPRI, la Chine n’est qu’en cinquième position en termes de dépenses relatives (% du PIB) après la Russie, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France.

[10] Par exemple, les opéras, les tenues, les meubles et l’architecture traditionnels chinois, semblent bénéficier d’un regain de popularité après une période où ils ne plaisaient plus qu’aux étrangers. Zhao Changmao, « Zhongguo Xuyao Ruan Shili », (La Chine a besoin de Soft Power), Liaowang Xinwen Zhoukan (Outlook News), 7 juin 2004.

[11] Dans The Dragon’s Gift, ouvrage recensé dans La vie des idées, Deborah Brautigam indique par exemple que la Chine justifie sa politique en Afrique par le fait qu’elle ne fait que reproduire la méthode grâce à laquelle elle s’est elle-même développée quelques décennies auparavant (notamment en s’appuyant sur l’aide « mêlée à d’autres formes d’engagement économique en provenance de l’Occident et du Japon », p. 13).

[12] Cf. Barry Buzan, « China in International Society : Is ‘Peaceful Rise’ Possible ? », The Chinese Journal of International Politics, Vol. 3, 2010, note 37.

[13] Wang Shaoguang, « Xuexi jizhi yu sheyingnengli : zhongguo nongcun hezuo yiliao tizhi bianqian de qishi » (Mécanisme d’apprentissage et faculté d’adaptation : évolution du système coopératif de soins des campagnes chinoises), Sciences Sociales Chinoises, Juin 2008 ; “Adapting by learning : the evolution of China’s rural health care financing”, Modern China vol. 35 n°4, juillet 2009 (version anglaise) ; Sebastian Heilmann. “From Local Experiments to National Policy : The Origins of China’s Distinctive Policy Process”, The China Journal, No. 59, Jan 2008 : 1-30.

[14] « In the PRC, the search for autonomy and self-determination has taken (…) a multilateralist approach to global relationships which contrasts sharply with the increasingly unilateralist direction US policy has taken over the last two decades. The most important aspect of the Beijing Consensus may be an approach to global relationships that seeks, in multinational relationships, a new global order founded on economic relationships, but which also recognizes political and cultural difference as well as differences in regional and national practices within a common global framework… A century of revolutionary socialist search for autonomy, bolstered by recent economic success, qualifies the PRC eminently to provide leadership in the formation of an alternative global order. »


 
 

Le monde en 2030, selon la CIA

par Géopolitique • Tags : , , , , , , , , , , , ,

Par Ignacio Ramonet, le 30 avril 2013

Tous les quatre ans, au début de chaque nouveau mandat présidentiel aux Etats-Unis, le National Intelligence Council (NIC), bureau d’analyse et d’anticipation géopolitique et économique de la Central Intelligence Agency (CIA), publie un rapport qui devient automatiquement une référence majeure pour toutes les chancelleries du monde. Bien qu’il s’agisse, évidemment, d’une vision très partielle (celle de Washington), élaborée par une agence (la CIA) dont la mission principale est de défendre les intérêts des Etats-Unis, le rapport stratégique du NIC présente un intérêt indiscutable : il résulte d’une mise en commun – révisée par toutes les agences d’intelligence américaines – d’études élaborées par des experts indépendants de plusieurs universités et de nombreux pays (Europe, Chine, Inde, Afrique, Amérique Latine, monde arabo-musulman, etc.).

Le document confidentiel que le président Barack Obama a trouvé sur son bureau de la Maison Blanche le 21 janvier dernier lorsqu’il a entamé son second mandat vient de paraître sous le titre Global Trends 2030. Alternative Worlds (Tendances mondiales 2030 : nouveaux mondes possibles) [1]. Que nous dit-il ?

Le constat principal est : le déclin de l’Occident. Pour la première fois depuis le XVe siècle, les pays occidentaux perdent du pouvoir face à la montée des nouvelles puissances émergentes. Commence la phase finale d’un cycle de cinq siècles de domination occidentale du monde. Même si les Etats-Unis demeureront l’une des principales puissances planétaires, ils perdront leur hégémonie économique en faveur de la Chine. Y ils n’exerceront plus leur « hégémonie militaire solitaire » comme ils le font depuis la fin de la guerre froide (en 1989). Nous allons vers un monde multipolaire dans lequel les nouveaux acteurs (la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, l’Afrique du Sud) ont vocation à constituer de solides pôles régionaux et à disputer la suprématie internationale à Washington et à ses alliés historiques (Royaume Uni, France, Allemagne, Japon). Pour avoir une idée de l’importance et de la rapidité du déclassement occidental qui s’annonce, il suffit de souligner ces chiffres : la part des pays occidentaux dans l’économie mondiale passera de 56% aujourd’hui à 25% en 2030… En moins de vingt ans, l’Occident perdra plus de la moitié de sa prépondérance économique… L’une des principales conséquences de cela c’est que les Etats-Unis et leurs alliés n’auront probablement plus les moyens financiers d’assumer le rôle de gendarmes du monde… De sorte que ce changement structurel (aggravé par la profonde crise économique actuelle) pourrait réussir là où l’Union soviétique et Al Qaeda ont échoué : à savoir, l’affaiblissement durable de l’Occident.

Selon ce rapport de la CIA, la crise en Europe durera au moins une décennie, soit jusqu’en 2023… Et, toujours selon cette étude, il n’est pas certain que l’Union européenne réussira à maintenir sa cohésion. Entretemps, l’émergence de la Chine se confirme comme deuxième économie du monde qui deviendra bientôt la première. Simultanément, les autres pays du groupe BRICS (Brésil, Russie, Inde et Afrique du Sud) s’installent en deuxième ligne et entrent en compétition directe avec les anciens empires dominants du groupe JAFRU (Japon, Allemagne, France, Royaume Uni).

En troisième ligne apparaissent désormais une série de puissances intermédiaires avec des démographies à la hausse et de forts taux de croissance économique, appelées à devenir également des pôles hégémoniques régionaux et avec tendance à se constituer en groupe d’influence mondiale, le CINETV (Colombie, Indonésie, Nigéria, Ethiopie, Turquie, Vietnam).

Mais d’ici à 2030, dans le Nouveau système international, quelques unes de plus grandes collectivités du monde ne seront plus des pays mais de communautés rassemblées et reliées entre elles par Internet et les réseaux sociaux. Par exemple, « Facebookland » : plus d’un milliard d’usagers… ou « Twitterland » : plus de 800 millions… Dont l’influence dans le jeux de trônes de la politique mondiale pourrait être décisif. Les structures de pouvoir vont se disséminer en raison de l’accès universel à la Toile et à l’usage des nouveaux outils numériques.

A cet égard, le rapport de la CIA annonce l’apparition de tensions entre les citoyens et certains gouvernements ; tensions que plusieurs sociologues qualifient de « post-politiques » ou « post-démocratiques »… D’un côté, la généralisation de l’accès à Internet et l’universalisation de l’usage des nouvelles technologies vont permettre aux citoyens d’élargir le champ de leurs libertés et de défier leurs représentants politiques (comme ce fut le cas lors des « printemps arabes » ou de la crise des « indignés »). Mais, en même temps, selon les auteurs du rapport, ces mêmes outils électroniques vont procurer aux gouvernements « une capacité sans précédent de surveiller leurs citoyens » [2].

« La technologie – ajoutent les analystes de Global Trends 2030continuera d’être le grand critère de différentiation des Etats, mais les futurs empereurs d’Internet, semblables à ceux de Google ou de Facebook, possèderont des montagnes entières de données et manipuleront en temps réel beaucoup plus d’informations que les Etats ». C’est pourquoi la CIA recommande à l’Administration des Etats-Unis qu’elle se prépare à affronter les grandes entreprise privées qui contrôlent Internet en activant le Special Collection Service [3], un service d’intelligence ultra-secret – qui dépend conjointement de la NSA (National Security Service) et le SCE (Service Cryptologic Elements) des Forces armées – spécialisé dans la captation clandestine d’informations d’origine électro-magnétique. Si un groupe d’entreprises privées venait à contrôler la masse de données qui circule sur Internet, il pourrait conditionner le comportement d’une grande partie de la population mondiale, voire même des entités gouvernementales. La CIA craint aussi que le terrorisme djihadiste soit remplacé para un cyberterrorisme encore plus effroyable.

Le rapport prend d’autant plus au sérieux ce nouveau type de menace que, en définitive, le déclin des Etats-Unis n’a pas été provoqué par une agression extérieure mais par une cause interne : la crise économique survenue en 2008 après la faillite de la banque Lehman Brothers. Les auteurs estiment que la géopolitique contemporaine doit prendre en compte des nouveaux phénomènes qui n’ont pas forcément de caractère militaire. Car, même si les menaces militaires n’ont pas disparues (cf. les affrontements armées en Syrie, les menaces concernant l’Iran ou la récente gesticulation nucléaire de la Corée du Nord), les dangers principaux que courent aujourd’hui les sociétés sont de type non-militaire : changement climatique, conflits économiques, crime organisé, guerres électroniques, nouvelles pandémies, épuisement des ressources naturelles…

Sur ce dernier aspect, le rapport signale qu’une des ressources qui s’épuise le plus rapidement est l’eau douce. En 2030, 60% de la population mondiale connaîtra des problèmes d’approvisionnement en eau, ce qui pourrait donner lieu à des « conflits hydriques »… Concernant les hydrocarbures, en revanche, la CIA se montre beaucoup plus optimiste que les écologistes. Grâces aux nouvelles techniques (fort polluantes) de fracturation hydraulique, l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste devrait atteindre des niveaux exceptionnels. Les Etats-Unis seraient déjà autosuffisants en gaz, et ils le seront, en 2030, en pétrole. Ce qui fait baisser ses coûts de production manufacturière et encourage la relocalisation de ses industries de main d’œuvre. Mais si les Etats-Unis – principaux importateurs mondiaux d’hydrocarbures – cessent d’importer du pétrole, les prix du baril s’effondreront. Quelles seraient alors les conséquences pour les actuels pays exportateurs ?

Dans le monde de demain, 60% des personnes vivront, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, dans les villes. D’autre part, conséquence de la réduction accélérée de la pauvreté, les classes moyennes deviendront dominantes et le nombre de personnes qui en feront partie sera multiplié par trois passant de 1 milliard à 3 milliards. C’est une révolution colossale. Qui provoquera, entre autres conséquences, un changement général des habitudes culinaires ; notamment une augmentation de la consommation de viande à l’échelle planétaire. Ce qui va aggraver la crise environnementale. Parce qu’il faudra augmenter considérablement l‘élevage (de bovins, d’ovins, de porcs et de volailles). Et cela supposera une explosion de la consommation d’eau (pour produire les fourrages), d’énergie et de l’usage de fertilisants. Avec des dérivations négatives en termes d’effet de serre et de réchauffement global…

Le rapport prévoit également que, en 2030, les habitants de la planète seront 8,4 milliards, mais que l’augmentation démographique cessera partout à l’exception de l’Afrique. Il y aura donc un vieillissement général de la population mondiale. En revanche, la relation entre l’être humain et les « technologies prothétiques » va accélérer la mise au point de nouvelles générations de robots et l’apparition de « surhommes » capables de prouesses physiques et intellectuelles inédites.

Le futur est rarement prévisible. Il ne faut pas pour autant cesser de l’imaginer en termes de prospective. Et de nous préparer à agir face à diverses circonstances possibles dont une seule se produira. Même si (nous l’avons déjà dit) la CIA possède son propre point de vue subjectif sur la marche du monde, et que ce point de vue est conditionné par l’impératif de la défense des intérêts des Etats-Unis, ce rapport constitue un outil de travail extrêmement utile. Sa lecture nous aide à prendre conscience des rapides évolutions en cours et à réfléchir sur la possibilité, pour chacun d’entre nous, d’intervenir et d’agir pour infléchir le cours des choses. Afin de contribuer à construire un futur plus juste.

[1]   http://www.dni.gov/index.php/national-intelligence-council-global-trends. Paru en français sous le titre : Le Monde en 2030 vu par la CIA, Editions des Equateurs, Paris, 2013.

[2]  Dans ce même esprit de mise en garde, lire Julian Assange (avec Jacob Appelbaum, Aandy Mûller-Maghun et Jérémie Zimmermann), Menace sur nos libertés. Comment Internet nous espionne ; comment résister (Robert Laffont, Paris, 2013). Lire aussi : Christophe Ventura, « Julian Assange et la surveillance de masse », Mémoire des luttes, 1er février 2013. http://www.medelu.org/Julian-Assange-et-la-surveillance

[3]   http://en.wikipedia.org/wiki/Central_Security_Service

Source: http://www.medelu.org/Le-monde-en-2030

 

Les chiffres du crime par Bilel Benbouzid

En matière de délinquance, dans la presse comme dans les discours politiques, les « faits divers » l’emportent sur les « faits sociaux ». Et lorsque des informations quantitatives sont mobilisées dans le débat public, rare est la confiance accordée aux chiffres. L’ouvrage de Philippe Robert et Renée Zauberman pourrait aider à sortir de cette situation

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Recensé : Philippe Robert et Renée Zauberman, Mesurer la délinquance, Paris, Presses de Sciences Po, 2011. 177 p., 15 €.

En matière de délinquance, dans la presse comme dans les discours politiques, les « faits divers » l’emportent sur les « faits sociaux ». Et lorsque des informations quantitatives sont mobilisées dans le débat public, rare est la confiance accordée aux chiffres. L’ouvrage de Philippe Robert et Renée Zauberman, publié dans la collection La bibliothèque du citoyen des Presses de Science Po, pourrait aider à sortir de cette situation regrettable. Représentant l’aboutissement de plus d’un quart de siècle de recherche sur la délinquance au Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions Pénales (CESDIP), ce livre, écrit dans un style limpide, s’adresse à tous. Les auteurs y développent une critique sévère de la faiblesse méthodologique des institutions en France qui produisent et diffusent la mesure de la délinquance, tout en plaidant pour que celle-ci ne dépende plus de la seule statistique pénale grâce des confrontations systématiques entre une pluralité de sources.

Des sociologues statisticiens constructivistes

Les auteurs adoptent une attitude originale : il ne s’agit pas seulement de discuter de la fiabilité des instruments de la statistique du crime, mais de proposer des dispositifs de mesure en tenant compte du caractère construit des codages de la délinquance et des liens de dépendance de la mesure à une longue chaine d’enregistrement. Manifeste tout au long de l’ouvrage, cette posture apparaît plus particulièrement dans les deux premiers chapitres où les auteurs retracent le passage du monopole de la statistique pénale à la multiplication des sources de comptages.

Au XVIIIe siècle, dans toute l’Europe, les premières mesures de la délinquance se fondent sur la statistique judiciaire issue du comptage des jugements rendus par les tribunaux. En France, le Compte général de l’administration de la justice criminelle sera la principale source du compte du crime jusqu’au début des années 1980, date à laquelle celui-là sera définitivement interrompu au profit de la statistique policière « qui va conquérir rapidement le monopole de la mesure de la délinquance » (p. 23). Mais que l’on mesure le crime par la statistique judiciaire ou la statistique policière, une même question se pose : peut-on fonder une mesure de la délinquance sur une statistique administrative qui rend compte au premier abord de l’activité de la justice et de la police ? Cette question apparait dès les premières expériences de comptage au XVIIIe siècle et va nourrir les principales controverses épistémologiques de la mesure du crime jusqu’à aujourd’hui. Elle se pose en grande partie par la notion de « chiffre noir » de la délinquance qui indique l’écart entre la délinquance connue et la délinquance commise. Mais, comme le soulignent les auteurs, « l’invocation du « chiffre noir » a seulement servi de paravent verbal à un usage indiscuté des dénombrements de l’activité pénale comme mesure de la délinquance » (p. 20).

La métrologie réaliste de la délinquance ne résiste pas aux nombreuses critiques qui apparaissent à partir des années 1960, aux États-Unis et en Europe. Les auteurs les résument de la manière suivante : « on ne peut pas avoir de mesure de la délinquance en soi, mais seulement des comptages qui dénombrent, en tel ou tel point du processus, les désignations opérées par une diversité d’acteurs, professionnels ou profanes, qui ont considéré comme délictueux certains comportements » (p. 58). De ce principe se dégage une pratique de la mesure par la multiplication des sources, notamment en cherchant des données dans d’autres secteurs (baromètre santé, domaine des prélèvements obligatoires, etc.), en mobilisant l’économie (le passage en équivalent-monnaie du crime) et en faisant enquête (les enquêtes de victimation et de délinquance auto-reportée sont les plus connues). C’est la confrontation des points de vue qui devient l’opération cruciale de la mesure du crime.

S’accommoder de l’incertitude par la confrontation

La délinquance n’est pas une entité homogène. C’est pourquoi les auteurs ont besoin de distinguer deux situations : la mesure de la délinquance sans victime directe (immigration irrégulière, fraude fiscale etc.) ou avec victime directe (vol, agression etc.). Pour la première situation, la comparaison est particulièrement difficile à réaliser car l’institution pénale n’a guère d’intérêt à chercher des mesures alternatives dans un contexte où elle a le « plus grand intérêt à faire admettre ses comptages comme « la » mesure de la délinquance (p. 69) ». Les auteurs mobilisent deux exemples pour présenter ce cas de figure : celui des atteintes aux finances publics et celui de la consommation de produit prohibés. Attardons-nous sur le second où le principe de confrontation est particulièrement limité car les sources disponibles (statistiques policières, enquêtes Escapad réalisées lors de la journée d’appel pour la préparation à la défense auprès des 16/17 et sources Barométre Santé pour les 18-44 ans) s’accordent mal :

Aucune comparaison directe n’est possible entre les données policières […] et les résultats d’enquêtes : le premier fournit des nombres d’interpellations, les deux autres des prévalences pour certaines classes d’âge. Observons néanmoins que les évolutions n’ont pas du tout la même allure : une croissance forte et continue des chiffres policiers, une croissance suivie d’une chute pour l’usage régulier du cannabis parmi les jeunes, une croissance suivie d’un plateau pour son usage actuel chez les 18-44ans. La statistique policière traduit bien l’intensification de la focalisation sur ce délit, mais rend mal compte de l’évolution de l’usage. Si l’on combine les enseignements des différentes enquêtes, celui-ci semble pouvoir se résumer à une croissance dans la dernière décennie du XXe siècle, suivie d’une retombée (pour les plus jeunes) ou d’une stabilisation (pour les adultes) (p. 72-73).

Les auteurs consacrent une analyse beaucoup plus longue à la délinquance à victime directe. Il s’agit là d’une opération qu’ils connaissent bien : la comparaison des statistiques de police et des enquêtes de victimation. Les auteurs proposent de s’attarder sur les atteintes à la personne et la criminalité patrimoniale. Concentrons-nous sur cette dernière (homicide, agressions, vols violents, etc.) où l’approche constructiviste des auteurs s’illustrent particulièrement bien, notamment pour le cas des « agressions graves » (les coups et blessures). Cette catégorie procède d’une convention juridique qui n’a cessé d’être modifiée depuis le milieu des années 1990 : le législateur a longtemps considéré comme un délit les agressions ayant entrainé une incapacité de travail supérieur à 8 jours ; en dessous il s’agissait d’une simple contravention. Mais une série de loi a progressivement inclus les violences n’entrainant aucune incapacité de travail, afin notamment de réprimer davantage les atteintes causées à certains professionnels (enseignants, employés de réseau de transport, etc.). Dans ce contexte, « seules les enquêtes de victimation sont utilisables et seulement pour la mesure des agressions physiques (puisque les statistiques policières ne mesurent plus que l’inflation juridique) – pour les agressions sans coup ni blessure, les résultats de l’enquête de victimation ne sont pas assez fiables tant la définition même de cette catégorie n’a cessé d’évoluer ». En fin de compte, la confrontation permet moins de se prononcer sur un état de la délinquance que de chercher à s’accorder sur un énoncé en tenant compte du fait que « les données policières [qui restent la source principale utilisée dans le débat public] semblent surestimer l’aggravation de la violence grave et sous-estimer la violence de faible intensité » (p. 92).

Ce benchmarking ne s’opère pas seulement entre diverses sources de comptage, il peut aussi être utilisé pour une comparaison interterritoriale, à diverses échelles. Mais quelle que soit la forme du benchmarking, celui-ci sert toujours à révéler l’approvisionnement du processus pénal. Grâce à ce principe constructiviste les auteurs parviennent avec beaucoup de dextérité à s’accommoder de l’incertitude inhérente aux énoncés statistiques. La confrontation renvoie à imposer une contrainte de « conversation » (de débat public, donc) pour chaque comptage. Or, une politique publique de la mesure du crime reste à mettre en œuvre en France : contrairement à l’Angleterre par exemple, l’administration policière française laisse dans l’obscurité le fonctionnement de l’enregistrement des données et ne se soucie guère de la continuité des séries en matière d’enquête de victimation.

La production de la mesure et son utilisation

Le constructivisme et les nombreuses limites des confrontations analysées tout au long de l’ouvrage n’empêchent pas les auteurs, dans le dernier chapitre, « De la mesure au diagnostic », de proposer une synthèse générale de l’état de la délinquance en France. Ils y parviennent en étant particulièrement attentifs à la cohérence d’ensemble des confrontations. C’est la confrontation des sources dans le dégagement des tendances qui fournit l’épreuve décisive. Quatre grandes tendances sont diagnostiquées : 1/Une puissante vague de délinquance patrimoniale (1960-1985) correspondant à l’entrée dans la consommation de masse qui, dans le même temps, devient une société de prédations de masse ; une vague en repli depuis deux décennies ; 2/ Des violences d’émergence plus récentes de deux ordres : d’une part, le vol de force correspondant à un effet de déplacement dû au durcissement des cibles avec la diffusion des dispositifs de prévention situationnelle. Et, d’autre part, des formes d’agression expressive de faible intensité, incompréhensible en dehors des zones de relégation, coupées de la sociabilité en réseaux, où « l’on voit alors surgir une problématique de la réputation très proche de celle de l’honneur qui gouvernait les sociétés traditionnelle. Sa défense contre les atteintes brutales de la relégation ne peut guère mobiliser d’autres ressources que celles du corps, de la virtuosité verbale à la force physique » ; 3/ Une montée impressionnante de la délinquance d’ordre publique – criminalité routière, infraction contre les policiers, immigration irrégulière et distribution et usage des produits prohibés. On ne peut comprendre cette explosion seulement si l’on tient compte du fait que cette délinquance prend une place de plus en plus importante dans la délinquance enregistrée par la police, dans un contexte de préoccupation accrue pour l’ordre étatique ; 4/ Enfin une rareté de la mesure de la délinquance économique et financière.

Si ce diagnostic présente l’intérêt de remettre en cause la doxa sur l’explication de la délinquance, il reste cependant limité par le fait que les auteurs n’aient pas soumis à la « contrainte de conversation » le diagnostic lui-même. La distinction mesure/diagnostic sous-entend qu’il y aurait d’un côté la connaissance statistique et de l’autre son utilisation. Or, chaque point diagnostiqué par les auteurs fait l’objet d’un débat ou de controverses scientifiques où l’on observe d’autres acteurs mobilisés d’autres langages statistiques que celui de la quantification (notion plus juste que celle de mesure, cf. les travaux d’Alain Desrosières sur ce point). En effet, la modélisation statistique, par exemple, permet d’apporter de nombreuses nuances quant à l’explication de la prédation de masse. On pense notamment aux travaux de Tim Hope réalisés à partir des bases de données de l’enquête de victimation britannique : en mobilisant des modèles inspirés de l’économétrie, Hope propose d’expliquer la criminalité patrimoniale en fonction du « savoir » agir des victimes, c’est-à-dire leur capacité de résoudre des problèmes imprévus et à trouver des solutions en contexte [1]. Plus encore, l’usage récent dans le domaine de la criminologie développementale des essais randomisés contrôlés ou d’enquêtes longitudinales sur des groupes de délinquant apporte une autre explication des violences émergentes : la persistance de l’agression chez une minorité d’enfants serait un précurseur de la délinquance chronique à l’adolescence. Ce type de « mesure » de la violence est indissociable d’une explication de la délinquance qui nie les facteurs sociologiques au bénéfice de ceux liés aux caractéristiques personnelles des individus et à leur environnement familial [2]. Bref, en rendant compte des nombreuses controverses sur les causes de la délinquance, les auteurs auraient pu prolonger leur pragmatisme de la mesure au diagnostic lui-même.

Néanmoins, cette limite ne remet pas en cause la qualité à la fois scientifique et politique de cet ouvrage. Sans vulgariser ni simplifier, celui-ci entend intéresser les lecteurs profanes à ce qui préoccupent les producteurs de statistiques. Cet ouvrage est donc un très bon outil de la démocratisation de la mesure de la délinquance.

par Bilel Benbouzid, le  12 avril 2012

Pour citer cet article :

Bilel Benbouzid, « Les chiffres du crime », La Vie des idées, 12 avril 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-chiffres-du-crime.html

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Notes

[1] Hope T., Trickett A., 2004,  « La distribution de la victimation dans la population », Déviances  et Société, 3, 28, 385-404.

[2] Tremblay, R.E.(2003). “Why Socialization Fails ? The Case of Chronic Physical Agression.” Lahey, B.B. ; Moffitt, A. Caspi, A. (Eds)., The Causes of Conduct Disorder and Juvenile Deliquency, Guilford Press.

 

Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal

Entretien avec Jacques-Marie Bourget, auteur (avec Nicolas Beau) de l’ouvrage "Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal" *, un minuscule État tribal, obscurantiste et richissime qui impose partout sa lecture intégriste du Coran.
Propos recueillis par Majed Nehmé
Afrique-Asie : Qu’est-ce qui vous a amenés à consacrer un livre au Qatar?
Jacques-Marie Bourget : Le hasard puis la nécessité. J’ai plusieurs fois visité ce pays et en suis revenu frappé par la vacuité qui se dégage à Doha. L’on y a l’impression de séjourner dans un pays virtuel, une sorte de console vidéo planétaire. Il devenait intéressant de comprendre comment un État aussi minuscule et artificiel pouvait prendre, grâce aux dollars et à la religion, une telle place dans l’histoire que nous vivons.
D’autre part, à l’autre bout de la chaîne, l’enquête dans les banlieues françaises faite par mon coauteur Nicolas Beau nous a immédiatement convaincus qu’il y avait une stratégie de la part du Qatar enfin de maîtriser l’islam aussi bien en France que dans tout le Moyen-Orient et en Afrique. D’imposer sa lecture du Coran qui est le wahhabisme, donc d’essence salafiste, une interprétation intégriste des écrits du Prophète.
Cette sous-traitance de l’enseignement religieux des musulmans de France à des imams adoubés par le Qatar nous a semblé incompatible avec l’idée et les principes de la République.
Imaginez que le Vatican, devenant soudain producteur de gaz, profite de ses milliards pour figer le monde catholique dans les idées intégristes de Monseigneur Lefebvre, celles des groupuscules intégristes qui manifestent violemment en France contre le «mariage pour tous». Notre société deviendrait invivable, l’obscurantisme et l’intégrisme sont les meilleurs ennemis de la liberté.
Sur ce petit pays, nous sommes d’abord partis pour publier un dossier dans un magazine. Mais nous avons vite changé de format pour passer à celui du livre. Le paradoxe du Qatar, qui prêche la démocratie sans en appliquer une seule once pour son propre compte, nous a crevé les yeux. Notre livre sera certainement qualifié de pamphlet animé par la mauvaise foi, de Qatar bashing… C’est faux.
Dans cette entreprise nous n’avons, nous, ni commande, ni amis ou sponsors à satisfaire. Pour mener à bien ce travail, il suffisait de savoir lire et observer. Pour voir le Qatar tel qu’il est : un micro-empire tenu par un potentat, une dictature avec le sourire aux lèvres.
Depuis quelques années, ce petit émirat gazier et pétrolier insignifiant géo-politiquement est devenu, du moins médiatiquement, un acteur politique voulant jouer dans la cour des grands et influer sur le cours de l’Histoire dans le monde musulman. Est-ce la folie des grandeurs? Où le Qatar sert-il un projet qui le dépasse?
Il existe une folie des grandeurs. Elle est encouragée par des conseillers et flagorneurs qui ont réussi à convaincre l’émir qu’il est à la fois un tsar et un commandeur des croyants. Mais c’est marginal.
L’autre vérité est qu’il faut, par peur de son puissant voisin et ennemi saoudien, que la grenouille se gonfle. Faute d’occuper des centaines de milliers de kilomètres carrés dans le Golfe, le Qatar occupe ailleurs une surface politico-médiatique, un empire en papier. Doha estime que cette expansion est un moyen de protection et de survie.
Enfin, il y a la religion. Un profond rêve messianique pousse Doha vers la conquête des âmes et des territoires. Ici, on peut reprendre la comparaison avec le minuscule Vatican, celui du XIXe siècle qui envoyait ses missionnaires sur tous les continents. L’émir est convaincu qu’il peut nourrir et faire fructifier une renaissance de la oumma, la communauté des croyants.
Cette stratégie a son revers, celui d’un possible crash, l’ambition emportant les rêves du Qatar bien trop loin de la réalité. N’oublions pas aussi que Doha occupe une place vide, celle libérée un temps par l’Arabie Saoudite impliquée dans les attentats du 11-Septembre et contrainte de se faire plus discrète en matière de jihad et de wahhabisme.
Le scandaleux passe-droit dont a bénéficié le Qatar pour adhérer à la Francophonie participe à cet objectif de «wahhabisation»:en Afrique, sponsoriser les institutions qui enseignent la langue française permet de les transformer en écoles islamiques, Voltaire et Hugo étant remplacés par le Coran.
Cette mégalomanie peut-elle se retourner contre l’émir actuel? Surtout si l’on regarde la brève histoire de cet émirat, créé en 1970 par les Britanniques, rythmée par des coups d’État et des révolutions de palais.
La mégalomanie et l’ambition de l’émir Al-Thani sont, c’est vrai, discrètement critiquées par de «vieux amis» du Qatar.
Certains, avançant que le souverain est un roi malade, poussent la montée vers le trône de son fils désigné comme héritier, le prince Tamim. Une fois au pouvoir, le nouveau maître réduirait la voilure, notamment dans le soutien accordé par Doha aux djihadistes, comme c’est le cas en Libye, au Mali et en Syrie.
Cette option est même bien vue par des diplomates américains inquiets de cette nouvelle radicalité islamiste dans le monde. Alors, faut-il le rappeler, le Qatar est d’abord un instrument de la politique de Washington avec lequel il est lié par un pacte d’acier.
Cela dit, promouvoir Tamim n’est pas simple puisque l’émir, qui a débarqué son propre père par un coup d’État en 1995, n’a pas annoncé sa retraite.
Par ailleurs le premier ministre Jassim, cousin de l’émir, le tout-puissant et richissime Hamad bin Jasim bin Jabr Al Thani (HBJ), n’a pas l’intention de laisser un pouce de son pouvoir. Mieux : en cas de nécessité, les États-Unis sont prêts à sacrifier et l’émir et son fils pour mettre en place un «HBJ»dévoué corps et âme à Washington et à Israël.
En dépit de l’opulence affichée, l’émirat n’est pas si stable qu’il y paraît. Sur le plan économique, le Qatar est endetté à des taux «européens» et l’exploitation de gaz de schiste est en rude concurrence, à commencer aux États-Unis.
La présence de la plus grande base américaine en dehors des États-Unis sur le sol qatari peut-elle être considérée comme un contrat d’assurance pour la survie du régime ou au contraire comme une épée de Damoclès fatale à plus ou moins brève échéance?
La présence de l’immense base Al-Udaï est, dans l’immédiat, une assurance vie pour Doha. L’Amérique a ici un lieu idéal pour surveiller, protéger ou attaquer à son gré dans la région. Protéger l’Arabie Saoudite et Israël, attaquer l’Iran. La Mecque a connu ses révoltes, la dernière réprimée par le capitaine Barril et la logistique française. Mais Doha pourrait connaître à son tour une révolte conduite par des fous d’Allah mécontents de la présence du «grand Satan» en terre wahhabite.
Ce régime, moderne d’apparence, est en réalité fondamentalement tribal et obscurantiste. Pourquoi si peu d’informations sur sa vraie nature?
Au risque de radoter, il faut que le public sache enfin que le Qatar est le champion du monde du double standard: celui du mensonge et de la dissimulation comme philosophie politique. Par exemple, des avions partent de Doha pour bombarder les taliban en Afghanistan alors que ces mêmes guerriers religieux ont un bureau de coordination installé à Doha, à quelques kilomètres de la base d’où décollent les chasseurs partis pour les tuer. Il en va ainsi dans tous les domaines, et c’est le cas de la politique intérieure de ce petit pays.
Regardons ce qui se passe dans ce coin de désert. Les libertés y sont absentes, on y pratique les châtiments corporels, la lettre de cachet, c’est-à-dire l’incarcération sans motif, est une pratique courante. Le vote n’existe que pour nommer une partie des conseillers municipaux, à ceci près que les associations et partis politiques sont interdits, tout comme la presse indépendante… Une Constitution qui a été élaborée par l’émir et son clan n’est même pas appliquée dans tous ses articles. Le million et demi de travailleurs étrangers engagés au Qatar s’échinent sous le régime de ce que des associations des droits de l’homme qualifient d’«esclavage». Ces malheureux, privés de leurs passeports et payés une misère, survivent dans les camps détestables sans avoir le droit de quitter le pays. Nombre d’entre eux, accrochés au béton des tours qu’ils construisent, meurent d’accidents cardiaques ou de chutes (plusieurs centaines de victimes par an).
La «justice», à Doha, est directement rendue au palais de l’émir, par l’intermédiaire de juges qui le plus souvent sont des magistrats mercenaires venus du Soudan. Ce sont eux qui ont condamné le poète Al-Ajami à la prison à perpétuité parce qu’il a publié sur Internet une plaisanterie sur Al-Thani! Observons une indignation à deux vitesses : parce que cet homme de plume n’est pas Soljenitsyne, personne n’a songé à défiler dans Paris pour défendre ce martyr de la liberté. Une anecdote : cette année, parce que son enseignement n’était pas «islamique», un lycée français de Doha a tout simplement été retiré de la liste des institutions gérées par Paris.
Arrêtons là car la situation du droit au Qatar est un attentat permanent aux libertés.
Pourtant, et l’on retombe sur le fameux paradoxe, Doha n’hésite pas, hors de son territoire, à prêcher la démocratie. Mieux, chaque année un forum se tient sur ce thème dans la capitale. Son titre, «New or restaured democracy» alors qu’au Qatar il n’existe de démocratie ni «new» ni «restaured»
Selon le classement de ‘‘The Economist", justement en matière de démocratie, le Qatar est 136e sur 157e États, classé derrière le Bélarusse. Bizarrement, alors que toutes les bonnes âmes fuient le dictateur moustachu Loukachenko, personne n’éprouve honte ou colère à serrer la main d’Al-Thani. Et le Qatar, qui est aussi un enfer, n’empêche pas de grands défenseurs des droits de l’homme, notamment français, de venir bronzer, invités par Doha, de Ségolène Royal à Najat Vallaud-Belkacem, de Dominique de Villepin à Bertrand Delanoë.
Comment un pays qui est par essence antidémocratique se présente-t-il comme le promoteur des printemps arabes et de la liberté d’expression?
Au regard des «printemps arabes»,où le Qatar joue un rôle essentiel, il faut observer deux phases. Dans un premier temps, Doha hurle avec les peuples justement révoltés. On parle alors de«démocratie et de liberté».Les dictateurs mis à terre, le relais est pris par les Frères musulmans, qui sont les vrais alliés de Doha. Et on oublie les slogans d’hier. Comme on le dit dans les grandes surfaces, «liberté et démocratie» n’étaient que des produits d’appel, rien que de la «com».
Si l’implication du Qatar dans les «printemps» est apparue comme une surprise, c’est que la stratégie de Doha a été discrète.
Depuis des années l’émirat entretient des relations très étroites avec des militants islamistes pourchassés par les potentats arabes, mais aussi avec des groupes de jeunes blogueurs et internautes auxquels il a offert des stages de «révolte par le Net».La politique de l’émir était un fusil à deux coups. D’abord on a envoyé au «front» la jeunesse avec son Facebook et ses blogueurs, mains nues face aux fusils des policiers et militaires. Ceux-ci défaits, le terrain déblayé, l’heure est venue de mettre en poste ces islamistes tenus bien au chaud en réserve, héros sacralisés, magnifiés en sagas par Al-Jazira.
Comment expliquez-vous l’implication directe du Qatar d’abord en Tunisie et en Libye, et actuellement en Égypte, dans le Sahel et en Syrie?
En Libye, nous le montrons dans notre livre, l’objectif était à la fois de restaurer le royaume islamiste d’Idriss tout  en essayant de prendre le contrôle de 165 milliards, le montant des économies dissimulées par Kadhafi.
Dans le cas de la Tunisie et de l’Égypte, il s’agit de l’application d’une stratégie froide du type «redessinons le Moyen-Orient», digne des «néocons» américains. Mais, une fois encore, ce n’est pas le seul Qatar qui a fait tomber Ben Ali et Moubarak ; leur chute a d’abord été le résultat de leur corruption et de leur politique tyrannique et aveugle.
Au Sahel, les missionnaires qataris sont en place depuis cinq ans. Réseaux de mosquées, application habile de la zaqat, la charité selon l’islam, le Qatar s’est taillé, du Niger au Sénégal, un territoire d’obligés suspendus aux mamelles dorées de Doha. Plus que cela, dans ce Niger comme dans d’autres pays pauvres de la planète le Qatar a acheté des centaines de milliers d’hectares transformant ainsi des malheureux affamés en «paysans sans terre». À la fin de 2012, quand les jihadistes ont pris le contrôle du Nord-Mali, on a noté que des membres du Croissant-Rouge qatari sont alors venus à Gao prêter une main charitable aux terribles assassins du Mujao…
La Syrie n’est qu’une extension du domaine de la lutte avec, en plus, une surenchère : se montrer à la hauteur de la concurrence de l’ennemi saoudien dans son aide au djihad.
Ici, on a du mal à lire clairement le dessein politique des deux meilleurs amis du Qatar, les États-Unis et Israël, puisque Doha semble jouer avec le feu de l’islamisme radical..
Le Fatah accuse le Qatar de semer la zizanie et la division entre les Palestiniens en soutenant à fond le Hamas, qui appartient à la nébuleuse des Frères musulmans. Pour beaucoup d’observateurs, cette stratégie ne profite qu’à Israël. Partagez-vous cette analyse?
Quand on veut évoquer la politique du Qatar face aux Palestiniens, il faut s’en tenir à des images. Tzipi Livni, qui fut avec Ehud Barak la cheville ouvrière, en 2009, de l’opération Plomb durci sur Gaza – 1 500 morts – fait régulièrement ses courses dans les malls de Doha. Elle profite du voyage pour dire un petit bonjour à l’émir. Un souverain qui, lors d’une visite discrète, s’est rendu à Jérusalem pour y visiter la dame Livni… Souvenons-nous du pacte signé d’un côté par HBJ et le souverain Al-Thani et de l’autre les États-Unis : la priorité est d’assister la politique d’Israël. Quand le «roi» de Doha débarque à Gaza en promettant des millions, c’est un moyen d’enferrer le Hamas dans le clan des Frères musulmans pour mieux casser l’unité palestinienne. C’est une politique pitoyable.
Désormais, Mechaâl, réélu patron du Hamas, vit à Doha dans le creux de la main de l’émir. Le rêve de ce dernier – le Hamas ayant abandonné toute idée de lutte – est de placer Mechaâl à la tête d’une Palestine qui se situerait en Jordanie, le roi Abdallah étant déboulonné. Israël pourrait alors s’étendre en Cisjordanie. Intéressante politique-fiction.
Le Qatar a-t-il «acheté» l’organisation de la Coupe du monde football en 2022?
Un grand et très vieil ami du Qatar m’a dit : «Le drame avec eux, c’est qu’ils s’arrangent toujours pour que l’on dise "cette fois encore, ils ont payé!"» Bien sûr, il y a des soupçons. Remarquons que les fédérations sportives sont si sensibles à la corruption que, avec de l’argent, acheter une compétition est possible. On a connu cela avec des jeux Olympiques étrangement attribués à des outsiders…
Dans le conflit frontalier entre le Qatar et le Bahreïn, vous révélez que l’un des juges de la Cour internationale de justice de La Haye aurait été acheté par le Qatar. L’affaire peut-elle être rejugée à la lumière de ces révélations?
Un livre– sérieux celui-là – récemment publié sur le Qatar évoque une manipulation possible lors du jugement arbitral qui a tranché le conflit frontalier entre le Qatar et Bahreïn. Les enjeux sont énormes puisque, sous la mer et les îlots, se trouve du gaz. Un expert m’a déclaré que cette révélation pouvait être utilisée pour rouvrir le dossier devant la Cour de La Haye…
Les liaisons dangereuses et troubles entre la France de Sarkozy et le Qatar se poursuivent avec la France de Hollande. Comment expliquez-vous cette continuité?
Parler du Qatar, c’est parler de Sarkozy, et inversement. De 2007 à 2012, les diplomates et espions français en sont témoins, c’est l’émir qui a réglé la «politique arabe» de la France.
Il est amusant de savoir aujourd’hui que Bachar al-Assad a été l’homme qui a introduit la «sarkozie» auprès de celui qui était alors son meilleur ami, l’émir du Qatar. Il n’y a pas de bonne comédie sans traîtres. Kadhafi était, lui aussi, un grand ami d’Al-Thani et c’est l’émir qui a facilité l’amusant séjour du colonel et de sa tente à Paris. Sans évoquer les affaires incidentes, comme l’épopée de la libération des infirmières bulgares.
La relation entre le Qatar et Sarkozy a toujours été sous-tendue par des perspectives financières. Aujourd’hui Doha promet d’investir 500 millions de dollars dans le fonds d’investissement que doit lancer l’ancien président français à Londres. Échange de bons procédés, ce dernier fait de la propagande ou de la médiation dans les aventures, notamment sportives, du Qatar.
François Hollande, par rapport au Qatar, s’est transformé en balancier. Un jour le Qatar est «un partenaire indispensable»,qui a sauvé dans son fief de Tulle la fabrique de maroquinerie le Tanneur, le lendemain, il faut prendre garde de ses amis du jihad.
Aucune politique n’est fermement dessinée et les diplomates du Quai-d’Orsay, nommés sous Sarkozy, continuent de jouer le jeu d’un Doha qui doit rester l’ami numéro 1. En période de crise, les milliards miroitants d’Al-Thani impliquent aussi une forme d’amitié au nom d’un slogan faux et ridicule qui veut que le Qatar «peut sauver l’économie française»… La réalité est plus plate: tous les investissements industriels de Doha en France sont des échecs… Reste le placement dans la pierre, vieux bas de laine de toutes les richesses. Notons là encore un pathétique grand écart : François Hollande a envoyé son ministre de la Défense faire la quête à Doha afin de compenser le coût de l’opération militaire française au Mali, conduite contre des djihadistes très bien vus par l’émir.
(*) "Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal", Jacques-Marie Bourget et Nicolas Beau, Éd. Fayard.
Publié parà14:23
 

Heiner Müller en voix multiples par Bernard Umbrecht,

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Il avait choisi après la guerre de rester en République démocratique allemande (RDA). Il est l’un des auteurs dramatiques les plus importants de notre époque. Son questionnement des formes théâtrales possibles pour un temps vivant à la fois le déchirement de l’idéal communiste et l’usure des vieux idéaux esthétiques a rayonné dans toute l’Europe. Heiner Müller (1929-1995), qui fut aussi metteur en scène et, après la réunification, directeur du Berliner Ensemble, laisse une œuvre de plus d’une trentaine de pièces et quelque deux cents poèmes, des essais et des entretiens. S’y déploient son travail pour faire advenir le théâtre comme scène expérimentale, où « l’imagination collective s’exerce à faire danser les rapports sociaux pétrifiés (1) », sa formidable relecture des mythes et des tragédies et son sens réjouissant de la provocation. Il faut aujourd’hui y ajouter ce que l’on pourrait appeler des actes de parole, avec l’édition de Müller MP3 (2) : une collection de trente-six heures de documents sonores (entretiens, lectures, discours). Selon Kristin Schulz, cheville ouvrière de l’édition allemande des œuvres complètes, puis éditrice de Müller MP3, les entretiens sont pour Müller « des productions artistiques », où il tient souvent à « préserver la possibilité de changer de point de vue en fonction du contexte, de ses interlocuteurs, du lieu ou de la situation ». Cette singularité efface les genres.

« Deutschland-Müller », « le plus allemand des écrivains de sa génération » : c’est ainsi que le dramaturge français Michel Deutsch le qualifie dans le livre (3) qu’il vient de lui consacrer. Deutsch construit une sorte de scène intellectuelle sur laquelle Müller est censé avoir évolué. Il y a là, présentés comme des figures d’une dramaturgie pour journal télévisé, Bertolt Brecht le « catholique bavarois », Christa Wolf la « figure austère de la sévérité protestante », Carl Schmitt le « juriste catholique romain », et Friedrich Nietzsche, et Martin Heidegger, etc., sans oublier l’« intellectuel mélancolique » Hamlet, « personnification » de l’Allemagne, et Müller lui-même, « Saxon anarchiste de lignée ouvrière et paysanne ». Et pourquoi pas pourfendeur de Prussiens parce que saxon ? Il aurait été autrement intéressant de placer tous ces personnages dans un grand théâtre appelé Heiner Müller, mais il aurait alors fallu travailler à leur mise en relation. Toutes les pages, par exemple, sur le romancier Ernst Jünger, à tout le moins tenant d’une pensée opposée, ne permettent jamais de comprendre ce qui pouvait bien les relier. D’autant que, contrairement à ce qui est affirmé, Müller n’a jamais dit en ces termes que le « fascisme [était] de l’énergie de gauche entravée ». Regrettons également que la dramaturgie müllérienne soit présentée comme une critique frontale de la technoscience et de la philosophie des Lumières : Müller savait qu’il y a de la machine dans l’homme ; et si, en dialecticien, il pointe les zones d’ombre des Lumières, il ne fait tout de même pas de l’obscurantisme une solution.

Au dernier tiers de cet essai, on arrive enfin à l’essentiel, l’écriture. Retenons l’image que Deutsch suggère de l’écrivain, chirurgien disséquant le corps de la langue, comme on le voit à l’œuvre dans la courte Pièce de cœur : « Puis-je déposer mon cœur à vos pieds… Je m’en vais procéder à l’extraction. Sinon pourquoi aurais-je un canif… Mais / C’est une brique. Votre cœur… Oui, mais il ne bat que pour vous. »

Ce dernier vers sert de titre à la bande dessinée d’Isabelle Pralong (4) dans laquelle chaque chapitre, fait de scènes qui retracent le parcours d’une jeune femme interrogeant la maternité, doublées d’un jeu de piste spirituel, est introduit par un vers de cette pièce. Chez l’auteure suisse francophone, qui en fait un usage inédit, la source d’inspiration puisée chez Müller n’est pas effacée. Et les images, en noir et blanc, semblent bien découper au scalpel un processus de travail, pour une extraction qui signe une naissance.

Bernard Umbrecht

Ancien correspondant de L’Humanité à Berlin.

septembre 2012, article paru dans Le Monde Diplomatique

(1) Heiner Müller, Fautes d’impression, L’Arche, Paris, 1991.

(2) Heiner Müller et Kristin Schulz, Müller MP3. Heiner Müller Tondokumente, 1972-1995, Alexander Verlag, Berlin, quatre CD + un livret, 78 euros. Prix allemand du livre audio 2012.

(3) Michel Deutsch, Germania, tragédie et état d’exception. Une introduction à l’œuvre de Heiner Müller, Musée d’art moderne et contemporain (Mamco), Genève, 2012, 400 pages, 25 euros.

(4) Isabelle Pralong, Oui mais il ne bat que pour vous, L’Association, Paris, 2011, 200 pages, 22,40 euros.

 

Judith Butler : Sujets du désir

9782130581581FS[1]Réflexions hégéliennes en France au XXe siècle

dimanche 25 septembre 2011, par  Sandrine Alexandre

Dans cet ouvrage de 1987 – Sujets du désir. Réflexions hégéliennes en France au XXe siècle [1], qui constitue une version très révisée ((les analyses du chapitre 4, essentielles au projet de cet ouvrage ne faisaient pas partie du travail initial)) de sa thèse de doctorat soutenue en 1984 – Judith Butler s’intéresse à deux objets : la thématique du rapport entre sujet et désir d’une part et, d’autre part, les lectures françaises de Hegel au XXe siècle. Ces deux aspects s’avèrent étroitement liés dans la mesure où les lectures de Hegel portent essentiellement sur la question du désir et son rapport avec le sujet d’une part et, d’autre part, dans la mesure où les réflexions contemporaines françaises sur le rapport sujet/désir, quoi qu’elles en aient, peinent à se détacher de la pensée hégélienne.

1. L’argument général et sa démonstration

J. Butler analyse, à travers les exégèses et les critiques françaises de la pensée hégélienne, l’évolution du rapport sujet/désir tel qu’il se trouvait élaboré, selon elle, dans la Phénoménologie de l’Esprit. Plus précisément, elle analyse le renversement du rapport sujet/désir et l’étiolement du caractère constructeur et positif du désir conjointement avec une lecture qui ferait du sujet hégélien un sujet autonome et auto-suffisant. Cela se fonde sur la lecture que J. Butler propose de Hegel dans son premier chapitre et qui est, à son tour, une véritable réappropriation philosophique du texte.

1. 1. Réception butlerienne de Hegel

Le premier chapitre intitulé « désir, rhétorique et reconnaissance dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel » est consacré à l’analyse du désir et plus précisément au lien entre désir et sujet dans la pensée hégélienne. Après avoir envisagé quelle perspective de lecture et quelle méthode de lecture sont susceptibles de servir son projet, J. Butler se livre à une analyse des sections « la vérité de la certitude de soi-même » et « domination et servitude » qui rendent compte du contexte dans lequel émerge le désir, de ses modalités et de ses multiples transformations, ce qui permet de dessiner la relation du désir au sujet caractéristique de la pensée hégélienne.

L’analyse de ces deux sections permet de montrer que le désir assure l’émergence du sujet et sa confirmation dans la reconnaissance, autrement dit que cela implique une dimension d’intersubjectivité et une compréhension riche et historique du sujet.

L’analyse de la section « la vérité de la conscience de soi » insiste sur le contexte dans lequel émerge le désir, ce qui permet d’emblée d’associer désir et constitution du sujet. En effet, le désir intervient comme thème central pour résoudre le dilemme propre à la conscience et au présupposé d’une altérité radicale à l’égard du monde. Le désir réalise le passage de la conscience à la conscience de soi et assure, de ce fait, l’émergence du sujet. En effet,  c’est à travers le désir que le monde sensible devient une expérience pour la conscience de soi. Le désir apparaît à la fois comme intentionnel et comme réflexif : il vise toujours un objet et il est une « manière pour le sujet de se découvrir et de se renforcer à la fois » (p. 48). On passe d’une différence extérieure à des différences internes. « Le désir apparaît comme une synthèse de mouvement d’altérité ». Le sujet se reconnaît comme puissance de nier.

Cette lecture implique d’adopter le principe de lecture envisagé au départ (p. 39-42) et même dès le titre du chapitre, à savoir ce que l’auteure appelle une lecture « rhétorique ». « La rhétorique est (…) la condition d’une déception et d’une illumination, c’est le moyen dont dispose le sujet pour être toujours au-delà de lui-même, signifiant ce qu’il n’a pas nécessairement l’intention de signifier mais extériorise néanmoins, puis lit, et finalement retrouve pour lui-même » (p. 55). Ainsi, « la rencontre  avec la soi-disant disparité ontologique et la découverte de l’interrelation, se trouve effectuées, ici comme ailleurs dans la Phénoménologie, dans le passage d’une lecture littérale à une lecture rhétorique » (p. 54).

L’analyse de « domination et servitude » permet de faire le point sur l’emballement du désir et sur sa sophistication, ce qui revient à comprendre la « suppression » du désir, caractéristique de cette section, comme sa modification profonde. Le désir ne peut pas saisir la vie en générale et il a besoin d’une infinité d’objets pour rester vivant. Mais dans la perspective d’une inclusion plus grande de ses buts intentionnels, c’est l’Autre, autrui, qui apparaît comme l’objet du désir. On passe alors de la conscience de soi comme Désir général à la conscience de soi comme Désir particulier qui trouve sa satisfaction dans la Reconnaissance médiée par le travail du monde. On passe d’un sujet émergent à un sujet historique qui implique l’intersubjectivité.

Le désir est donc le processus qui assure l’émergence et la confirmation du sujet dans la reconnaissance ; elle assure une explication de lui-même comme puissance de nier. Le désir est en outre présenté comme structurant pour l’ensemble du projet de la Phénoménologie même s’il n’intervient qu’à partir de la section intitulée « la vérité et la certitude de soi-même » et qu’il est « supprimé » (aufgehoben) dans « domination et servitude ». « Parce que le désir est le principe de la réflexivité ou de la différence intérieure de soi et parce qu’il a comme but ultime  l’intégrations de toutes les relations extérieures  dans des relations de différence intérieure, le désir forme la base expérimentale de ce projet d’ensemble de la Phénoménologie » (p. 69 ; c’est moi qui souligne) et « la sophistication du désir – l’inclusion de plus en plus large de ses buts intentionnels – constitue le principe du progrès dans la Phénoménologie » (p. 70).

Le lien entre le désir et le négatif est manifeste. Mais, c’est plus généralement la positivité du négatif et de la négation qui se fait jour et sur quoi insiste J. Butler : « le négatif est toujours et seulement utile – il n’est jamais une source d’affaiblissement définitif » (p. 44) ; « le négatif est aussi la liberté humaine, le désir humain, la possibilité de créer de nouveau. (…) Le non-actuel est en même temps le royaume du possible » (p. 89).

1. 2. Lectures critiques de la philosophie française

L’analyse critique des réceptions hégéliennes conduit à distinguer les exégèses proprement dites – Kojève et Hyppolite – des réappropriations – Sartre – et des critiques – Deleuze, Lacan, Derrida, Foucault. J. Butler va donc premièrement montrer que les exégèses et les réappropriations consistent essentiellement en une « révision anthropologique » (P. Sabot, p. 2) du rapport sujet/désir autour de la question de la réalisation concrète du sujet de désir. Elle s’intéresse ensuite aux critiques adressées à la pensée hégélienne par les philosophes français contemporains pour montrer que leur critique fait fonds sur un paradigme hégélien hérité des exégètes, sur une autonomie et une autosuffisance qui n’apparaissent jamais comme telles dans le texte hégélien. « Le premier moment est celui de la spécification du sujet en termes de finitude, de limites corporelles et de temporalité ; le second moment correspond à la « scission » (Lacan), au « déplacement » (Derrida), et éventuellement à la mort (Foucault, Deleuze) du sujet hégélien » (p. 213), toutes ces transformations étant liées à une réévaluation du désir, de ses pouvoirs et de son statut.

Les chapitres 2 et 3 sont consacrés respectivement à Kojève et Hyppolite puis à Sartre. « Mon interrogation, affirme l’auteure, concerne la signification du thème du désir telle qu’elle a été développée à partir de la lecture de la Phénoménologie de l’esprit. Quelles conceptions de la subjectivité et de l’histoire le concept hégélien de désir a-t-il fourni aux penseurs de cette époque ? » (p. 88).  Premièrement, le retour à Hegel s’explique comme un recours salutaire qui permet d’envisager aussi la puissance positive et constructive du négatif. « Le retour à Hegel peut être perçu comme un effort pour attirer l’attention sur l’ambiguïté que recèle l’expérience de la négation » (p. 89). En effet, alors que l’histoire et les circonstances historiques mettaient dramatiquement en lumière le pouvoir destructeur du négatif, Hegel permettait de penser aussi un aspect positif. « Le principe de la négation s’est lui-même fait connaître historiquement durant cette période comme un principe de destruction, et pourtant la Phénoménologie fournissait un moyen de comprendre la négation aussi comme un principe créateur » (p. 89). « Hegel a permis d’apercevoir la raison dans le négatif, c’est à dire de tirer de toute expérience d’échec une puissance transformatrice » (p. 88-89).

En revanche, ou plutôt réciproquement, ce qui motive ce retour à Hegel n’est pas sans incidences sur la forme que prennent les réappropriations. Les réappropriations de la pensée hégélienne se font, selon J. Butler, dans le sens d’une conversion anthropologique et d’un infléchissement existentiel qui pose la question de la satisfaction concrète du désir et de ses modalités. En témoigne notamment ce que l’on pourrait considérer comme une transition (p. 121-129) entre ces deux chapitres mais qui s’avère être au moins autant le lieu d’un bilan anticipé sur le rapport entre ces réappropriations et les développements menés dans le premier chapitre. C’est le problème de la satisfaction du désir qui est au centre et « pour Sartre, comme pour ses prédécesseurs hégéliens, l’idéal d’une satisfaction profane est de plus en plus mis à distance » (p. 123). Par conséquent, c’est une question plus générale à propos du statut de la négation et du négatif : est-il indépassable ? Peut-il être dépassé ou bien fonde-t-il le rapport de l’homme au monde ?

Pour Kojève, c’est une distinction imaginaire entre l’histoire et le temps qui permet d’ « envisager une satisfaction véritable et définitive du désir » (p. 123). Pourtant, c’est au prix d’une transformation radicale : la puissance du négatif apparaît comme un instrument au pouvoir du sujet, agent absolu dans le monde. C’est d’autre part le déni du temps qui lui permet d’envisager une satisfaction définitive du désir. Hyppolite en revanche « rejette la possibilité d’une satisfaction finale et lie la relance perpétuelle du désir à la temporalité humaine » (p. 123). Sartre réalise en quelque sorte une synthèse entre ces deux options dans la mesure où il envisage une réalisation entièrement imaginaire du désir. En ce sens il reprend en le déplaçant le lien, déjà présent dans la Phénoménologie, entre sujet et fiction. « Sartre rend explicite cette dimension imaginaire du désir en décrivant le désir humain comme une manière de se faire, à chaque instant, l’auteure de mondes imaginaires. Le pathos du sujet hégélien reste présent dans l’œuvre de Sartre, et ce dernier souligne que l’échec inévitable de tout voyageur fictif renvoie à la vanité de toutes les passions humaines » (p. 124). En quelque sorte, selon J. Butler, Sartre a « explicité le thème clé du récit hégélien à propos du sujet humain, à savoir le désir métaphysique de nier la différence par construction de mondes faux et partiels qui néanmoins se donnent comme absolus. Dans l’appropriation sartrienne de cette perspective, le désir lui-même devient un effort pour élaborer des fictions, et l’auteur des fictions littéraires réelles devient celui qui, de manière privilégiée, peut dresser la typologie du désir » (p. 126-127).

La tentation et l’ambition de surmonter le négatif caractérise ces réappropriations, mais cela ne se fait toujours que sur le plan de l’imaginaire. En d’autres termes c’est, d’une certaine manière, la doctrine des relations internes, caractéristiques de la pensée hégélienne, qui se trouve réélaborée sur un autre plan. « La notion sartrienne du désir peut ainsi être envisagée comme le résultat d’une doctrine bien dissimulée des relations internes » (p. 127). C’est à partir de cette réélaboration à un autre niveau que vont se fonder les lectures critiques des penseurs ultérieurs abordées dans le dernier chapitre.

Le quatrième chapitre est en effet consacré aux lectures contemporaines de Hegel qui se caractérisent par leur dimension critique. Après avoir envisagé la reprise, par Derrida et par Foucault, de thématiques hégéliennes indépendantes du désir, J. Butler se concentre sur les théories contemporaines du désir – exit donc Derrida qui « s’exclut du discours sur le désir » dans la mesure où « il soutient que le désir renvoie seulement à un discours anthropocentrique sur la présence » (p. 224).

L’auteure montre que, même si c’est de façon très différente, Lacan, Deleuze, Foucault développent des discours similaires à l’endroit du sujet et le désir. Toujours selon l’auteure, ils admettent en effet que « le soi projeté est une construction fausse imposée à une expérience qui évacue complètement la catégorie de l’identité » et que « pris au niveau le plus général, le sujet est postulé dans le but d’imposer une unité fabriquée au désir ». Le désir « est désormais compris comme la multiplicité et la discontinuité d’une expérience affective qui conteste l’intégrité du sujet lui-même » (p. 225).  J. Butler signale, pour le mette en question, le fait que les trois auteurs revendiquent une conceptualisation du désir d’un cadre dialectique tout en revenant systématiquement aux scènes de la Phénoménologie. A travers ces lectures, Hegel devient ce que J. Butler estime qu’il n’a jamais été : le penseur d’un sujet autonome et autosuffisant. « Tout se passe comme si la critique immanente du sujet identique à lui-même était méconnue par Derrida, Deleuze et d’autres, qui se mettent à considérer Hegel comme le champion du « sujet », d’une métaphysique de la clôture ou de la présence qui exclut la différence et qui est également, selon ces critiques nietzschéens, retournée contre la Vie » (p. 215). « On peut trouver curieux, résume l’auteure, que la génération qui suit celle d’Hyppolite (la génération de penseurs qui est passée par son séminaire), répudie Hegel en lui faisant le reproche d’être ce qu’en réalité Kojève et Hyppolite avaient montré qu’il n’était pas » (p. 215).

Réciproquement, l’auteure entend montrer que les théories contemporaines du désir ne se situent pas, quoi qu’elles en aient, « en dehors » de la dialectique. Deleuze et Foucault par exemple « semblent valoriser la vie comme un domaine de pure possibilité où la restriction et la prohibition appartiennent aux forces de l’anti-vie. (…) Cette notion de jouissance, ce que Sartre appelle l’imaginaire et ce que Lacan nomme « Etre », ce que Deleuze et Foucault comprennent comme l’affirmation de la volonté de puissance, semble être ce que Hegel avait à l’esprit lorsqu’il écrivait non seulement que l’infini est autoréflexion, mais que « la conscience de soi est désir » » (p. 274).

C’est à partir des travaux de Foucault, et dans une moindre mesure de ceux de Kristeva, que J. Butler envisage les dépassements de l’hégélianisme. Le projet foucaldien, qui se caractérise notamment par une historicisation des notions et par l’abandon de la thématique du désir au profit d’une histoire des corps, lui semble particulièrement pertinent. Elle affirme en effet que « cette critique du « sujet désirant » et la proposition d’écrire une histoire des corps à sa place constituent une réorientation conceptuelle majeure qui, si elle est couronnée de succès, signalerait la clôture définitive du récit hégélien du désir » (p. 278). A l’aune de la généalogie foucaldienne « le récit de Hegel serait complètement entré dans le domaine du fantastique » (p. 279).

J. Butler s’attache pourtant à montrer que les modalités selon lesquelles cette nouvelle forme d’enquête est menée ne rompent pas totalement avec Hegel et la Phénoménologie et n’échappent pas à certaines difficultés et limites. L’auteure souligne par exemple, pour le déplorer, que Foucault « évite l’analyse des corps concrets dans des situations historiques complexes, au profit d’une simple histoire dans laquelle toute la culture requiert l’assujettissement du corps, un assujettissement qui produit un « sujet » dans son sillage ». Si J. Butler déplore cette restriction qui constitue une grave limite au projet foucaldien, elle l’explique par le schème hégélien de la dialectique du maître et de l’esclave qui sous-tendrait cette perspective. Pour cette raison, « Foucault peut bien rendre compte de la manière dont le « sujet » est engendré, mais il ne peut nous dire quels sujets sont engendrés et aux dépens de qui » (p. 281). Ainsi, paradoxalement, c’est le schème hégélien adopté par Foucault qui empêche de mener complètement à son terme un dépassement du sujet hégélien du désir. Ces « remarques finales » révèlent clairement l’intérêt de J. Butler pour les travaux de Foucault. Elles révèlent aussi son indépendance critique à l’égard de Hegel. Elle nous propose également d’adopter un regard critique sur les lectures critiques elles-mêmes en montrant qu’elles s’appuient beaucoup, de manière plus ou moins implicite, sur ce qu’elles prétendent dépasser et que, paradoxalement, c’est une telle dépendance qui compromet la réussite de leur projet. C’est donc un appel à lire « sans préjugés » les textes et les penseurs, bref, à les lire « en philosophe ». Lire Hegel en philosophe, ce que s’attache à faire J. Butler, c’est d’abord rompre avec un certain héritage – celui qui en ferait le représentant des philosophes de la conscience défendant l’autonomie et l’autosuffisance – pour retrouver le traitement singulier qu’il propose du négatif et la prise en compte de la fragilité intrinsèque du sujet, ce qui constituera la matière de la réflexion future de l’auteure. Lire Hegel en philosophe, cela consiste aussi à prendre en compte la philosophie post-hégélienne et notamment la critique à l’égard des notions de sujet et de désir.

Au terme de ce parcours critique, l’objectif que se donnait J. Butler au départ se trouve rempli : « retracer la dernière étape de la querelle de la philosophie avec l’impulsion vive, avec l’effort philosophique pour domestiquer le désir et en faire un modèle de la situation métaphysique (de l’homme), avec la lutte qui conduit à accepter le désir comme principe de dislocation métaphysique et de dissonance psychique, et l’effort pour déployer le désir en vue de disloquer et de faire échouer la métaphysique de l’identité » (p. 36), ce qui s’avère rigoureusement opposé à la relation constitutive que permettait le désir dans le contexte de la Phénoménologie, sans pour autant défendre une métaphysique de la présence et de l’identité. Le désir hégélien est à la fois destructeur et constructeur, il est constitutif pour un sujet qui s’éprouve aussi dans la fragilité et qui n’a rien de l’autonomie et de l’autosuffisance que les critiques françaises lui ont attribuées. On ne peut que regretter l’absence d’un texte de conclusion qui aurait rassemblé de façon synthétique les acquis de ce parcours et ses enjeux. Les « remarques finales » (p. 272-282) consistent seulement en effet en une lecture critique du projet foucaldien et des déplacements qu’il opère.

2. Un ouvrage « de jeunesse » dont les innovations – par rapport au travail de thèse –, les limites – envisagées en 1999 par rapport à Gender Trouble – et la permanence de certaines de ses problématiques – dans les travaux contemporains – en font un livre important

En 1999, dans la deuxième préface que l’auteure rédige à l’occasion de la réédition de l’ouvrage, celui-ci est expressément présenté comme un ouvrage « de jeunesse » dont l’auteure n’a de cesse de montrer les limites : « J’ai publié ce livre trop tôt, sous la pression du marché du travail, et je le republie maintenant trop tard pour faire des révisions » (préface de 1998, p. 6). Cet ouvrage, les thématiques et les méthodes qui y sont développées en font pourtant un ouvrage important et significatif dans l’œuvre butlerienne, et ce à plus d’un titre.

2. 1. Par rapport à la thèse (1984), l’ouvrage signe la « naissance philosophique » de l’auteure

Cet ouvrage est tout d’abord un ouvrage charnière au sens où il assure le passage de la thèse aux ouvrages ultérieurs. En effet, la thèse avait été rédigée dans un contexte intellectuel peu favorable à la philosophie française alors que le présent ouvrage s’est écrit dans l’engouement pour cette philosophie, ce qui en fait un livre charnière entre la thèse et les futurs travaux et signe en quelque sorte la naissance philosophique de l’auteure.

2. 2. Par rapport à Gender Trouble (1990), un ouvrage précurseur

La revendication des limites de l’ouvrage permet surtout à l’auteure de faire un bilan de ses travaux dans l’intervalle et de prendre ses distances avec les thèses qui y sont – ou plutôt n’y sont pas encore –  défendues. En 1990, Gender Trouble opère en effet des déplacements théoriques qui n’étaient qu’esquissés dans l’ouvrage publié en 1987.

2. 3. Par rapport aux travaux contemporains – notamment Frames of War : When Is Life Grievable ?, Verso Books, 2009 –, un ouvrage fondateur

En 1999, au moment où J. Butler rédige la préface à la seconde édition de l’ouvrage, celui-ci est donc plutôt considéré comme un moment nécessaire mais dépassé de son évolution intellectuelle. Pourtant, cette la préface nous parle de l’ « actualité » de J. Butler il y a douze ans – à ce propos, on ne saurait trop déplorer le retard de l’édition des traductions françaises d’ouvrages étrangers tant qu’ils n’ont pas été adoubés et tant qu’ils ne sont pas devenus des livres qui se « vendront ».  Si l’on prend en compte les travaux récents de l’auteure, l’importance de Sujets du désir est manifeste et l’on aurait sans doute apprécié quelques développements à ce sujet dans la très brève préface que le traducteur P. Sabot – maître de conférence à l’Université de Lille – consacre à l’édition française.  Les derniers travaux de l’auteure, notamment Frames of War : When Is Life Grievable ? (2009), se caractérisent entre autres par un abandon relatif de la question du genre au profit d’un intérêt pour la guerre, mais ils se caractérisent plus fondamentalement par une réévaluation de la notion de « reconnaissance » qui dépasse de façon significative les thèses de Gender Trouble. J. Butler se fait de plus en plus critique à l’endroit de la reconnaissance dans la mesure où celle-ci présuppose des schèmes perceptifs et idéologiques qui déterminent ce qu’est une vie « vivable », digne de ce nom, une vie qui compte et par conséquent une vie reconnue. La notion de « reconnaissabilité » permet précisément de souligner les limites de la « reconnaissance » en s’intéressant aux modalités effectives selon lesquelles une vie est reconnue comme « digne » ((voir à ce propos les pages synthétiques et très éclairantes de H. Gueguen, dans La reconnaissance, Paris, La Découverte)). En fonction de ce déplacement, la « précarité » et la vulnérabilité » permettraient de dépasser les pièges d’une reconnaissance socialement et idéologiquement formatée. Le lien avec Sujets du désir s’avère alors manifeste puisque J. Butler y défend, contre les réappropriations ultérieures, le caractère vulnérable et précaire du sujet hégélien. Le passage de la « reconnaissance » à la « reconnaissabilité » est certes une critique de la reconnaissance hégélienne et des présupposés qu’elle charrie. Pourtant, c’est encore et toujours une thématique hégélienne qui assure un dépassement de cette critique. Paradoxalement, c’est en effet dans sa lecture du texte hégélien que J. Butler forge la notion de vulnérabilité qui est le concept fondateur pour une rénovation de la reconnaissance sur de nouvelles bases. La notion de vulnérabilité, la critique de l’autonomie et de l’autosuffisance prêtées à tort au sujet hégélien fonde les bases d’une critique de la reconnaissance hégélienne et assure l’élaboration de l’un des concepts clé de la pensée butlerienne.

Sujets du désir s’avère un ouvrage important dans la constitution de la pensée butlerienne. S’il apparaît « limité » en 1999, il trouve une dimension fondatrice en regard des derniers travaux. L’œuvre de J. Butler se présente donc comme une incessante relecture de Hegel, comme une évolution incessante à l’égard de cette œuvre. Cet ouvrage nous permet de comprendre comment aujourd’hui encore la lecture et la relecture critique d’un auteur peut fonctionner comme un outil heuristique et constitutif d’une philosophie originale et critique de son actualité.

Notes

[1] Judith Butler, Sujets du désir. Réflexions hégéliennes en France au XXè siècle, (1987-1999), traduction Philippe Sabot, PUF, Paris, 2011

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Big Bang et au-delà, d’Aurélien Barrau

Lundi 15 avril 2013115/04/Avr/201322:47

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Comment notre univers s’est-il formé ? Que s’est-il passé dans les secondes qui ont suivi le Big Bang ? De quoi se compose    réellement le cosmos ? Les trous noirs sont-ils un mythe ?

Pour répondre à ces questions, et à celles qui taraudent les scientifiques depuis des siècles, Aurélien Barrau nous convie à    une balade en cosmologie, une balade où il conviendra parfois de s’éloigner des sentiers battus, pour mieux y revenir plus tard, au gré d’une réflexion philosophique ou d’une citation riche de    sens. Une promenade au long cours, où il faudra aussi prendre par moments des chemins de traverse, et volontairement s’égarer pour mieux se retrouver par la suite.

Sans jargon, sans érudition pédante ni discours didactique, cet ouvrage, qui ne requiert aucun prérequis scientifique, ne    demande qu’à vous faire voyager au cœur des mystères du cosmos.

Du boson de Higgs au rayonnement fossile, du satellite Planck à la théorie des cordes, découvrez, décrites en des termes    simples et accessibles à tous, certaines des plus grandes énigmes scientifiques du siècle passé… et à venir.

Vous qui avez toujours été fasciné par l’univers, les galaxies, la formation des étoiles, ou encore par la composition de la    matière, cet essai est assurément fait pour vous !

Voici en effet un excellent ouvrage de vulgarisation, à des années-lumière (haha) des    élucubrations fantaisistes des frères Bogdanov, hélas régulièrement classés parmi les auteurs de best-sellers. Bien loin de tomber dans le didactisme rigoureux d’un manuel scolaire,    l’auteur nous propose une réelle promenade dans l’univers de la cosmologie, parsemée de réflexions placées sous l’égide de    grands philosophes et penseurs, notamment du siècle dernier (Derrida, Nancy, Artaud et bien d’autres…).

Un essai très enrichissant, donc, où science et philosophie    se mêlent et s’éclairent mutuellement, pour le plus grand plaisir du lecteur, d’autant que l’écriture reste toujours d’une limpidité parfaite, sans aucune    prétention ni emphase malvenue. Le style se fait aussi par moments plus poétique, témoignant d’une sensibilité et    d’une délicatesse qui prouvent que tout exposé scientifique est loin d’être nécessairement froid, ennuyeux et austère.

Ajoutons que l’auteur, que vous regretterez sans doute de ne pas avoir eu comme professeur, est aussi passionné dans la description qu’il fait des extraordinaires découvertes et avancées scientifiques de ces dernières années, que dans ses pamphlets enflammés contre un monde de la recherche malheureusement sclérosé par la bureaucratie et la paperasserie, contre les    aberrations du système éducatif français ou encore contre les souffrances infligées inutilement aux animaux par une    société qui se voile la face.

Nous faisant sans cesse passer de l’infiniment grand à l’infiniment petit, des galaxies aux particules élémentaires, Aurélien    Barrau nous fait voyager dans l’univers tout entier, par le biais de cet essai passionnant, instructif et stimulant, qui    parlera à tous, même aux lecteurs les plus allergiques à tout ce qui ressemble de près ou de loin à une démonstration scientifique. Son seul défaut est d’être    trop court et de soulever encore plus de questions qu’il n’apporte de réponses, mais c’est sans nul doute le lot commun des bons    livres, qui nous incitent à aller encore plus loin sur les chemins de la découverte et de la connaissance. 4 étoiles

 
 

Une vie brève par Léon-Marc levy

 

Michèle Audin, Gallimard/L’arbalète, Décembre 2012, 182 pages, 17,90 €

Une vie brève

avec l’autorisation de «  La cause littéraire »

L’écueil – les écueils – étaient de taille. Ecrire à propos de Maurice Audin ça s’est beaucoup fait. Livres, études, articles, manifestes, et même plaques de noms de rues ou de places, d’un côté et de l’autre de la Méditerranée. Maurice Audin est de ceux qui peuplent le martyrologe, particulièrement effroyable, du XXème siècle. Jeune mathématicien, torturé, assassiné à Alger en l’été 1957 par l’armée française. Pas une armée de nervis à la solde d’une dictature, non, de l’armée de la République Française.

Le nom de Maurice Audin a donc basculé à jamais dans l’ordre du symbolique : martyr, héros, figure de l’histoire sombre de la Guerre d’Algérie. Le défi de Michèle Audin est double : comment écrire autrement sur Maurice Audin ? Sur l’homme – il a vécu « une vie brève » mais une vie tout de même – sur le père, car Michèle est bien la fille de cet homme. Les données sont posées d’entrée (Michèle Audin est mathématicienne !) :

« Ici vous n’apprendrez rien de nouveau sur cette affaire. Ni le martyr, ni sa mort, ni sa disparition ne sont le sujet de ce livre. C’est au contraire de la vie, de sa vie, dont toutes les traces n’ont pas disparu, que j’entends vous parler ici ».

Les mathématiques sont sans cesse présentes dans ce récit. D’abord par l’évocation itérative des personnages et faits de la vie de Maurice Audin, ses maîtres, ses pairs, ses contemporains. Comme un écho à cette brève existence dans laquelle les maths ont été comme une lumière. Et même lumière posthume puisque la thèse de doctorat de Maurice Audin sera soutenue en décembre 1957, après sa mort. Et puis, les maths encore, par la méthode, le style, la passion audible de Michèle Audin pour cette discipline. Rien de trop, l’épure rigoureuse d’un constat, la démarche exigeante d’un esprit qui ne se satisfait que de la vérité attestée, la modestie du sujet parlant (« ça je ne sais pas », « je ne sais rien de plus »…). La poésie simple et évidente de la mathématique court sans cesse dans ces pages.

La fille est partie sur les traces du père. Traces lointaines dans le temps, dans l’espace – on est en Tunisie, en Algérie dans les années 30, 40, 50 – donc traces fragiles, difficiles à dénicher, souvent incertaines. Quelques lettres, quelques photos, quelques documents administratifs et surtout, avec le lot d’incertitudes qui va avec, la tradition familiale orale.

« La tradition familiale à laquelle je fais parfois référence a une composante orale (ce que ma grand-mère racontait, ou plus exactement ce dont je me souviens que ma grand-mère le racontait, ce que ma mère m’a dit), une composante iconographique (les photographies) et une composante écrite (les souvenirs de Charlye) ».

Et avec ce matériau finalement mince, Michèle Audin tisse un récit étonnant. Pas par les événements qu’il rapporte, justement non. Par les non-événements. Un enfant, un adolescent, un jeune homme, un homme jeune (« timide, fragile » disait de lui Laurent Schwartz). Le récit d’une vie jusqu’à l’amour rencontré en celle qu’il va épouser et qui va lui donner trois enfants. Et jusqu’à la fin, où l’histoire va mettre fin à son histoire. Le refus de l’hagiographie fait de ce livre un exercice remarquable. Michèle Audin traque son père dans tout ce qu’elle ne sait pas de lui, dans tout ce qu’elle aurait aimé savoir et qui s’est dissous un jour d’été 57.

« Aimait-il aider sa mère à faire des gâteaux en lui mesurant le sucre et la farine ou en séparant les jaunes et les blancs d’œufs, comme nous l’avons fait avec elle, plus tard ? »

« Je ne sais pas ce qui le faisait rire. Quel genre de blagues ? Les calembours ? ».

Et puis viennent « les carnets de courses ». Une sorte d’inventaire de ce que cette petite famille de profs algérois consommait. L’inventaire est méticuleux, très complet sur au moins deux ans. Il en émane comme une mélopée d’existence ordinaire, simple, faite des choses de la vie. On est à l’opposé absolu de l’héroïsme. Le grand Raymond Carver nous a montré que la seule matière de l’héroïsme est la vie des hommes dans sa banalité. Ce livre en est une belle illustration.

Revient l’histoire bien sûr, inévitable, impitoyable. D’autant plus révoltante dans sa brutalité qu’elle vient clore une existence somme toute bien tranquille, hors l’engagement intellectuel contre le colonialisme. « Je sais que mon fils n’a pu fauter que par la pensée » écrit la mère de Maurice, la grand-mère de Michèle, juste après l’assassinat de son fils. Le contraste est saisissant, le chemin hallucinant de la liste de courses à la salle de torture et à la mort.

Les historiens nous ont appris à voir mourir Maurice Audin. Sa fille, Michèle, dans ce beau livre, nous apprend à le voir vivre. Et c’est magnifique, bouleversant.

 

Qui écrira notre histoire ? nouveaux regards sur les archives du Ghetto de Varsovie

ecrira-histoire-archives-secretes-ghetto-varsovie[1]Recensé : Samuel D. Kassow, Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie. Emanuel Ringelblum et les archives d’Oyneg Shabes, translated by Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Grasset, 2011 [2007], 595 p., 25 €.

par Audrey  Kichelewski, le  16 juillet 2012
  •  Jusqu’à aujourd’hui, les archives du ghetto de Varsovie n’étaient connues que des seuls spécialistes. L’historien américain Samuel Kassow nous les présente sous un jour nouveau : l’œuvre d’une équipe dont la mission était de faire entendre le quotidien d’une communauté en cours d’extermination.

À première vue, l’écho suscité par la publication en français du livre de Samuel Kassow, Qui écrira notre histoire ? Les archives secrètes du ghetto de Varsovie, a de quoi surprendre. Les médias ont paru découvrir à cette occasion l’existence de ces documents, poignants témoignages de la vie et la mort des Juifs de Pologne durant la Seconde Guerre mondiale. Rassemblés dans le ghetto de Varsovie par une petite équipe d’historiens et d’intellectuels, puis enterrés à la veille de l’insurrection de 1943, ils ne devaient être exhumés qu’après la mort de leurs auteurs (dont leur maître d’œuvre, l’historien Emanuel Ringelblum).

30 000 pages de documents

Cette collection riche de plus de 30 000 pages – principalement rédigées en yiddish et en polonais – racontant le quotidien du ghetto de Varsovie et des autres régions de la Pologne occupée était pourtant sortie de l’ombre depuis plusieurs années, même si les éditeurs français avaient et ont toujours beaucoup de retard pour publier les traductions déjà parues. On disposait toutefois des Chroniques du désastre [1], qui présentaient certains documents issus de ces archives, tandis que le recueil de témoignages L’Enfant et le Génocide [2] puisait également dans les documents du collectif d’Oyneg Shabes relatifs au sort de la jeunesse. Les témoignages de figures importantes du ghetto de Varsovie, tel le journal de Ringelblum, avaient été publiés ou réédités dans les années 1990 dans des versions parfois incomplètes ou tronquées [3]. Surtout, les deux premiers volumes des archives elles-mêmes, préparées par l’Institut d’histoire juive de Varsovie, qui en est le dépositaire, ont été traduits en français en 2007 [4]. Malheureusement, l’édition du tome III est pour l’instant au point mort, alors qu’en Pologne, l’Institut historique juif a déjà publié cinq volumes et estime à une vingtaine le nombre total de volumes pour parvenir à la publication complète des archives. Une partie des textes était donc connue, au moins des spécialistes, mais le succès critique rencontré par le livre de Samuel Kassow vient peut-être du fait qu’il va très au-delà d’une simple présentation des archives. Il fait revivre dans leur quotidien des hommes et des femmes rassemblés autour de la folle entreprise d’un homme, Ringelblum, décidé à collecter sans relâche récits et documents, dans un premier temps pour témoigner à l’intention de la communauté juive qui survivra, puis, lorsque la certitude de l’anéantissement brise l’espoir qu’il y aura des générations à venir, pour faire connaître au monde le sort de ces condamnés et donner à entendre l’histoire des assassinés. Comme le confia avec une incroyable clairvoyance l’historien Isaac Schiper, un des pères fondateurs de l’histoire sociale du peuple juif, mentor de Ringelblum (et pourtant curieusement absent du collectif Oyneg Shabes dont il ne pouvait ignorer l’existence), alors qu’il avait été déporté à Majdanek à l’été 1943 : Si nos meurtriers sont victorieux, si ce sont eux qui doivent écrire l’histoire de cette guerre, notre destruction sera présentée comme une des plus belles pages de l’histoire du monde [...]. En revanche, si c’est nous qui écrivons l’histoire de cette période de sang et de larmes – et j’ai la ferme conviction que nous le ferons –, qui nous croira ? Personne ne voudra nous croire parce que notre catastrophe est la catastrophe de tout le monde civilisé (p. 307).

Samuel Kassow, fin connaisseur des langues juives d’Europe centrale et orientale et brillant historien de cette région, ne fait pas seulement montre de son érudition au sujet de ces archives qu’il connaît parfaitement pour avoir contribué à l’édition de leur index complet. Il sait, sans emphase mais avec empathie, brosser non seulement le portrait d’un historien finalement méconnu au regard des archives qui portent pourtant son nom, mais aussi celui de la « bande de camarades » qui le secondèrent dans sa tâche. Enfin, en publiant de nombreux extraits inédits de ces archives, il rend la parole aux acteurs eux-mêmes, ceux qui produisent et ceux qui collectent les récits, les témoignages et la littérature dans le quotidien de la Pologne occupée, jusqu’au cœur même de l’extermination.

De l’historien engagé au collectif Oyneg Shabes

Dans une première partie du livre, l’auteur retrace le parcours de Ringelblum jusqu’à sa décision de constituer un collectif qu’il réunit le 22 novembre 1940, six jours après l’enfermement de près de 400 000 Juifs de Varsovie et des environs dans un espace restreint de 307 hectares au cœur de la ville. On y apprend autant sur l’homme lui-même que sur ses maîtres à penser, ses influences idéologiques et ses lieux de sociabilité. On constate la place importante qu’y occupe le yiddishisme de gauche dans la version incarnée par Ber-Borochov, le fondateur du sionisme socialiste, pour qui cette langue constituait le lien indispensable pour unifier les ouvriers juifs des différents pays. Ringelblum, né en 1900 en Galicie comme tant d’autres historiens juifs (Meir Bałaban, Filip Friedman, Isaac Schiper), fils d’un marchand de grain héritier des Lumières juives et attaché à donner à ses enfants une éducation juive et profane, rejoint dès l’adolescence, comme beaucoup de jeunes de sa génération, l’organisation sioniste de sa ville natale de Buczacz, avant de se tourner vers le sionisme de gauche au lycée de Nowy Sącz, en pleine Première Guerre mondiale. Monté à Varsovie devenue capitale de la nouvelle Pologne, il se dirige vers l’histoire presque par défaut, le numerus clausus lui ayant fermé les portes de l’école de médecine à laquelle il aspirait.

Ses années de formation académique sont précisément celles du grand renouvellement de l’historiographie juive, avec des hommes comme Bałaban et Schiper qui inscrivent l’histoire juive dans l’histoire polonaise et professent une « histoire pour le peuple » – soulignant la vie culturelle, sociale et économique des différentes couches sociales juives et désireuse de s’adresser au plus grand nombre. C’est donc naturellement que Ringelblum s’enthousiasme pour l’entreprise scientifique du YIVO qui, dans les années 1920 à Vilnius, vise non seulement à donner ses lettres de noblesse à la langue yiddish, mais aussi à développer l’histoire, la sociologie et l’anthropologie des sociétés juives. Il devient le pilier de la branche historienne de cette institution pour la ville de Varsovie, créant un « Cercle des jeunes historiens » militant pour une culture yiddish laïque et une histoire « par le bas », qui pourrait rapprocher Juifs et Polonais par une meilleure connaissance réciproque de leur passé. Les méthodes développées par ce groupe – intérêt pour la micro-histoire et collectes de documents par l’intermédiaire de cercles locaux d’amateurs ou concours d’écriture d’anonymes – seront largement déployées par le collectif Oyneg Shabes plus tard, dans le ghetto.

Enfin, Kassow nous rappelle l’engagement social de l’historien Ringelblum dès les années 1930, auprès des organisations juives caritatives telles que le Joint, ce qui souligne sa sensibilité à l’égard des plus démunis. Sa participation à l’organisation d’entraide juive Aleynhilf sera sa principale couverture dans le ghetto et lui assurera également un réseau précieux de correspondants pour la collecte de documents. C’est précisément ce réseau de collaborateurs que nous présente Kassow : des secrétaires de rédaction aux mécènes finançant une activité essentiellement clandestine, dissimulée aussi bien à l’occupant allemand qu’aux structures officielles régissant l’organisation de la communauté juive dans le ghetto.

On y retrouve tout le « spectre de représentants de la communauté juive d’avant la guerre : riches hommes d’affaires et artisans pauvres, rabbins et communistes, yiddishistes et intellectuels de langue polonaise, enseignants et journalistes, économistes et dirigeants de groupes de jeunesse » (p. 217-218). De vifs débats animaient ce groupe hétérogène dont le premier cercle se réunissait chez Ringelblum tous les samedis, ce qui explique le nom de code du collectif : Oyneg Shabes (les « joies du shabbat »). Ces débats portaient aussi bien sur les finalités de cette collecte que sur les jugements portés sur les autres Juifs au sein du ghetto. L’écrivain et polémiste de talent Yehoshua Perle faisait par exemple figure d’accusateur, répondant à une enquête auprès des intellectuels sur l’avenir des Juifs polonais après la guerre. Il se montre d’un effrayant pessimisme, dénonçant la déchéance morale à l’œuvre dans le ghetto : « Les Allemands ont enfermé les Juifs dans le ghetto dans l’espoir qu’ils s’entretuent. Et ils ne se sont pas trompés ; nous nous enterrons vivants les uns les autres » (p. 284).

Traces de vie et voix d’outre-tombe

Cette enquête sur l’avenir des Juifs après la guerre s’inscrivait dans un projet plus vaste, entamé à la mi-1941 et intitulé « Deux ans et demi » (depuis le début de la guerre). Ringelblum et ses collaborateurs croyaient alors encore que les Juifs polonais survivraient à la guerre. Il fallait donc consigner le quotidien de l’occupation pour pouvoir le documenter, l’enseigner et ainsi contribuer à changer la société juive après la guerre. Cette ambitieuse mission prévoyait tout d’abord l’étude du ghetto lui-même, avec notamment des enquêtes sur les femmes, les enfants, la corruption, la vie religieuse, la police juive, ainsi que la vie sociale et économique. À cela s’ajoutait des études sur les relations entre Juifs et Allemands, entre Juifs et Polonais, mais aussi des essais et des rapports sur l’expérience des bourgades juives (shtetlekh) de province, si chères aux yeux de Ringelblum qui y voyait des bastions de la culture populaire juive. Les données étaient recueillies par des enquêtes, notamment auprès des réfugiés de ces bourgades déportés vers le ghetto de Varsovie, mais aussi dans la correspondance échangée avec les proches et les amis de province. Le facteur du ghetto, Peretz Opoczynski, apporta une aide précieuse pour collecter ces documents [5].

Au moment même où ce projet prenait de l’ampleur, des nouvelles inquiétantes arrivèrent à Varsovie sur des massacres de masses commis à l’Est, dans les zones passées de l’occupation soviétique à celle des nazis à l’été 1941. Bientôt, le collectif put recueillir le témoignage de Szlamek, évadé de Chelmno où avait eu lieu la première tuerie de Juifs dans des camions à gaz. Suivent des informations sur Sobibor et Treblinka. Ces nouvelles accélèrent la préparation de la résistance juive armée et donnent de nouvelles priorités au collectif : il s’agissait à présent de réunir des documents sur le programme d’extermination pour en informer la presse clandestine polonaise et, par elle, faire passer l’information hors de Pologne. Lorsqu’il entend à la BBC le 26 juin 1942 une émission sur le sort des Juifs polonais, Ringelblum est satisfait du devoir accompli. Pourtant, cela ne suffira pas à arrêter l’entreprise de mise à mort des Juifs d’Europe et, parmi eux, ceux du ghetto de Varsovie, emportés dans la grande rafle de l’été 1942 qui décime une partie du collectif. Les archives sont mises à l’abri dans une dizaine de caisses enterrées dans une cave du ghetto.

Les survivants, Ringelblum à leur tête, continuent leur travail, malgré un « espace social » du ghetto fortement rétréci. Chaque bout de papier, chaque document prend alors une importance cruciale, comme ces petits mots laissés par ceux qui attendent les trains pour Treblinka, implorant un sauvetage de dernière minute. Le collectif obtient les statistiques des déportations quotidiennes et prépare un tableau de la population juive au lendemain de la Grande Déportation. Il se rapproche également de la résistance juive armée. Mais Ringelblum comprend qu’il ne pourra sauver sa famille en restant plus longtemps dans le ghetto et, après avoir fait enterrer un second lot d’archives cachées dans des bidons de lait, s’évade avec sa femme et son fils en février 1943, soit peu avant l’insurrection. Caché avec d’autres Juifs dans un bunker du côté aryen de Varsovie, il ne cesse d’écrire journal et essais divers – dont la retentissante étude sur les relations entre Juifs et Polonais [6], jusqu’à ce jour de mars 1944 où la cachette est découverte par les Allemands, après une dénonciation. Tous les occupants sont arrêtés et probablement exécutés dans la prison de Pawiak où ils ont été conduits.

Cette seconde partie de l’ouvrage, qui laisse largement la parole aux archives elles-mêmes, est sans doute moins inédite par rapport à l’historiographie existante qui, en anglais comme en polonais, s’appuie abondamment sur elles [7]. Elle n’en demeure pas moins très émouvante, notamment lorsque Kassow aborde « l’individualisation du désastre » ou ce que les individus éprouvent au moment de perdre leurs proches, dans l’attente d’une mort très probable. La documentation historienne cède alors le pas à l’expression poétique, peut-être plus à même de saisir ce qui demeure indescriptible. La poésie s’écrivait et se lisait avec ferveur dans les ateliers ou les appartements du ghetto. On trouve dans les archives les textes émouvants de Władysław Szlengel, surnommé le « poète du ghetto » par Ringelblum, ainsi que ceux d’Yitzhak Katzenelson, l’« enfant chéri » des lettres hébraïques qui se tourne vers les masses juives et le yiddish dans le ghetto. L’auteur du célèbre Chant du peuple juif assassiné, écrit dans le camp de Vittel où il s’était retrouvé grâce à de faux papiers latino-américains (qui ne le sauveront pas de la déportation), côtoie dans les archives les vers d’un simple anonyme, auteur d’un poème intitulé « Où est Dieu ? » (p. 445) : Anges et esprits / Brisent les commandements / La ténèbre à l’entour / Dieu est-il quelque part ? / Dans le chaos, la confusion / Un peuple succombe. / Ils détruisent le commandement suprême / Et où est Dieu ? « Si aucun de nous ne survit, qu’il reste au moins cela » Tels sont les derniers mots écrits par Ringelblum dans une lettre demandant à son ami Adolf Berman de veiller à ce que le YIVO de New York apprenne où se trouvaient les archives. L’historien du ghetto fut englouti dans la Shoah, à l’instar de tous les membres du collectif sauf son secrétaire, l’épouse de celui-ci, ainsi que la journaliste et écrivain Rachel Auerbach. C’est grâce aux efforts de ces derniers que les archives furent pour partie retrouvées et déterrées en 1946 et 1950. Toutefois, dans la Pologne communiste d’alors, il était difficile d’y accéder, plus encore de travailler dessus ou de les diffuser sans censure préalable, ce qui explique en partie leur si tardive mise en valeur. Le livre de Samuel Kassow est sans doute à ce jour l’une des exploitations les plus abouties de ces archives. Sa riche bibliographie de références et de sources en plusieurs langues – yiddish, polonais, russe, hébreu notamment – ainsi que des notes détaillées en fin de volume raviront les spécialistes.

Mais cet ouvrage est avant tout un vibrant hommage rendu à ces textes et à ceux qui les ont recueillis, restituant ces voix juives dans le quotidien, avec leurs interrogations, leurs doutes et leurs angoisses, sans aucun accent téléologique. Il met également en valeur la démarche très historienne de Ringelblum dans sa collecte, ce « tout est histoire » tellement précurseur. Nul ne doute enfin, comme l’écrit Kassow, que si Ringelblum avait survécu, il aurait invité à étudier les voix, non tant des victimes, mais des hommes et des femmes « qui appartenaient à une nation vivante et résiliente » (p. 550). Études indispensables pour qui veut un tant soit peu commencer à comprendre la tragédie de la Shoah, dont il aura pourtant fallu attendre l’émergence plusieurs décennies après la fin de la guerre.

par Audrey  Kichelewski, le  16 juillet 2012


Pour citer cet article :

Audrey Kichelewski, « Qui écrira notre histoire ? . Nouveaux regards sur les archives du ghetto de Varsovie », La Vie des idées, 16 juillet 2012. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Qui-ecrira-notre-histoire.html

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Notes

[1] Chroniques du désastre. Témoignages sur la Shoah dans les ghettos polonais, textes traduits du yiddish et présentés par Nathan Weinsztok, préface de Georges Bensoussan, Genève, Metropolis, 1999.

[2] Catherine Coquio et Aurélia Kalisky (dir.), L’Enfant et le Génocide. Témoignages sur l’enfance pendant la Shoah, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007.

[3] On peut citer notamment Adam Czerniakow, Carnets du ghetto de Varsovie. 6 septembre 1939-23 juillet 1942, traduit du polonais par Jacques Burko, Maria Elster et Jean-Chalres Szurek, préparé et annoté par Jean-Charles Szurek, Paris, La Découverte, 1996 ; Janusz Korczak, Journal du ghetto, traduit du polonais par Zofia Bobowicz, Paris, Robert Laffont, 1998 ; Abraham Lewin, Journal du ghetto de Varsovie. Une coupe de larmes, Plon, 1990 ; Emanuel Ringelblum, Chronique du ghetto de Varsovie, Paris, Payot, 1995 [réédition de la version anglaise datant de 1958 et très largement incomplète] ; Hillel Seidman, Du fond de l’abîme. Journal du Ghetto de Varsovie, traduit du yiddish par Micheline et Nathan Weinstock, appareil critique de Georges Bensoussan, Micheline et Nathan Weinstock, Paris, Plon, coll. « Terre humaine », 1998.

[4] Archives clandestines du ghetto de Varsovie (archives Emanuel Ringelblum), tome I : Lettres sur l’anéantissement des Juifs de Pologne ; tome II : Les Enfants et l’enseignement clandestin dans le ghetto de Varsovie, Paris, Fayard/BDIC, 2007.

[5] L’édition la plus complète de ses reportages du ghetto est celle parue en 2009 en polonais : Perec Opoczyński, Reportaże z warszawskiego getta, texte traduit édité et présenté par Monika Polit, Varsovie, Stowarzyszenie Centrum Badań nad Zagładą Żydów et ŻIH, 2009.

[6] Malheureusement non traduit encore en français, voir l’édition anglaise : Emmanuel Ringelblum, Polish-Jewish Relations During the Second World War, édité et annoté par Joseph Kermish et Shmuel Krakowski, traduit du polonais par Dafna Allon, Danuta Dabrowska et Dana Keren, Evanston, Northwestern University Press, 1992.

[7] Voir par exemple Joseph Kermisz, To Live With Honor and Die With Honor ! Selected Documents From the Warsaw Ghetto Underground Archives ’O.S’ (’Oneg Shabbath’), Jérusalem, Yad Vashem, 1986 ; Jacek Leociak, Text in the Face of Destruction. Accounts From the Warsaw Ghetto Reconsidered, Varsovie, ZIH, 2004 [1997].


 

La société sur grand écran par Sébastien Charbonnier

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Le sel de la terre, Le Sel de la terre (1954) est un drame social américain écrit par Michael Wilson, réalisé par Herbert J. Biberman et produit par Paul Jarrico. A partir de la lutte réelle des mineurs du nouveau mexique. Réalisé par les victimes du maccartysme c’est un film culte, non seulement parce qu’il est centré sur les luttes prolétariennes mais il est  l’un des premiers longs métrages à promouvoir le point de vue du féminisme social et politique. En 1992, le film fut sélectionné pour faire partie du National Film Registry.

La critique sociale au cinéma n’est pas un genre, mais une fonction qu’un film peut mettre en œuvre, à certains moments et parmi d’autres fonctions. À partir de cette hypothèse d’analyse, Franck Fischbach explore ce que le cinéma peut nous faire voir, avec son langage propre, de la souffrance humaine au sein de la société.

Dans ce livre, Franck Fischbach s’attaque au cinéma à propos d’un sujet qu’il affectionne : la critique sociale. L’auteur, de formation philosophique, prévient ne pas vouloir interpréter les films à partir d’une discipline qui serait la « philosophie sociale » : le livre veut « montrer que le cinéma lui-même fait de la critique sociale, ou que les films mettent eux-mêmes en œuvre des formes de critique sociale ». (p. 120) L’objet d’analyse est donc le cinéma lui-même — plus précisément : non pas les films mais les séquences de film en tant qu’elles peuvent faire fonction de critique sociale grâce au langage cinématographique.

Pour ce faire, l’auteur part d’une définition philosophique de la critique sociale, refusant de caractériser celle-ci comme un genre cinématographique (chapitre 1 et 2). Ensuite, il approfondit cette définition de la critique sociale au cinéma par contraste avec le cinéma politique afin de mieux cerner ce qu’elle a en propre (chapitre 3). Enfin, il déploie un éventail des figures (personnages, lieux, structures) qui portent de manière privilégiée la fonction de critique sociale dans une séquence cinématographique (chapitre 4).

À quoi reconnaît-on la critique sociale dans un film ?

Franck Fischbach ne prétend pas, dans ce court livre, faire le tour du sujet sur la critique sociale au cinéma. Puisant dans une filmographie précise (une douzaine de films sont analysés), il s’agit plutôt d’avancer une thèse précise : la critique sociale n’est pas un genre filmique, c’est une fonction qu’un film met en œuvre à certains moments (quel que soit son genre). Cette clarté donne prise à la pensée : le lecteur peut ainsi l’éprouver, l’exemplifier lui-même, en trouver des objections, percevoir ses limites, etc.

Dès l’introduction, Fischbach montre que tout film est social au sens où il donne nécessairement à voir la société sous quelque aspect que ce soit. Certes, mais dire quelque chose de la société et la critiquer n’est pas la même chose : un film qui peut paraître aborder frontalement des « problèmes de sociétés » ne fonctionne pas pour autant nécessairement de manière critique. L’exemple du film Intouchables est retenu pour faire comprendre, par contraste, ce qu’est la fonction de critique sociale. Alors que beaucoup de films parlent du social dans un but de réconciliation (le monde tel qu’il est n’est finalement pas si mal), il faut reconnaître que la critique sociale est déplaisante. C’est pour cela qu’il est plus judicieux de parler d’une « fonction que certains films mettent en œuvre dans certaines séquences parmi et en plus d’autres fonctions moins déplaisantes. » (p. 14-15) L’exemple de Chaplin permet de comprendre que la critique sociale comme fonction est ainsi compatible avec le projet artistique de divertir — notamment dans Les Temps modernes. Cette insistance sur le caractère déplaisant de la critique sociale est rendue possible par la thèse du livre : la critique sociale fonctionne dans certaines séquences, et ne saurait caractériser un film tout entier comme appartenant à un genre. Fischbach peut ainsi concilier deux constats : d’un côté, la critique sociale, en ce qu’elle veut montrer les « souffrances vécues » par certains acteurs sociaux à cause de logiques sociales jugées « pathologiques » (p. 36), ne peut faire l’économie de montrer ce qui fâche ; de l’autre, en n’étant qu’une fonction, elle peut s’articuler avec d’autres fonctions à l’œuvre dans d’autres séquences, elle ne condamne donc pas le film lui-même à une morosité qui serait contre-productive en termes de sensibilisation et de diffusion auprès du plus grand nombre possible.

Mais pourquoi mettre l’accent sur le caractère déplaisant de la critique sociale au cinéma ? Pour comprendre cet angle d’analyse choisi par l’auteur, il faut comprendre d’abord ce que signifie « la critique sociale ». C’est l’enjeu du premier des quatre chapitres du livre.

Une certaine tradition philosophique en arrière-fond

Avant d’aborder la question du cinéma, le chapitre premier rappelle brièvement, en une vingtaine de pages, ce qu’on peut entendre par critique sociale. Les deux références majeures qui appuient cette démonstration sont Karl Marx et Axel Honneth. Du premier, Fischbach retient surtout l’idée que le concept de critique sociale signifie une « critique de la société elle-même » (p. 21) et que cette critique s’inscrit toujours dans une double dimension théorique et pratique : elle ne peut être purement théorique et doit déboucher sur une « pratique de transformation sociale » en vue d’une émancipation de toutes les formes de domination. En effet, il ne s’agit pas de dénoncer certains acteurs sociaux, mais de montrer ce que les rapports sociaux, en tant que produits et producteurs de la réalité sociale, font aux individus qui les portent et les supportent.

Une conséquence logique s’ensuit : la critique ne peut être théorique et pratique en même temps que si elle est pensée et vécue par les acteurs eux-mêmes. La simultanéité exigée du théorique et du pratique empêche un partage des tâches (les chercheurs pensent, les activistes opèrent). La critique sociale doit donc être une « auto-compréhension », c’est-à-dire une compréhension des acteurs sociaux par les acteurs sociaux eux-mêmes (p. 25). C’est ici que Honneth est convoqué, avec son concept de « critique reconstructive », ainsi défini : « elle n’apporte pas de l’extérieur à ses destinataires les critères normatifs de la critique, elle tente au contraire de les développer à partir des structures normatives (…) propres aux pratiques constitutives d’un contexte social déterminé. » (p. 26). Il s’agit de rendre explicite un contenu normatif implicite, et cette compréhension serait justement ce que peut produire la critique sociale lorsqu’elle fonctionne au cinéma.

Clarification critique contre explication politique

On voit comment on glisse logiquement vers le cinéma : cet art n’est-il pas un lieu privilégié pour montrer ce qui dysfonctionne dans nos sociétés et ainsi fournir un matériau perceptif et affectif à partir duquel le spectateur sera amené à s’interroger sur les fausses évidences de l’ordre social ? Le médium cinématographique a un rapport privilégié avec l’opération de clarification qu’est la critique sociale : il s’agit de donner à voir la réalité sociale, ses rapport de forces, là où la réalité sociale telle qu’elle est vécue masque bien souvent ces rapports : « donner à voir ce que la société veut habituellement cacher d’elle-même ». C’est même dans ce contraste (entre ce que la société montre et ce qu’elle cache) que se situe la fonction de critique sociale : montrer seulement une certaine misère ne suffirait pas, c’est en montrant la misère et son invisibilité, l’exploitation et le fait qu’elle passe inaperçue, etc., qu’un film fonctionne de manière critique. (p. 94-94).

Pour mieux faire comprendre la spécificité de la fonction de critique sociale au cinéma, Fischbach s’attarde sur les différences contrastantes avec le film politique qui, lui, s’emploie à expliquer : il a une vocation pédagogique d’information et convoque déjà un discours sur la réalité sociale. Au contraire, la fonction de critique sociale consiste à décrire « ce qui ne va pas, ce qui cloche » (p. 29), elle vise à susciter l’étonnement chez le spectateur face à l’épreuve négative du social — c’est-à-dire des situations pathologiques de souffrance humaine : « ce qu’il y a de négatif dans le social tel qu’il est, au regard des attentes sociales qui sont celles des acteurs eux-mêmes ». (p. 28) Alors que le film politique explique une situation sociale ou politique, la fonction de critique sociale montre ce que la situation fait aux gens, comment elle les atteint dans leur quotidien. Prenons par exemple l’analyse du film Miss Bala, de Gerardo Naranjo (p. 90-91). Fischbach montre que tout le langage cinématographique est orienté vers cet objectif de nous faire sentir ce que peuvent éprouver les individus socialement broyés — c’est-à-dire par des logiques sociales irréductibles à un « méchant ». Dans le conflit entre les narcos et les autorités politiques qui constitue l’arrière-fond politique du film, ce qui intéresse le réalisateur est moins l’échiquier politique des forces en présence que les effets concrets de ce conflit sur les humbles et les gens ordinaires : le scénario se concentre sur la trajectoire d’une jeune femme utilisée à son corps défendant à cause d’un rêve de gloire sociale bien naïf ; la bande son sature l’image, en décalé, pour nous perdre autant que l’héroïne ; certains plans au ras du sol ne nous font entrevoir des puissants que leurs pieds ; les changements de rythmes déstabilisent le spectateur pour lui faire vivre la désorientation de l’héroïne, etc.

Autre différence majeure qui distinguer le film social du film politique : la fonction de critique sociale ne propose pas de solution pour sortir de la situation de souffrance qu’elle décrit. Il n’y a que des issues, c’est-à-dire des situations finales résultant des péripéties advenues dans la réalité sociale donnée à voir. Cette distinction entre « solution » et « issue » (voir p. 46-47) est caractéristique de la fonction de critique sociale : alors que la solution désigne un horizon normatif heureux, suggéré ou réalisé dans le film politique, l’issue n’est que la résultante causale, donc purement descriptive, des conditions sociales dans lesquelles les personnages évoluent. Ainsi, la violence extrême y est souvent présente car elle résulte de la violence première des rapports de domination (pensons à La Cérémonie de Claude Chabrol, où la bonne assassine la famille des maîtres : ce n’est pas une solution politique, ce n’est même pas une solution pour elle, c’est simplement une issue malheureuse de son analphabétisme et de sa souffrance d’être dominée). Cette distinction permet d’expliquer la grande présence de la fonction de critique sociale dans le cinéma d’horreur — analysée par Éric Dufour, souvent cité d’ailleurs par Fischbach. En effet, l’outrance permet de « donner les choses à voir d’une nouvelle manière » (Éric Dufour, cité p. 50), par contraste avec la vie réelle où la domination sociale reste le plus souvent invisible et anonyme. On peut penser aux films de zombies de George Romero en écho à l’aliénation consumériste, ou bien à la scène mythique de They live ! de John Carpenter, où le personnage principal découvre une paire de lunettes qui permet de voir la réalité des messages publicitaires (« Obey ») et la nature extraterrestre des dominants.

Une lucidité qui pourrait s’appeler pessimisme

Si la fonction de critique sociale n’est pas force de proposition (« voici ce que nous pourrions faire »), si elle est force d’exposition (« voici ce qui se passe »), ne risque-t-elle pas d’apparaître un peu pessimiste ? L’auteur, conscient de cette objection, l’anticipe et y répond : ce n’est pas pessimisme, c’est « lucidité » (p. 117). La fonction de critique sociale n’est pas là pour nous raconter des histoires (au sens d’illusionner) puisqu’elle cherche au contraire à montrer la vérité cachée des rapports sociaux de dominations, mais elle n’est pas là non plus pour nous faire rêver de solutions heureuses susceptibles d’advenir plus ou moins tôt. La lucidité consiste à faire sentir la pesanteur des logiques sociales, leur inertie et l’extrême difficulté à s’en sortir pour les individus pris en elles (et nous le sommes tous). Le happy end n’intéresse pas la fonction de critique sociale. Fischbach évoque même la structure circulaire souvent présente dans les films mettant en œuvre la fonction de critique sociale (p. 115-118) : la situation finale peut être homologue à la situation initiale — à ceci près que, parfois, le dominé de départ est devenu lui-même un dominant, comme dans It’s a free world ! (p. 47) : le titre apparaissant un peu cynique, car la liberté est ici de devenir exploitant plutôt qu’exploité, mais pas une liberté de changer les rapports eux-mêmes.

Pourquoi l’inertie structurelle est-elle aussi présente ? Fischbach souligne que l’ancrage dans les affects d’une situation, en vue de nous la faire voir et ressentir, conduit à décrire des issues souvent individuelles (p. 81-83, à propos d’Affreux, sales et méchants), issues souvent fort impuissantes face à la logique sociale dont elles émergent. En ces sens, oui, on peut dire les issues « désespérantes », et l’auteur va même jusqu’à écrire : « la fonction de critique sociale du film est alors de montrer toute la pesanteur du social, son inertie, et de nous mettre en garde contre l’illusion de pouvoir aisément en venir à bout, même collectivement. » (p. 87)

Ce problème du « pessimisme de l’intelligence », pour reprendre une expression de Gramsci, est crucial mais ne fait pas l’objet d’un développement précis : il revient comme un fil directeur tout au long de l’ouvrage. Faut-il parler de « lucidité » de la fonction de critique sociale si l’on croit à l’objectivité des pesanteurs sociales ou bien déplorera-t-on son « pessimisme » à cause de son refus d’envisager un possible changement significatif ? Il faudrait voir si l’auteur a raison de trancher pour la lucidité, ou bien s’il n’est pas possible de soutenir l’idée selon laquelle la perception des difficultés réelles auxquelles se heurte toute perspective de changement serait compatible avec la mise en scène de tels changements — ou bien cela signifierait-il que le cinéma ne peut traiter la longue durée ? Un film comme Mississipi burning d’Alan Parker ne détourne-t-il pas habilement le problème en montrant une situation de transition : sans rien céder sur le portrait réaliste de la violence des préjugés émanant d’une histoire sociale lourde et glauque, il montre le changement en train de se faire.
Une fin en guise d’ouverture

Le chapitre IV, dernier du livre, envisage quelques figures importantes qui portent à l’écran la fonction de critique sociale. De manière générale, il s’agit de prendre pour personnage central une victime de l’ordre social, ce qui permet une « identification du spectateur avec le personnage central du film » (p. 96) : ce « faible » sera tantôt une bonne, un vieux, un homo, un enfant (« pure victime » des rapports sociaux), etc. Cette liste ouverte appelle à être complétée, elle est un peu à l’image de tout le livre : riche de pistes heuristiques, volontairement non systématique. Sans contester tel ou tel exemple particulier de cette liste, on pourrait reprocher à ces figures de trop incarner une fonction d’empathie, voire de pitié sociale. Montrer les souffrances d’une victime est-il le seul moyen de faire fonctionner la critique sociale au cinéma ? Ainsi, un film ne peut-il pas assumer la fonction de critique sociale en montrant des bourreaux ? Par exemple, le film Violence des échanges en milieu tempéré (2003) fonctionne comme critique sociale surtout lorsqu’il peint les affects des dominants. L’importance théorique accordée à la notion de « pathologique » (p. 28-36) ne fait-elle pas glisser l’analyse vers une lecture trop symptomale (montrer ce que cela fait d’être une victime de l’ordre social) dont les effets dénonciateurs risquent d’en rester aux affects empathiques sans permettre une véritable augmentation de la puissance d’agir du spectateur ?

Ces difficultés doivent nous rappeler que la thèse du livre s’opposait à toute caractérisation de la critique sociale comme genre. En parlant de fonction de certaines séquences, on est censé être protégé de toute analyse trop massive à propos d’un film. Mais justement, l’auteur semble abandonner cette précaution lorsqu’il évoque la circularité comme structure scénaristique privilégiée de la critique sociale au cinéma — montrant « la capacité du monde social à se maintenir et à se reproduire à l’identique ». (p. 116) Cette insistance est contradictoire avec le fait que la critique sociale est définie comme un moment fonctionnant en certaines séquences d’un film (et non comme un genre) : comment parler de films circulaires si on n’assume pas que c’est bien tout le film qui est une critique sociale ? Une phrase comme celle-ci est problématique : « les films qui possèdent cette fonction de critique sociale se présentent souvent comme des films dotés d’une structure circulaire » (p. 115). La précaution du « souvent » n’enlève rien à ce qui est bien une tentative de caractérisation d’un genre en fonction d’un critère. De même pour la lucidité : ne peut-on concevoir des moments lucides (fonctionnant comme critique sociale) inscrits dans un film par ailleurs rêveur, outrageusement optimiste, etc. ? Mais lorsqu’il parle de la lucidité, l’auteur traite de la lucidité des « films de critique sociale » (p. 117), retombant dans une caractérisation de genre plus que dans un travail sur des séquences… Il n’est pas facile de tenir la distinction posée en introduction — conformément à la définition p. 14-15 citée plus haut.

Cela renvoie à une question d’ontologie de l’art plus générale : quel est le niveau d’individuation le plus propre pour désigner une expérience esthétique ? Le film reste-t-il l’unité privilégiée pour vivre le cinéma ou bien certaines séquences peuvent-elles fonctionner de manière autonome ? La scène des machines dans Les Temps modernes serait un bel exemple de fonction de critique sociale (du taylorisme) qui s’est presque émancipée du cadre plus général du film. Mais à quelques exceptions près, on voit à quel point l’habitude de parler des films plutôt que des séquences rend difficile parfois de tenir une thèse qui porte sur des séquences filmiques et non sur des films entiers. Il faut donc voir si la thèse du livre peut bousculer nos habitudes de cinéphiles, ou bien si son fonctionnalisme la rend trop difficilement opératoire pour penser la force critique du cinéma.

par Sébastien Charbonnier, le  18 avril


Pour citer cet article :

Sébastien Charbonnier, « La société sur grand écran », La Vie des idées, 18 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-societe-sur-grand-ecran.html

 
 
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