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Les manifestations contre le viol en Inde : un «moment révolutionnaire» d’une grande ambivalence par Stéphanie Tawa Lama-Rewal

article_sipa_ap21343105_000007[1]Les manifestations contre le viol en Inde : un «moment révolutionnaire» d’une grande ambivalence

Stéphanie Tawa Lama-Rewal nous livre ici une lecture particulièrement fine des récentes manifestations contre le viol des femmes en Inde, revient sur leur caractère "inédit" et montre en quoi elles sont traversées d’une profonde ambivalence.

La télévision française a récemment montré  les images de manifestants, à New Delhi, qui exprimaient leur colère face au calvaire d’une petite fille de cinq ans, enlevée, violée, laissée pour morte après que ses violeurs ont tenté de l’étrangler, et finalement retrouvée par ses parents, vivante, le 17 avril. Il ne fait aucun doute que si ces manifestations ont suscité l’attention des médias indiens et étrangers, c’est parce qu’elles évoquent, comme un écho tardif, les spectaculaires manifestations qui ont marqué la capitale (mais aussi d’autres métropoles indiennes) à la fin de l’année 2012. Ces manifestations provoquées par le viol collectif, le 16 décembre 2012, d’une étudiante qui mourra de ses blessures douze jours plus tard, ont littéralement secoué l’Inde. Elles étaient en effet inédites à tous égards : par leur objet – car le viol, et plus généralement la violence sexuelle contre les femmes, n’avait jamais, jusqu’alors, suscité une mobilisation d’une telle ampleur ; par la population mobilisée – mixte en termes de genre et de classe, ce qui est rare dans le contexte indien, et avec une forte représentation des jeunes (écoliers, étudiants) ; par la durée de ces manifestations (plus de trois semaines) ; et surtout, peut-être, par leur caractère anarchique : ces manifestations n’avaient pas de leader, pas de mot d’ordre, pas d’ennemi clairement désigné. Elles ont surpris les acteurs comme les observateurs de la scène politique indienne, et sont justement qualifiées, par la juriste féministe Ratna Kapur, de « moment révolutionnaire »1. Je voudrais ici proposer une lecture rétrospective de ce moment, identifier quelques-unes des raisons de cette explosion de colère mêlée de honte,  et souligner la profonde ambivalence de cette mobilisation2.

Les raisons de la colère

Alors quela presse indienne relate chaque jour des cas d’agressions sexuelles plus ou moins atroces contre les femmes, alors que la violence sexuelle est depuis plusieurs décennies un objet majeur des mobilisations féministes, tout cela dans une relative indifférence du public, comment expliquer que le viol commis le 16 décembre ait soudain suscité une réaction d’une ampleur sans précédent ? Les explications possibles relèvent à la fois des propriétés de ce fait divers particulier, et d’un contexte politique et médiatique favorable.

Tout d’abord, l’agression commise le 16 décembre était particulièrement horrible : la victime, une étudiante de 23 ans, revenait d’une sortie dans un centre commercial avec un ami. Ne trouvant pas d’auto-rickshaw, ils montèrent dans un bus privé qui allait dans la direction de leur domicile. Le bus ne contenait que 5 passagers, en plus du chauffeur. Les six hommes, armés d’une barre de fer, violèrent à tour de rôle la jeune femme, après avoir battu son ami qui tentait de la défendre. Ils enfoncèrent ensuite la barre de fer dans le ventre de la jeune fille, déchirant ses intestins, puis jetèrent les deux victimes, nues, sur le bord de la route, alors que la jeune fille se vidait de son sang. Il fallut plusieurs heures avant que la police ne les trouve et fasse hospitaliser la jeune fille.

Parce qu’il était particulièrement horrible, ce viol fut particulièrement visible : le 18 décembre, il fit la « une » de nombreux quotidiens et journaux télévisés, exprimant et propageant un « choc moral »3 qui est indubitablement l’une des raisons majeures de la mobilisation.

L’émotion provoquée révèle la grande empathie suscitée par cette victime particulière – dont le nom ne fut jamais divulgué. Je l’ai dit, les agressions sexuelles sont loin d’être rares en Inde, et d’autres faits divers de ce type avaient précédemment suscité des mobilisations, mais c’étaient alors des mobilisations se limitant aux organisations féministes, qui ne trouvèrent jamais l’ampleur observée en décembre 2012.  Pourtant le viol de Mathura, jeune fille tribale violée dans un poste de police au Maharashtra, avait joué le rôle de déclencheur dans la formation de la deuxième vague du mouvement indien des femmes, en 1974. Pourtant le viol de Bhanwari Devi, travailleuse sociale de basse caste, victime d’un viol collectif par des hommes de haute caste pour la punir de s’être opposée à un mariage d’enfants, au Rajasthan, avait suscité une nouvelle campagne de lutte contre les violences sexuelles, en 1992. Plusieurs féministes indiennes, en décembre, soulignèrent le contraste entre l’indifférence qui entoure la pratique courante du viol des femmes dalits (ex-intouchables) par des hommes de castes supérieures, dans les campagnes indiennes, et l’indignation suscitée par le viol du 16 décembre. Dans ce dernier cas, la victime a suscité une très grande identification, car elle incarnait cette classe moyenne en expansion à qui la vie urbaine offre l’opportunité d’une ascension sociale et donc d’une vie radicalement différente de celle de la génération précédente. La jeune fille, issue d’une famille rurale de l’Etat fédéré d’Uttar Pradesh, qui jouxte Delhi, était étudiante en kinésithérapie – elle se destinait donc à la profession médicale, à la fois prestigieuse et lucrative ; elle revenait de l’un de ces centres commerciaux qui sont typiquement un lieu de loisir des classes moyennes ; elle était accompagnée d’un ami – ni mari, ni fiancé.

L’identification était également favorisée par le déroulement de l’histoire : le manque de transports publics est une réalité connue de tous les urbains. Et ce grave déficit en infrastructures de transports est identifié de longue date par les chercheuses féministes comme l’un des facteurs principaux de l’insécurité des femmes en ville. Le viol du 16 décembre illustre tragiquement le rapport étroit qui existe entre mobilité physique et mobilité sociale pour les femmes : leur droit à la ville, c’est-à-dire à toutes les ressources offertes par la ville en termes d’éducation, d’emploi, de loisirs, d’anonymat aussi, reste théorique tant que le déplacement dans la ville implique le risque d’une agression4. Or les bus et les métros sont souvent bondés, ce qui favorise le harcèlement sexuel.

Le contexte médiatique a lui aussi joué un rôle important dans les mobilisations de décembre. La télévision comme la presse écrite ont largement couvert le fait divers, puis les manifestations. Certains médias ont saisi cette occasion de souligner le caractère multiforme et quotidien de la violence sexuelle contre les femmes. Ainsi le quotidien de gauche The Hindu a-t-il relaté, pendant une semaine, un viol à chaque page du journal. La longévité exceptionnelle de la couverture médiatique des manifestations tient pour partie à la sociologie des manifestants : les classes moyennes urbaines sont le principal public visé par la presse en anglais et par de nombreuses chaines de télévision. Une observation attentive de la couverture médiatique classique des manifestants suggère l’installation, très rapidement, d’une forme de coopération entre les manifestants et les médias. Du côté des manifestants, l’intérêt des médias (qui montrent les images des manifestations, les interviews de manifestants, mais qui donnent également la parole à maints « experts » sommés d’expliquer, de proposer, de prédire) est apprécié et encouragé, car il amplifie la visibilité de leur mobilisation.  Côté médias, les manifestations sont un sujet en or : sensationnel, photogénique, et qui se prête à des envolées lyriques sur la vitalité de la démocratie indienne. L’hebdomadaire de droite India Today fait ainsi du « citoyen outragé »  l’homme de l’année 2012 et célèbre la colère comme une émotion éminemment démocratique5. Mais si les manifestations de décembre marquent un « moment de transformation » dans les médias indiens, selon la journaliste Pamela Philipose6, c’est parce qu’à côté des médias classiques, les nouveaux médias, c’est-à-dire les médias sociaux (facebook, twitter etc.) ont joué un rôle important, voire majeur. Une grande partie des manifestants étaient en effet de jeunes urbains, dotés d’un téléphone mobile, qui se donnaient rendez-vous sur l’un ou l’autre des sites des manifestations, de façon décentralisée et invisible aux yeux de ceux qui ne sont pas sur le réseau.

Enfin le contexte politique est un autre facteur d’explication de cet embrasement inattendu. Les manifestations de décembre évoquent à plusieurs égards une autre mobilisation qui a eu lieu à Delhi et dans d’autres métropoles indiennes, sous l’égide du mouvement « India Against Corruption », en 2011. Ce mouvement, contrairement aux manifestations de 2012, avait certes un leader (Anna Hazare et son équipe) et une revendication précise (la mise en place d’un ombudsman). Mais il constitue un précédent important par trois aspects. Tout d’abord le public mobilisé : des classes moyennes urbaines qui partagent largement une vision négative de la politique, qui votent peu et manifestent encore moins. Ensuite le lieu principal des manifestations : Jantar Mantar, site monumental au cœur de Delhi, devenu le lieu privilégié des manifestants et protestataires de tous ordres depuis que l’avenue qui mène au Parlement indien a été interdite de manifestations, il y a de cela plusieurs années. Enfin une forme nouvelle d’action collective : des rassemblements répétés, dans un seul lieu, qui contrastent avec les processions qu’organisent habituellement les partis politiques. En décembre 2012, on observa également des marches silencieuses, des concerts de rue, et beaucoup de veillées aux chandelles (voir photo) : les manifestants se recueillaient en silence devant des installations improvisées faites de bougies, de fleurs, de pancartes.

S’il est impossible de démontrer le lien entre ces deux séries de manifestations, car il aurait pour cela fallu sonder un échantillon représentatif des personnes mobilisées dans chaque cas, la forte ressemblance entre les publics, les lieux et les formes d’action, mais aussi le discours exprimé de façon diffuse (par les manifestants interviewés par les médias, les affiches brandies) – discours de défiance à l’égard des politiques (partis, élus, gouvernement) – suggèrent fortement que les manifestations de décembre se sont appuyées sur le précédent de 2011. Le mouvement contre la corruption avait en effet été, pour de nombreux participants, la première occasion de faire l’expérience d’une action de rue, d’éprouver sa puissance émotionnelle et de vérifier son efficacité politique : les manifestations de 2011 ; elles aussi, avaient été très amplifiées par les médias et elles ont abouti à l’adoption d’un projet de loi et à la création d’un nouveau parti politique.

Une mobilisation très ambivalente

L’une des difficultés de l’analyse de la signification et des implications des manifestations de décembre tient à leur grande ambivalence. D’un côté, le discours exprimé de façon diffuse, dispersée, par les manifestants était étonnamment progressiste au regard des réactions habituelles à la violence sexuelle ; d’un autre côté ce discours était conservateur, voire réactionnaire.

Commençons par la dimension progressiste de la mobilisation. Pour les féministes indiennes, habituées à dénoncer la violence sexuelle devant un public (politiques, journalistes, citoyens) largement indifférent, plusieurs aspects de la mobilisation ont constitué une divine surprise. Le fait, d’abord, que les manifestants comptent autant d’hommes que de femmes était tout à fait exceptionnel ; la forte participation des jeunes était également nouvelle et encourageante.

Ensuite les manifestations ont libéré la parole de femmes qui ne sont pas des militantes féministes : les témoignages se sont multipliés, dans la presse, de femmes issues de la classe moyenne/supérieure, décrivant une agression dont elles avaient été victime mais dont elles n’avaient jamais pu parler ; ou bien mentionnant toutes les violences sexuelles ordinaires, qui passent par les gestes, les mots, les regards, et qui sont d’autant plus dommageables qu’elles ne sont généralement pas prises au sérieux7 ; ou encore évoquant la peur avec laquelle elles vivent, depuis toujours, de se faire agresser, la peur qui gouverne chacune de leurs décisions dès lors qu’elles doivent sortir de leur maison.

Alors qu’émergeait ainsi la terrible banalité de la violence sexuelle contre les femmes dans l’espace public, s’exprimait aussi un discours plus complexe qu’à l’ordinaire sur les causes et les solutions possibles. A côté de la colère célébrée par les médias – colère contre les agresseurs et leur barbarie, contre la police et son insensibilité, contre le gouvernement et son inaction – une autre émotion, beaucoup plus inattendue, était exprimée par les manifestants : la honte – honte d’être une société qui impose à la moitié de la population de vivre dans la peur de l’agression, et qui permet une telle violence. On assista alors à un véritable renversement de l’usage de la honte. Alors que la honte est généralement le lot des victimes du viol, qui subissent, en plus du traumatisme, le stigmate8 de celles qu’on a privé de leur « honneur », ici la honte changeait de camp en quelque sorte, pour être celle d’une société qui se reconnait une responsabilité collective. De nombreuses pancartes disaient la honte d’être un homme, ou la honte d’être indien, refusant ainsi une vision simpliste du viol pour y voir le symptôme d’un mal profond, qui appelle une mise en cause de la société par elle-même.

Pendant ces quelques semaines de manifestations, on a pu ainsi avoir l’impression que le discours féministe sur la violence sexuelle était en voie de mainstreaming. Ce discours dénonce la prévalence, sous de multiples formes, de la violence sexuelle dans l’espace public ; il identifie précisément ce qui, dans la législation concernant la violence sexuelle, contribue au fait que les viols restent très largement impunis9; enfin, surtout peut-être, ce discours souligne que la réponse à la violence ne peut se limiter au thème de la sécurité, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas s’exprimer seulement en termes de protection des femmes par la loi et par la police. Or en décembre, de nombreux manifestants exprimaient l’idée que ce qui est en cause, c’est l’égalité des femmes au moins autant que leur sécurité. Les affiches revendiquant le droit pour les femmes de s’habiller comme elles le souhaitent, par exemple, montraient une prise de conscience des effets pervers de « l’idéologie de la respectabilité »10 selon laquelle c’est la respectabilité des femmes qui les protège de la violence sexuelle – ce qui implique que les victimes ne sont pas respectables, et permet qu’elles ne soient pas respectées.

Le débat public qui a rapidement émergé autour des manifestations de décembre a fait ainsi une place importante aux militantes féministes, qui ont pu contextualiser le viol, souligner sa relative banalité, rappeler que la plupart des viols sont commis non dans l’espace public mais au sein du cercle familial, dénoncer le fait que les victimes de viol sont stigmatisées à vie dans une société qui considère le viol, plus que toute agression, comme une violation irréparable11, et demander que l’on célèbre les  « survivantes » plutôt que de s’apitoyer sur les « victimes »12.

Mais à côté de ces aspects très progressistes des manifestations, on a pu observer d’autres éléments beaucoup plus conservateurs, voire réactionnaires. Tout d’abord, une partie importante des revendications exprimées se limitaient à une demande sécuritaire, se confondant plus ou moins avec une logique de vengeance à l’égard des violeurs : demande d’application de la peine de mort (légale en Inde, mais très rarement appliquée jusqu’à ces dernières années) ; demande d’une justice expéditive ; et demande de castration chimique des violeurs.

Une autre proposition, celle de l’instauration de « patrouilles communautaires » à l’échelle des quartiers, révélait à la fois une demande de protection des femmes (par opposition à la demande de liberté/d’égalité) et une interprétation du viol du 16 décembre en termes de lutte des classes. Bien des commentateurs, professionnels ou non, de façon consciente ou non, ont en effet souligné que les agresseurs de la jeune fille, néo-urbains comme elle, faisaient partie de ce lumpen prolétariat cantonné, par sa pauvreté et son faible niveau d’éducation,  aux marges physiques et sociales de la ville, au contraire de leur victime qui, grâce à son éducation, était sortie de cette marginalité. A partir de ce constat, la violence inouïe des auteurs du viol du 16 décembre était interprétée  comme l’expression d’une haine de classe : haine d’hommes se sachant exclus de la prospérité  promise par la métropole contre une femme qui incarnait la concrétisation de cette promesse. Cette interprétation permet  d’associer  le fléau de la violence sexuelle contre les femmes à cette population de migrants pauvres, dénoncés comme porteurs de valeurs archaïques. Elle esquisse ainsi une distinction claire entre les néo-urbains légitimes, ceux qui adoptent les comportements et les valeurs des classes moyennes urbaines, et les néo-urbains illégitimes, qui sont au moins partiellement responsables de leur exclusion sociale puisque leurs valeurs sont incompatibles avec la modernité et qu’ils constituent une menace pour les autres.  Il ne s’agit pas ici de nier le fait que les campagnes d’Uttar Pradesh ou du Bihar, d’où étaient issus les agresseurs de décembre et ceux d’avril respectivement, sont parmi les plus conservatrices de l’Inde, et qu’il ne fait pas bon y être femme (ni dalit). Mais je voudrais souligner deux aspects de cette vision des choses qui me paraissent réactionnaires. D’une part, cette interprétation permet à ceux qui se considèrent comme des « inclus » de se dédouaner de la responsabilité de la violence contre les femmes dans l’espace public, comme si « l’idéologie de la respectabilité » dénoncée par les féministes était l’apanage des « exclus ».  D’autre part, cette interprétation conforte une hostilité vis-à-vis des urbains pauvres qui s’exprime de plus en plus ouvertement, et de multiples façons, depuis les années 1990 : multiplication des gated communities, destructions massives de bidonvilles sans reloger leurs habitants13 etc.

Le traitement politique des manifestations

Les acteurs politiques ont été pris de court, comme tout le monde, par les manifestations de décembre. Mais leur réaction, caractérisée par une série de maladresses, montre à quel point personne, ni au gouvernement ni dans l’opposition, ne pouvait croire qu’un viol se révèle si dangereux pour l’ordre public.

La réaction du gouvernement, tout d’abord, fut tardive et déplacée. Le premier ministre ne fit une intervention qu’au bout de cinq jours de manifestations ; le ministre de l’intérieur  traita d’abord les manifestants de « maoïstes » avant de se raviser. L’action gouvernementale, dans son ensemble, manifesta une peur du désordre plutôt qu’une tentative de répondre aux causes de ce désordre : le gouvernement fit fermer plusieurs stations de métro au plus fort des manifestations ; dispersa la foule à coup de canons à eau; il fit transférer la victime à Singapour alors que son état était de plus en plus critique, par peur d’une émeute si elle décédait dans la capitale. Enfin le gouvernement fit en sorte que les coupables soient rapidement identifiés et arrêtés, puis nomma une commission ad hoc chargée de proposer une réponse législative appropriée à la violence sexuelle extrême, espérant sans doute avoir ainsi montré qu’il prenait au sérieux le message complexe envoyé par les manifestations.

Plusieurs élus, de la majorité comme de l’opposition, se distinguèrent par des déclarations qui scandalisèrent de nombreux participants et sympathisants des manifestations, par le conservatisme, voire la misogynie qu’elles révélaient : Sushma Swaraj, femme leader du Bharatiya Janata Party (droite hindoue) qualifia la victime de « cadavre vivant », non parce qu’elle luttait contre la mort sur son lit d’hôpital, mais parce que c’est ainsi que les traditionnalistes hindous considèrent les femmes violées ; un élu du parti du Congrès qualifia les manifestantes de « femmes usées, paintes » (dented and painted women) ; un membre du gouvernement du Madhya Pradesh conseilla aux femmes de ne pas franchir la « ligne rouge » (Lakshman rekha) ; un élu d’Uttar Pradesh déclara devant les caméras que la façon dont les femmes s’habillent explique la violence qu’elles subissent ; enfin un cadre du parti du Congrès, dans le même Etat, demanda publiquement pourquoi les femmes avaient besoin de sortir la nuit.14

Alors que cette réaction des acteurs politiques était largement critiquée pour son ineptie, une nouvelle surprise éclata le 23 février : la commission nommée par le gouvernement pour faire des propositions de changements législatifs, commission composée d’un ancien président de la Cour suprême, J.S. Verma, et de deux autres magistrats à la retraite, remit, au bout de 29 jours seulement, un rapport de six cents pages fondé sur une large série de consultations, dont les recommandations vont beaucoup plus loin que prévu par le commanditaire du rapport. Le rapport Verma propose en effet une définition élargie du viol ;  il fait passer la peine minimum à 10 ans au lieu de 7 mais s’élève contre la peine de mort pour lui préférer, comme peine plafond, la perpétuité ; il souligne la nécessité de prendre en compte le viol conjugal, et de considérer les viols commis par l’armée indienne dans les zones d’insurrection comme des viols aggravés, entre autres recommandations15. Ce rapport fut salué par les féministes indiennes comme un « moment de triomphe »16… qui sera toutefois de courte durée, puisque le gouvernement adopta, le 3 mars,  une ordonnance qui ignore la plupart de ses recommandations et semble avoir pour objectif essentiel de montrer que le pouvoir agit, dans le sens des revendications les plus conservatrices exprimées par les manifestations :  ainsi le recours à la peine de mort est encouragé, tandis que nulle mention n’est faite du viol conjugal dans cette ordonnance.

Que reste-il, alors, de la mobilisation  de décembre ? Les manifestations qui ont eu lieu en cette fin avri autour d’un autre cas de viol, montrent que les partis politiques ont tiré la leçon des manifestations de décembre et que la vie politique indienne a retrouvé son cours familier. Alors que les élections  à Delhi sont prévues pour novembre prochain, les deux principaux partis d’opposition ont pris la tête des manifestations,  avec un message qui est cette fois dénué de toute ambiguïté : les viols manifestent l’incurie de la police, et donc, par implication, celle du gouvernement. Il n’est plus question de honte, mais seulement de la colère des citoyens – une colère justifiée, encouragée, par des partis qui cherchent de toute évidence à en faire une ressource électorale. C’est le Aam Admi Party (AAP), formé à la suite du mouvement contre la corruption, qui prend la tête des mobilisations, talonné par le BJP, et les deux partis semblent aujourd’hui souffler sur les braises des manifestations de  décembre, pour  en ranimer la flamme à leur profit.

Les prochaines élections diront si ces manifestations marquent, ou non, un tournant dans la vie politique indienne. Il s’agit, en novembre 2013, d’élire l’assemblée législative de la ville-Etat de Delhi, ville dont nul n’ignore plus, aujourd’hui, qu’elle détient le triste record en matière de violence contre les femmes. Les discours des partis politiques vont-ils faire une place nouvelle à la question de la violence (sexuelle) contre les femmes ? Si oui, quelles vont êtes les réponses préconisées ? Ces réponses reprendront-elles les recommandations du rapport Verma ? La mobilisation dans la rue va-t-elle se retrouver dans les urnes, autrement dit les classes moyennes, qui ont tendance à l’abstentionnisme,  vont-elles voter ? Et pour qui ?

Stéphanie Tawa Lama-Rewal, chargée de recherche au CNRS (Centre d’Etudes de l’Inde et de l’Asie du SUD, CNRS-EHESS)

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  • 1. Voir Ratna Kapur, « The new sexual security regime », The Hindu, 5 February 2012.
  • 2. Cet article s’appuie sur une série de discussions informelles avec des manifestants et des non-manifestants, à Delhi, en décembre2012 ;  d’une observation de la manifestation dans le Jantar Mantar de Delhi le 1er janvier 2013 ;  et de l’analyse de la presse indienne en anglais sur ce sujet.
  • 3. Le concept est de James Jasper.
  • 4. Voir Stéphanie Tawa Lama-Rewal,“Women’s Right to the City: From Safety to Citizenship?” ”, in Marie – Hélène Zérah, Véronique Dupont and Stéphanie Tawa Lama-Rewal (Eds) Urban Policies and the Right to the City in India: Rights, Responsibilities and Citizenship, UNESCO, Delhi, 2011, pp.37-45, http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002146/214602e.pdf
  • 5. S. Prasannarajan, “The Angry Indian”, India Today, January 7, 2013, pp. 18-22.
  • 6. Pamela Philipose, « Anxieties in the Republic. Media metamorphosis and popular protest”, Economic and Political Weekly, February 9, 2013, pp. 20-22.
  • 7. Le harcèlement sexuel dans les espaces publics est désigné par une expression poétique : « taquiner Eve » (Eve teasing)
  • 8. Flavia Agnes, op.cit.
  • 9. Selon le National Crime Records Bureau, les cas de viols traités par la justice aboutissent à une condamnation dans seulement 26% des cas.  Voir Ratna Kapur, « The new sexual security regime », The Hindu, 5 February 2012.
  • 10. Kalpana Viswanath, S.Mehrotra, “Safe in the City”, Seminar 583, 2008, pp. 21-24.
  • 11. Cette idée est bien explicitée par la journaliste Vidya Subrahmaniam : « […]rape […]is treated with horror not because it is violent but because it is thought to be violative ; it is thought to shame and dishonour the victim and rob her of her core », “Charge of the unenlightened brigade”, The Hindu, 29 December 2012.
  • 12. Voir Flavia Agnes, « No Shortcuts on Rape. Make the Legal System Work”, Economic and Political Weekly, January 12, 2013, pp. 12-15.
  • 13. Voir Véronique Dupont, “The Challenge of Slums and Forced Evictions”, in Marie – Hélène Zérah, Véronique Dupont and Stéphanie Tawa Lama-Rewal (Eds) Urban Policies and the Right to the City in India: Rights, Responsibilities and Citizenship, UNESCO, Delhi, 2011, pp.76-97, http://unesdoc.unesco.org/images/0021/002146/214602e.pdf
  • 14. T.K.Rajalakshmi, « Crimes against Women. Forcing the Issue”, Frontline, vol 30, n°2 (http://www.frontline.in/the-nation/forcing-the-issue/article4328566.ece )
  • 15. Pour consulter le rapport Verma dans son intégralité: http://www.thehindu.com/news/resources/full-text-of-justice-vermas-report-pdf/article4339457.ece
  • 16. Kalpana Kannabiran, « A moment of triumph for women », The Hindu, 25 January 2013.
              date:

02/05/2013 – 13:51

 
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Publié par le mai 7, 2013 dans Asie, civilisation, femmes

 

Tunis (1890) par Guy de Maupassant

guy-de-maupassant[1]

Le chemin de fer avant d’arriver à Tunis traverse un superbe pays de montagnes boisées. Après s’être élevé, en dessinant les lacets démesurés, jusqu’à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d’où on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie par la Kroumirie.

C’est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis s’élevaient des villes romaines. Voici d’abord les restes de Thagaste où naquit saint Augustin, dont le père était décurion. Plus loin c’est Thubursicum Humidarum, dont les ruines couvrent une suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c’est Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu’à Tunis. Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la plaine basse les hautes arches d’un aqueduc à moitié détruit, coupé par places, et qui allait, jadis, d’une montagne à l’autre. C’est l’aqueduc de Carthage dont parle Flaubert dans Salammbô. Puis, on côtoie un beau village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis. Nous voici dans la ville.

Pour en bien découvrir l’ensemble, il faut monter sur une colline voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu ; et cette comparaison est juste. La ville s’étale dans la plaine, soulevée légèrement par les ondulations de la terre qui font saillir par places les bords de cette grande tache de maisons pâles d’où surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue et rampante. Autour d’elle, trois lacs qui, sous le dur soleil d’Orient, brillent comme des plaines d’acier. Au nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan ; à l’ouest, la Sebkra-Seldjoum, aperçue par-dessus la ville ; au sud, le grand lac Dahira ou lac de Tunis ; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes.

Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en putréfaction, des champs nus et bas où l’on voit briller, comme des couleuvres, de minces cours d’eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis qui s’écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant l’air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres imprégnées de pourritures, vers le lac qu’ils ont fini par emplir, par combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange jusqu’à dix-huit mètres de profondeur : on doit entretenir un chenal à travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.

Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute, le Zagh’ouan, apparaît presque toujours coiffée d’une nuée en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, qu’on puisse trouver sur le bord du continent africain.

Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois parties bien distinctes : la partie française, la partie arabe et la partie juive. En vérité, Tunis n’est ni une ville française, ni une ville arabe, c’est une ville juive. C’est un des rares points du monde où le juif semble chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu’un peu tremblante encore.

C’est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce labyrinthe de ruelles étroites où circule, s’agite, pullule la population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante, soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental.

Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes.

Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant les rencontres trop brutales et en réglant l’éclat de leurs costumes avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s’amusa à les vêtir avec une telle variété de coloris que l’oeil, à les voir, se grise comme une grive avec des raisins. Oh ! pour ceux-là, pour ses bons Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d’Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu’une promenade au milieu d’elles est une longue caresse pour le regard.

Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks croisent, mêlent et superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, mauve, vert d’eau, bleu pervenche, feuille morte, chair de saumon, orangé, lilas fané, lie de vin, gris ardoise.

C’est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu’aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes que rien n’est dur, rien n’est criard, rien n’est violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.

A tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet de magicienne d’où tombe, par-derrière, une écharpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en toilette, des espèces de gaines en drap d’or et d’argent. Elles vont, à petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent ; car elles ne sont chaussées qu’à la moitié du pied ; et les talons frôlent et battent le pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives ! Dès qu’approche l’âge du mariage, l’âge où les hommes riches les recherchent, les fillettes d’Israël rêvent d’engraisser ; car plus une femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. A quatorze ans, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce. Leur teint pâle, un peu maladif, d’une délicatesse lumineuse, leurs traits fins, ces traits si doux d’une race ancienne et fatiguée, dont le sang ne fut jamais rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu’écrase la masse noire, épaisse, pesante des cheveux ébouriffés, et leur allure souple quand elles courent d’une porte à l’autre, emplissent le quartier juif de Tunis d’une longue vision de petites Salomés troublantes.

Puis elles songent à l’époux. Alors commence l’inconcevable gavage qui fera d’elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d’herbes apéritives qui surexcitent l’estomac, elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s’arrondissent, les cuisses s’écartent, séparées par la bouffissure ; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d’animaux gras. Voilà comme elles sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier !

Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d’un cône aigu nommé koufia, qui laisse pendre sur le dos le bechkir, vêtus de la camiza flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de maillots tantôt blancs, tantôt ouvragés, et chaussés de savates traînantes, dits « saba » ; êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d’hippopotames. Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour sacré, jour de visites et d’apparat, recevant leurs amis dans les chambres blanches, où elles sont assises les unes près des autres, comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d’oripeaux luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d’or aux jambes et, sur la tête, une corne d’or !

La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs services. Dans bien peu d’années, sans doute, devenues des dames européennes, elles s’habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs. Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries tortueuses et entrecroisées où les vendeurs, par corporations, assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis, d’étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides, de selles, de harnais brodés d’or, ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches. Chaque corporation a sa rue, et l’on voit, tout le long de la galerie, séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier travailler avec les mêmes gestes. L’animation, la couleur, la gaieté de ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait en exprimer en même temps l’éblouissement, le bruit et le mouvement. Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste extravagant et persistant comme celui d’un songe. C’est le souk des parfums.

En d’étroites cases pareilles, si étroites qu’elles font penser aux cellules d’une ruche, alignés d’un bout à l’autre et sur les deux côtés d’une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas, gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin mystique et régulier.

Les cierges d’en haut, plus courts, s’arrondissent sur le turban ; d’autres, plus longs viennent aux épaules ; les grands tombent le long des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes, sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en de toutes petites boites, en de toutes petites fioles, en de tout petits sacs.

Une odeur d’encens et d’aromates flotte, un peu étourdissante, d’un bout à l’autre du souk. Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour les compter, l’homme se sert d’un petit coton qu’il tire de son oreille et y replace ensuite. Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes portes à l’entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans l’autre. Lorsqu’on se promène au contraire par les rues neuves qui vent aboutir, dans le marais, à quelque courant d’égout, on entend soudain une sorte de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon lointains, qui s’interrompent quelques instants pour recommencer aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond d’une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fange. Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d’escouade de ces pileurs de pierres, bat la mesure, avec un rire de singe ; et tous les autres aussi rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les passants qui s’arrêtent ; et les passants aussi s’égaient, les Arabes parce qu’ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle ; mais personne assurément ne s’amuse autant que les nègres, car le vieux crie :

— Allons ! frappons !

Et tous reprennent en montrant leurs dents et en donnant trois coups de pilon :

— Sur la tête du chien de roumi !

Le nègre clame en mimant le geste d’écraser :

— Allons ! frappons !

Et tous :

— Sur la tête du chien de youte !

Et c’est ainsi que s’élève la ville européenne dans le quartier neuf de Tunis ! Ce quartier neuf ! Quand on songe qu’il est entièrement construit sur des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n’est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le cœur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste encore. On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse ou d’Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer d’infections pestilentielles.

Eh bien ! non ! Tunis est une ville saine, très saine. L’air infect qu’on y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs surexcités que j’aie jamais respiré. Après le département des Landes, le plus sain de France, Tunis est l’endroit où sévissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

Cela parait invraisemblable, mais cela est. Ô médecins modernes, oracles grotesques, professeurs d’hygiène, qui envoyez vos malades respirer l’air pur des sommets ou l’air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n’abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d’été, marécage immense sous les pluies d’hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides !

Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu’on y meurt de ce qu’on appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n’est pas la science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès ; si les égouts dans nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs d’épidémies plus actifs que les ruisselets d’immondices qui se promènent en plein soleil autour de Tunis ; vous reconnaîtrez que l’air pur des montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de ville ici et que l’humidité des forêts est plus redoutable à la santé et plus engendreuse de fièvres que l’humidité des marais putréfiés à cent lieues du plus petit bois.

En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne peut être attribuée qu’à la pureté parfaite de l’eau qu’on boit dans cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus modernes sur le mode de propagation des germes morbides. L’eau du Zagh’ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l’air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par conséquent, aucune graine de contagion.

L’étonnement qu’éveillait en moi l’affirmation de cette salubrité me fit chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le sien. Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une galerie à colonnes qu’abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent telles que je ne songeai plus guère à ce qui m’avait fait entrer là.

Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d’étroites cellules, grillées comme des cachots, enfermaient des homme qui se levèrent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d’eux, passant sa main et l’agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d’un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C’est un fou, libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous furieux enfermés en bas.

je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe. Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de ses compagnons, c’est le haschisch ou plutôt le kif qui l’a mis en cet état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il ? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l’attend. De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes grêles d’araignée humaine : et le nègre, son gardien, un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d’une seule pesée sur l’épaule, qui semble écraser le faible halluciné. Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l’air d’une menace.

Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d’une beauté rare, cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d’une distinction parfaite. C’est un M’zabite, devenu fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu’il cherchait depuis deux jours.

Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours : — Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous fous ! C’est en arabe qu’il hurla cela : mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l’affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il nous désigne l’un après l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète :

— Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou

Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.

Et on s’en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui plane sur ce trou de damnés. Alors, apparaît, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l’Arabe à longue barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.

Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d’une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu’on le salue avec respect. Il répond, d’une voix de souverain, quelques mots qui signifient : « Soyez les bienvenus ; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.

Depuis quinze ans, cet homme ne s’est point couché. Il dort assis sur une marche, au milieu de l’escalier de pierre de l’hôpital. On ne l’a jamais vu s’étendre.

Que m’importent à présent, les autres malades, si peu nombreux, d’ailleurs, qu’on les compte dans les grandes salles blanches, d’où l’on voit par les fenêtres s’étaler la ville éclatante, sur qui semblent bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées ! je m’en vais troublé d’une émotion confuse, plein de pitié, peut-être d’envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui contiennent dans cette prison, ignorée d’eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.

Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d’un pouvoir spécial, m’offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de plaisirs arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.

Nous dûmes d’ailleurs être accompagnés par un agent de la police beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges indigènes, ne se serait ouverte devant nous. La ville arabe d’Alger est pleine d’agitation nocturne. Dès que le soir vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, semblent les couloirs d’une cité abandonnée, dont on a oublié d’éteindre le gaz, par places. Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs ; et on nous fit entrer chez des juives qui dansaient la « danse du ventre ». Cette danse est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de l’artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient leurs contorsions impures, sous l’oeil bienveillant de leur mère, une énorme petite boule de graisse vivante coiffée d’un cornet de papier doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres. J’ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un rideau, s’agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J’allais entrer dans la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, de la belle-sœur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous mêler, ne fût-ce qu’un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette défense d’entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la « danse du ventre ». Je m’en allai fort dégoûté.

Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins d’armoires à glace. Nous songions à regagner l’hôtel quand l’agent de police indigène nous proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d’amour dont il ferait ouvrir la porte d’autorité.

Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de l’épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains, effrayants d’assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le quartier de la débauche. Devant une porte on s’arrête ; nous nous dissimulons à droite et à gauche tandis que l’agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre. Une voix faible, une voix de vieille répond derrière la planche ; et nous percevons maintenant des sons d’instruments et des chants criards de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.

On ne veut pas ouvrir. L’agent se fâche, et de sa gorge sortent des paroles précipitées, rauques et violentes. A la fin, la porte s’entrebâille, l’homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et d’un beau geste vainqueur semble nous dire : « Suivez-moi. » Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de quelque chose qui remue, et d’où sort une tête invraisemblable et tatouée de sorcière, essaie encore de nous empêcher d’avancer. Mais la porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques hommes sont debout, qui n’ont pu pénétrer dans la seconde dont ils obstruent l’ouverture en écoutant d’un air recueilli l’étrange et aigre musique qu’on fait là-dedans. L’agent pénètre le premier, fait écarter les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des tas d’Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu’au fond.

Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, une pyramide d’autres Arabes s’étage, invraisemblablement empilés et mêlés, un amas de burnous d’où émergent cinq têtes à turban.

Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face derrière un guéridon d’acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, de tasses à café et de petites cuillers d’étain, quatre femmes assises chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des instruments. Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille et Une Nuits, et une d’elles, âgée de quinze ans environ, est d’une beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu’elle illumine ce lieu bizarre, en fait quelque chose d’imprévu, de symbolique et d’inoubliable.

Les cheveux sont retenus par une écharpe d’or qui coupe le front d’une tempe à l’autre. Sous cette barre droite et métallique s’ouvrent deux yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, éloignés, que sépare un nez d’idole tombant sur une petite bouche d’enfant, qui s’ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. C’est une figure sans nuances, d’une régularité imprévue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu’elles semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain.

En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d’un modelé imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l’idéal d’une conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. A côté d’elle, une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces blanches, douces, dont la chair a l’air d’une pâte faite avec du lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque troupe de spahis qui les emmène en ville.

Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des tambourins et des flûtes aiguës. Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité auguste. Où sommes-nous ? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une maison publique ? Dans une maison publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au monde ne m’a donné une sensation plus imprévue, plus franche, plus colorée que l’entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles parées dirait-on pour un culte sacré attendent le caprice d’un de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu’au milieu des débauches. On m’en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux levés, pleins de recueillement. C’est lui qui a retenu l’idole ; et presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille jusqu’à l’heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s’en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d’Arabe des villes que rend plus claire la barbe noire, soyeuse et un peu luisante, rare sur les joues. La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis sur des escabeaux, au milieu d’une pile d’hommes. Soudain une longue main noire me frappe sur l’épaule et une voix, une de ces voix étranges des indigènes essayant de parler français, me dit :

— Moi, pas d’ici, Français comme toi.

Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus hauts, les plus maigres, les plus osseux que j’aie jamais rencontrés.

— D’où es-tu donc ? lui dis-je stupéfait.

— D’Algérie !

— Ah ! je parie que tu es Kabyle ?

— Oui, moussi.

Il riait, enchanté que j’eusse deviné son origine, et me montrant son camarade :

— Lui aussi.

— Ah ! bon.

C’était pendant une sorte d’entracte.

Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d’Algérie, grâce au secours de l’agent de police indigène. J’appris qu’ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, et qu’ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu’on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d’une rivière.

Je priai qu’on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec une politesse parfaite. Ah ! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon cœur avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans l’eau. C’était fin, doux, haché, sautillant : des sons qui volaient, qui voletaient l’un après l’autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s’unir jamais ; un chant qui s’évanouissait toujours, qui recommençait toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de l’âme des feuilles, de l’âme des bois, de l’âme des ruisseaux, de l’âme du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans cette maison publique d’un faubourg de Tunis.

La Revue des Ressources 

 

La Chine contemporaine par le genre par Tang Xiaojing,

En quoi la politique de réforme lancée en Chine au cours de ces trente dernières années a –t-elle modifié la place des femmes dans la société ? Un ouvrage collectif illustre le statut paradoxal des femmes dans une Chine contemporaine où l’aggravation de la discrimination coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes.

HONG KONG-AUCTION-CHRISTIES-PAINTING
Tania Angeloff et Marylène Lieber, Chinoises au XXIe siècle. Ruptures et continuités, ouvrage collectif, Paris, La Découverte, 240 p., 26 €

Pour comprendre la société chinoise contemporaine qui est en profonde mutation, la perspective du genre constitue un fil conducteur crucial. Dans ce sens, cet ouvrage collectif, sous la direction de Tania Angeloff et Marylène Lieber, est stimulant à la fois pour l’étude du genre et pour les analyses contemporaines de la société chinoise. Le regard sociologique des auteurs s’appuie sur l’analyse stricte de faits quantitatifs et qualitatifs ancrés dans des contextes politiques, économiques et sociaux localisés. Évitant l’écueil d’une perspective eurocentrée de la modernité et de la tradition, les auteurs ont par ailleurs opté pour une vision historique, qui pense en termes de continuité et de rupture le statut des femmes chinoises. Onze chapitres de grande actualité traitent respectivement des rapport de genre et des changements sociaux dans les domaines du travail, de l’éducation, de la sexualité, de la famille et du cinéma, établissant un panorama de l’évolution de la société chinoise contemporaine à travers les processus de modernisation économique et de mondialisation.

Genre et impact démographique

Qu’est-ce que la réforme économique en Chine a apporté aux femmes ? Cette question suscite l’intérêt des chercheurs occidentaux et chinois depuis trente ans, et la réponse n’est pas simple. Si les premiers auteurs sur cette question (des chercheuses anglo-saxonnes surtout) ont beaucoup pensé en terme de régression de la condition féminine, ce livre collectif met davantage en valeur certaines ambivalences.

Isabelle Attané nous invite tout d’abord à questionner l’impact démographique de la discrimination sexuée en Chine. La Chine a un déficit féminin effrayant, dont l’ampleur est inédite dans l’histoire documentée des populations humaines. Pourquoi ? L’auteur explique que si la préférence pour le fils persiste après trois décennies de libéralisation économique et sociale, le déséquilibre fut renforcé par la politique de l’enfant unique et par l’augmentation du coût de la vie, notamment des coûts inhérents à l’éducation et à la santé d’un enfant. Les filles deviennent indésirables parce qu’elles privent tout simplement leurs parents de la possibilité d’avoir un fils et qu’elles « alourdissent » le fardeau économique familial. Ceci mène à la pratique d’avortement sélectif selon le sexe, ainsi qu’aux négligences à l’origine du décès prématuré des filles. L’auteur avance que le déficit de femmes se traduit par une pénurie d’épouses sur le marché matrimonial et probablement par un déficit de naissances des Chinois. Parmi ces conséquences « inattendues », le déséquilibre des sexes sur le marché matrimonial offre aux femmes une possibilité d’ascension sociale, même si cela n’apporte pas nécessairement d’avantages en termes d’égalité sexuelle. Les hommes les plus pauvres et les moins éduqués sont les plus touchés par la pénurie d’épouses.

Genre, Éducation et Emploi

Dans le domaine de l’éducation, le mouvement de l’alphabétisation et de l’universalisation du système éducatif dans les années 1950 a permis l’éducation massive des filles, et la part des filles dans l’éducation n’a cessé dès lors d’augmenter. Fin 2009, leur proportion au lycée atteignait 48,2%. En retraçant l’évolution historique de l’éducation des Chinoises, Amandine Monteil considère qu’en dehors du développement du système scolaire, la politique de l’enfant unique a également joué un rôle déterminant, puisque l’enfant unique bénéficiait de l’intégralité du budget éducatif de la famille. Néanmoins, les disparités sont loin d’avoir disparues. La non-scolarisation des filles et les filles « laissées en arrière » (liushou) représentent encore des problèmes inquiétants dans le contexte actuel.

Si l’effet de la réforme économique sur l’éducation des femmes reste ambivalent, son effet sur l’emploi n’en est pas moins contradictoire. Par le biais de données chiffrées et de recherches préexistantes, l’article de Tania Angeloff fait état d’une situation complexe. L’auteure remonte aux années 1950 pour montrer les effets déjà ambivalents de la révolution communiste sur l’emploi féminin. S’il est vrai que l’autorité communiste a fait de l’emploi féminin la clé du développement socialiste, et s’il est par ailleurs incontestable qu’un grand nombre de femmes ont été intégrées au système urbain de la danwei (unité de travail), l’idéologie des autorités chinoises a occulté le fait qu’un grand nombre de femmes occupaient toutefois des postes précaires et mal payés. En 1978, le lancement de la libéralisation économique fut accompagné par le discours du retour des femmes au foyer (funü huijia) et les femmes de plus de 45 ans en furent les premières victimes ; elles perdirent le statut élevé de la « classe d’ouvrière », faisant l’expérience d’un sentiment de déclassement. C’est également ce que montre l’étude de Li Shuang sur les employées domestiques.

La vague de migration interne provoquée par la réforme économique s’accompagne également d’inégalités sexuelles. Le texte de Marylène Lieber – en prenant le cas de l’industrie électronique située au cœur du système économique mondialisé, recrutant essentiellement des femmes migrantes – analyse comment le genre structure le régime du travail et comment ce dernier nourrit l’inégalité sexuelle. L’industrie du sexe est une autre industrie mondialisée, regroupant beaucoup de femmes migrantes. S’appuyant sur des données ethnographiques relatives à un groupe de cinq touristes sexuels, Chen Mei-Hua a étudié la consommation du sexe des Taïwanais en Chine continentale pour montrer la façon dont la consommation transnationale du sexe se révèle être le lieu complexe de luttes de pouvoir qui croisent le genre, l’origine ethnique et la classe sociale.

Mais tout ne se résume pas une simple régression. Si la discrimination sexuelle incarne les expériences de vie de presque toutes les femmes, et si elle s’est aggravée dans quelques domaines par rapport à l’époque maoïste, elle apporte toutefois pour certaines femmes une forme d’autonomie et une part de pouvoir au sein de la famille. Le texte de Li Shuang a notamment montré cette ambivalence : dans le domaine du service domestique, les migrantes d’origine rurale connaissent une « ascension sociale » alors que les travailleuses urbaines vivent ces emplois comme un déclassement.

Judith Audin vise à analyser le travail des employées des comités de résidents. C’est le seul texte qui traite de l’emploi féminin dans le secteur public. De fait, alors que ces femmes participent de la politique de « modernisation » de la ville et de ses instances de gestion, leur activité se présente comme un métier précaire et peu qualifié. L’auteur analyse notamment comment la féminité peut être mobilisée dans un travail associé au règlement de problèmes sociaux et au maintien de la stabilité, et en quoi ce métier participe des projets de vie de ses employées.

Stratégie, adaptations et résistances

Les individus sont également des acteurs. Les contributeurs de cet ouvrage nous montrent que si les politiques économiques, sociales et démographiques ont structuré le tableau des relations sexuelles depuis la réforme économique, les femmes et les hommes ont également participé à ces processus. Par exemple, Amandine Monteil explique dans son texte sur l’éducation des chinoises que, pour une partie des femmes, poursuivre des études supérieures implique en fait une stratégie matrimoniale. Tania Angeloff note également que pendant la réforme économique, l’inclusion réussie d’une partie des femmes aux élites économiques se fait par une stratégie d’adaptation à un système masculin. Elles mobilisent en fait la féminité pour excuser des erreurs qu’elles commettent, en prétextant leur statut de femmes moins expérimentées que les hommes dans le milieu des affaires. Dans le texte d’Isabelle Attané, l’élimination des filles est le résultat de la stratégie familiale devant la politique de l’enfant unique. Cette politique qui pourrait d’emblée paraître en faveur des femmes a au contraire approfondi l’inégalité sexuelle. Quelques questions méritent cependant d’être creusées : la rigoureuse hausse du prix du logement a-t-elle un impact sur la préférence du sexe de l’enfant ? Le système de retraite influence-t-il la volonté de procréation, notamment dans un contexte d’inflation ? Quelles sont les différences entre villes et campagnes ?

Genre, individualisation et modernité

Dès le début du XXe siècle, la question de la modernité s’est posée en lien avec le genre. Les hommes des élites prétendent que la modernisation de la nation est étroitement liée au rôle des femmes. À l’époque maoïste, l’autorité impulse l’émancipation des femmes grâce à l’éthique de la collectivité. Depuis la réforme économique, la question de la modernité et du genre est remise en scène, mais autrement. Tout d’abord, les différences sexuelles se sont de nouveau accentuées, sachant que la période maoïste coïncide avec une idéologie asexuée. Ensuite, avec un processus d’individualisation, la liberté de choix des différents modes de vie, la relation d’intimité et l’expression libérale de l’émotion – symboles de la modernité – sont mises en valeur, surtout chez les jeunes générations. On peut dès lors se demander si ce processus d’individualisation est l’occasion pour les femmes d’acquérir une autonomie et un statut égalitaire, et si cela constitue une rupture par rapport à leur statut antérieur. Quatre auteurs répondent à ces interrogations à l’aide de leur recherche qualitative respective.

Hélène Le Bail a étudié le mariage arrangé sino-japonais qui se développe depuis les années 1980. Selon son enquête qualitative, les femmes chinoises qui décident de migrer pour se marier font preuve d’ambiguïté quant à leur acceptation de l’ordre établi dans les relations hommes-femmes et leur désir d’affirmer leur indépendance. En fait, une bonne partie des femmes qui migrent pour se marier ont des difficultés pour se marier ou se remarier en Chine. Beaucoup sont divorcées, veuves ou ont passé l’âge du mariage. Elles désirent fuir la pression de la société d’origine et sont à la recherche d’une forme de modernité imaginaire – la vie « moderne » des femmes japonaises au foyer par exemple.

Harriet Evans s’intéresse à l’essor de la « communication » chez les mères et les filles dans le contexte de transformations sociales et culturelles de la vie familiale urbaine. L’expression des émotions concourt à l’évolution du sujet et à celle des relations interpersonnelles. En comparant avec la relation mère-fille à l’époque maoïste, l’auteure illustre une nouvelle éthique du sujet liée à la recherche de la modernité. Malgré tout, cela n’implique pas pour autant l’émergence de relations familiales ou de relations  hommes-femmes plus égalitaires. L’idéal de la communication mère-fille renforce en fait les attributs et les devoirs que la société associe aux femmes. Cette conclusion contredit ce qu’ont avancé les récentes théories de l’individualisation et de la démocratisation culturelle de Beck et de Giddens.

La liberté sexuelle est une autre métaphore de la modernité chinoise. Evelyne Micollier analyse les réagencements – à l’ère des réformes – des normes et des valeurs en matière de sexualité et de figures de l’intimité, toujours dans une perspective genrée. Elle note une pluralisation des ordres normatifs dans la société chinoise contemporaine, même si la norme du mariage reste encore largement forte et dominante. Dans l’industrie du sexe, de nouveaux changements impliquent également une individualisation croissante. Bien que les prostituées restent sous l’emprise de la domination masculine, ce sont également des sujets actifs. Une partie des femmes indépendantes économiquement, mobiles géographiquement et socialement, se passent des services des proxénètes grâce à un usage professionnel des nouvelles technologies (Internet, téléphonie portable).

Zhou Xuelin decrit l’évolution de la représentation du statut féminin dans le cinéma depuis les années 1950. Des années 1950 aux années 1970, on a demandé aux femmes de se vouer au projet grandiose de la révolution prolétarienne. Depuis la réforme économique, les questions liées au genre et à la sexualité ont pris une place sans précédent dans le cinéma chinois. Sous prétexte de remettre en cause la moralité confucéenne et la répression du corps, les réalisateurs des années 1980 présentent toute une pléiade de beautés féminines et de femmes en rébellion contre un ordre patriarcal. Dans beaucoup de films, la sexualité se présente de manière explicite. Néanmoins, malgré une tolérance vis-à-vis des sujets liés à la sexualité, les stéréotypes de genre continuent à contraindre les initiatives et les visions des réalisateurs de ces films centrés sur la jeunesse. Cette situation n’a pas vraiment changé dans un contexte social plus libéral amorcé dans les années 1990. L’une des hypothèses implicites de l’auteur sur ce phénomène est liée à la surveillance officielle des films en Chine. Par ailleurs, afin d’engranger le plus de profits possible les films doivent répondre aux attentes du grand public.

Ruptures et continuités…

La place des femmes chinoises dans la société est par conséquent paradoxale : une discrimination aggravée coexiste avec une indépendance et une liberté croissantes. En même temps, la situation n’est pas identique pour toutes. Les onze chapitres du livre nous montrent le recoupement des paramètres de genre, de classe sociale, d’ethnicité et d’âge. Si pour les unes, la réforme est plutôt un cauchemar, pour les autres, elle est porteuse d’opportunités. Cet ouvrage collectif dépasse ainsi les analyses culturalistes sur la société chinoise et fait apparaître l’intérêt de penser en termes de rupture et de continuité lorsqu’on veut étudier des sociétés en pleine mutation comme la Chine contemporaine. Il ne s’agit pas finalement d’une rupture ou d’une continuité au singulier, mais d’une pluralité de ruptures et de continuités, auxquelles les femmes participent collectivement ou individuellement en tant que sujets. Comme le dit Laurence Roulleau-Berger, cet ouvrage ouvre des horizons théoriques pour penser les femmes chinoises en tant que sujets, ouvrant de nouvelles voies de recherche et de réflexion.

par Tang  Xiaojing, le  17 avril 2013


Pour citer cet article :

Tang Xiaojing, « La Chine contemporaine par le genre », La Vie des idées, 17 avril 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/La-Chine-contemporaine-par-le.html

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Publié par le mai 5, 2013 dans Asie, civilisation, femmes

 

Dans quel état laissons-nous l’Afghanistan ? par Ahmad ASHRAF et Jérome Diaz

Parler de l’influence de la religion sur des populations comme tend à le faire une enquête américaine est pour le moins insuffisant si on introduit pas d’autres variables et le cas de l’Afghanistan en est la démonstration… Une inflience particulièrement lourde est celle de la guerre et de la paix y compris sur la condition féminine. Et il ne s’agit pas seulement de leur soumission derrière une burka. En afghanistan une femme meurt toutes les 27 minutes suite à des complications liées à la grossesse. Il ya 1000 décès maternels pour 100.000 nouveaux nés et ce chiffre grimpe à 6500 dans la rpovince montagneuse. C’est la taux de mortalité maternelle le plus élevé du monde. L’umpossibilité laissé à un Etat d’exister, la guerre qui entretient la corruption et les bandes armées a aussi ce visage. (note de Danielle Bleitrach)

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En sonnant l’heure du retrait d’Afghanistan, la France devance le dispositif de l’Otan prévu en 2014. Et puisqu’il s’agit d’une promesse électorale du candidat François Hollande, les discours officiels se veulent rassurants : l’armée française quitte l’Afghanistan après avoir accompli son travail de formation et de sécurisation. Officiellement, le pays devrait donc prochainement et comme par magie passer du stade d’Etat miné par la violence, le narcotrafic et la corruption, au rang d’Etat stable et sécurisé. Les Américains sont d’ailleurs prêts pour cela à négocier avec les Taliban, chose impensable il y a encore quelques mois.

Cependant, une question s’impose : dans quel état laissons-nous ce pays et ses habitants ? La réalité dément toute tendance au sentiment de « mission accomplie », ce que confirment les rapports d’enquête publiés depuis plusieurs mois par des Organisations non-gouvernementales, médias spécialisés et centres de recherche.

Pour l’heure, le constat est que la population s’est depuis longtemps adaptée au joug de la guerre. Les raids de l’aviation, les blindés dans les rues, le bruit des tirs font partie du quotidien des Afghans. Lorsqu’un attentat éclate le matin à Kaboul et provoque des morts et des blessés, le quartier est évacué et bouclé, le temps de secourir les victimes, de transporter les corps… Quelques heures plus tard, il a retrouvé son animation habituelle. Ne restent que quelques traces de sang dans la poussière de la route et, çà et là, des objets en ferraille calcinés. Les petits marchands, les badauds, sont revenus. Pourquoi si vite ? Parce qu’il faut bien vivre, et trouver à acheter quelques oignons, des pommes de terre, un peu de pain à rapporter le soir à la maison. Tout simplement. 70 % de la population afghane souffre d’insuffisance alimentaire.

Comment ne pas reconnaître, plus de dix années après, que  l’initiative armée américaine pour se venger de l’affront du 11 septembre 2001, et qui s’est transformée au fil du temps en une vraie guerre « high tech », a créé l’effet inverse de ce qui était annoncé au départ ? Les mouvements radicaux et violents sont plus puissants que jamais[1], le vivier de volontaires ne tarit pas, l’insécurité est à son comble et la population civile dans un état sanitaire de plus en plus dégradé.

Les dizaines de milliers de bombes déversées sur le territoire depuis douze ans (missiles de croisière, bombes à air et fuel lourd, JDAM ou  Joint Direct Attack Munition), et les bombes à uranium appauvri de nouvelle génération ont ravagé et pollué le sol afghan.

Depuis quelques années, notamment à l’Institut pour enfants de Kaboul, on constate des cas de malformations du système nerveux en constante progression. Malformations de toutes sortes : du visage, du système digestif, urinaire, des membres… On observe une augmentation sans précédent de ces affections. De plus en plus d’enfants totalement déformés naissent sans yeux, sans cerveaux, sans membres. Les médecins de l’hôpital pédiatrique de Kaboul ont par exemple soigné trois enfants d’une même famille, deux filles et un garçon, porteurs d’une tumeur au cerveau. Les adultes, eux, sont touchés par des leucémies, et différents cancers qu’on ne voyait jamais avant et qui sont en constante progression.

Ces pathologies proviennent de différents facteurs, dont l’un pourrait être la contamination à l’uranium appauvri. Sont également à l’origine de ce type de malformations la malnutrition, le manque d’acide folique, la consanguinité, etc. Cependant, des travaux ont mis en cause les armements et munitions utilisés durant la guerre. Il est évident qu’en Afghanistan, une étude rigoureuse et une analyse exhaustive paraissent impossibles à réaliser pour l’instant, étant donnés les problèmes sécuritaires ; des recherches sur ce thème ont néanmoins été menées en Irak, et dressent un bilan alarmant. Si l’on peut faire le même constat en Afghanistan qu’en Irak, alors la catastrophe sanitaire serait de grande ampleur : une épidémie de cancers et de leucémies, une recrudescence des malformations génétiques monstrueuses…

Comment en sommes-nous arrivés là ? Les Soviétiques déjà, entre 1979 et 1989, s’étaient enlisés dans le bourbier afghan. Après qu’ils eurent battu en retraite, la guerre civile éclatait, opposant le gouvernement communiste du président Mohammad Najibullah aux différentes factions moudjahiddines dont beaucoup étaient soutenues par les Etats-Unis. Trois années plus tard, Najibullah démissionnait et les moudjahiddines, divisés selon des critères ethniques, religieux et régionaux, s’entredéchiraient dans une guerre civile ravageuse. En septembre 1996, les Taliban n’avaient aucun mal, face à une population anéantie par ces années de combats fratricides, à s’emparer du pouvoir à Kaboul où ils soumettaient la population à l’application d’une version draconienne de la Charia[2]. Quelques mois plus tard, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis reconnaissaient le gouvernement des Taliban. En décembre 2001, ces derniers étaient chassés du pouvoir à la suite de l’intervention de l’Otan.

Devant ces faits, rapidement évoqués, impossible de ne pas se dire que, décidément, on oublie vite (sauf que les populations civiles, elles, n’oublient pas…[3]). Si les Soviétiques se sont enlisés en terre afghane voilà plus de trente ans, les Américains ont reproduit les mêmes erreurs, s’alliant un jour avec les uns, un autre jour avec les autres, selon leurs intérêts propres.

A la fin des années 1980, la politique soviétique avait pris un virage important, Mikhaïl Gorbatchev qualifiant même de « blessure sanglante »  la guerre d’Afghanistan. Les bouleversements politiques internes et les difficultés économiques ont aussi participé de la décision du retrait soviétique.

Pendant des années, pour contrer le pouvoir soviétique, les Etats-Unis n’ont pas hésité à armer les fondamentalistes religieux avant que ces derniers ne deviennent leur principal ennemi. Aujourd’hui, bien qu’ils annoncent leur prochain  départ, nul doute qu’ils maintiendront une présence en Afghanistan, parce que ce pays présente pour eux un intérêt stratégique fondamental : la proximité de l’Iran et de la Chine et le cœur de l’Asie centrale. Ils choisissent parallèlement la voie de la négociation avec les Taliban.

L’étape afghane marque un pas de plus dans l’échec de leur politique moyen-orientale et de leur ambition de remodelage du Grand Moyen-Orient. Ce plan (Great Middle-East Partnership Initiative), que Richard « Dick » Cheney avait présenté en janvier 2004 à Davos prétendait « aider les peuples à surmonter leur déficit de liberté et remporter la guerre globale contre le terrorisme ». Quelques années plus tard seulement, toute la situation de la région prouve l’incapacité américaine à faire progresser la démocratie et la stabilité dans cette partie du monde.

Cette volonté de remodeler cette région s’inspire de la fameuse « théorie des dominos » chère au courant néoconservateur américain. Prônant généralement une action armée en territoire étranger comme préalable à tout changement de régime (« regime change »), ce phénomène entraînerait supposément des bouleversements du même type chez les pays voisins, impliquant la mise à pied des régimes locaux (dès lors si possible inféodés aux desiderata étatsuniens…), et au final l’instauration d’un système démocratique en bonne et due forme.

En Irak, durant le mandat du président américain George Walker Bush (et ses fidèles conseillers Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz), l’application de cette théorie a consisté au démantèlement du Parti Baas (« débaassification »), mouvement socialiste et laïc fondé en Irak et en Syrie ; ce Parti dont était issu le dictateur Saddam Hussein constituait le socle de la société irakienne. Le problème est que sous l’égide de Paul Bremer, l’arrivée des troupes américaines en 2003 dans le « Pays des Deux Fleuves » a entraîné, outre la chute du Raïs, la suppression volontaire du Parti en question.

Du jour au lendemain, la population irakienne s’est donc retrouvée politiquement orpheline et dès lors administrée par le proconsul Paul Bremer, peu soucieux des aspirations de la société civile et, surtout, désireux de concrétiser coûte que coûte la stratégie américaine dans la région, en commençant par l’Irak, et si nécessaire au forceps. De pair avec ce flagrant manque de considération envers la population, l’intervention américaine, bien que favorablement accueillie au départ par nombre d’Irakiens lassés de la politique sanguinaire de Saddam Hussein[4], n’a toutefois pas tardé à rencontrer des difficultés majeures car à mille lieues des réalités locales[5] et dépourvue de vision à long-terme.

Si d’un côté cette intervention armée a en effet permis la désagrégation du régime autoritaire, elle a néanmoins, de l’autre, ravivé les divergences communautaires -Arabes, Kurdes- et confessionnelles -Chiites, Sunnites-, antagonismes qui se traduiront par de violents affrontements, dus notamment au soutien affiché par les Américains envers les Chiites[6], reprenant à rebours la position accordée alors aux Sunnites sous le régime de Saddam Hussein. Entre-temps aura lieu la désormais célèbre bataille de Falloudja, symbole du réveil insurrectionnel de la guérilla Arabe sunnite, et plus largement de l’expression du ressentiment envers l’occupation américaine. Un ressentiment instrumentalisé par les différentes milices prenant part au conflit et qui se verra en outre amplifié par les nombreuses victimes civiles douteusement qualifiées, en Irak comme ailleurs, de « dommages collatéraux ». L’intervention américaine a ainsi constitué l’étincelle d’une poudrière…

La question de l’entrée en guerre des Etats-Unis en Irak et en Afghanistan n’est plus désormais de savoir si cela était « bien » ou « mal » puisque le but -déloger les Taliban- a été atteint dès 2001 ; c’est alors à un enlisement des troupes auquel nous avons assisté par la suite, situation qui interroge légitimement depuis plus de dix ans. Il s’agit dès lors d’analyser l’impact de tels conflits, autant pour l’image de la nation occupante, vite rattrapée puis dépassée par les réalités d’un pays dont elle ignore tout (par cécité volontaire ou inconscience), que pour les populations locales, tiraillées entre mouvements insurgés, autorités locales impuissantes, troupes militaires étrangères et sociétés de sécurité privées.

Aujourd’hui, la population américaine est lassée de cette guerre afghane qui lui a coûté cher, humainement et financièrement. Certes, l’approche de Barack Obama sur la situation afghane est un peu plus réfléchie que celle de son prédécesseur et la stratégie adoptée en « Af-Pak »[7] a permis de décimer les « têtes pensantes » d’Al Qaida. Mais le terroriste égyptien Ayman al-Zawahiri est toujours là. Et d’autres encore.

De son côté, la population civile afghane a payé un trop lourd tribut à ces décennies de guerre. Que vont devenir les Afghans après le départ officiel des troupes ? Le général Gilles Fugier, chef d’état-major de l’ISAF en 2010, avait qualifié de réussite la mission d’une force d’intervention si celle-ci pouvait partir «  sans que tout s’écroule ». Un rapport d’International Crisis Group mentionne que, si la « communauté internationale » ne fait pas le nécessaire pour aider les autorités locales (police, armée, justice), déjà dépassées par le chaos régnant, et que si ces mêmes autorités n’ont pas la capacité de reprendre les rênes, alors le pays ne pourra se remettre à flot[8].

Une fois les troupes de l’Otan parties, dans quelle mesure en effet le gouvernement afghan pourra-t-il rester en place ?  Dans quelles conditions se dérouleront les élections de 2014, alors que la cohésion nationale afghane est profondément dégradée ?

Au terme d’une décennie d’efforts de reconstruction[9], sans élite politique fiable et avec, en toile de fond, la flambée de la corruption et du narcotrafic, l’avenir de l’Afghanistan et de son peuple est plus que jamais incertain.

Par Ahmad ASHRAF et Jérôme DIAZ*

méfiapart 02 janvier 2013

 

Une majorité de mulsumans veulent la charia mais l’interprétation en est différente (enquête)

AFP

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Une majorité des musulmans dans le monde veulent que la charia, la loi islamique, devienne la loi de leur pays, tout en montrant des opinions disparates sur ce qu’elle recouvre, indique mardi une étude de l’institut Pew.(1) Notons bien que cette enquête ne nous est pas présenté selon le protocole habituel des organismes de recherche, Il est question de 38.000 personnes dans 39 pays ce qui dans les conditions d’une enquête représentative a un coût très lourd. Le panel des questions n’est pas présenté.  On peut donc considérer qu’il y a là une tentative pour constituer une population et le fait de désigner "les musulmans"sous un seul aspect : leur volonté de voir s’appliquer la charia est de l’ordre de la manipulation. Surtout que nous avons trois affirmations qui viennent en contradition, premièrement la charia doit être appliquée dans leur pays, deuxiémement celle-ci serait réservée en priorité aux problèmes privés dans les pays où elle est en usage et l’on s’aperçoit que dans les pays où il n’y pas ce genre d’application en fait ils ne sont pas réclamés, troisièmement on étend l’ensuête aux Etats-Unis.Même dans ces conditions, l’enquête démontre le contraire de ce qu’elle est censée nous présenter elle témoigne de la grande hétérogénéité des musulmans dans le monde et du poids des contextes nationaux et régionaux, en outre elle montre à quel point les interventions occidentales ont tendance à renforcer la vision identitaire qui met en cause la séparation de la religion et de l’Etat. Parce qu’en fait il s’agit bien de cela : en quoi la religion musulmane met-elle en cause la séparation de la religion et de l’Etat. Une enquête du tout autre nature montrerait (y compris à partir des constats de celle-ci) que la religion peut jouer un rôle mais que d’autres variables rentrant nécessairement en compte comme le sous développement, la paix et la guerre, le niveau d’éducation des femmes et son corrollaire le taux de natalité.

Cette vaste étude, réalisée de 2008 à 2012 auprès de 38.000 personnes dans 39 pays, porte sur le thème de "Religion, politique et société" dans la communauté musulmane, forte de 1,6 milliard d’individus, la deuxième religion au monde après la religion chrétienne.

Une majorité des musulmans notamment en Asie, Afrique et Moyen-Orient, veulent l’établissement de la charia, avec des disparités géographiques — 8% en Azerbaïdjan mais 99% en Afghanistan –, affirme Pew qui l’explique par l’histoire des pays et la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

L’étude montre que l’application de la charia est surtout souhaitée dans la sphère privée, pour régler les affaires familiales ou foncières, par les musulmans habitant des pays où siègent déjà des cours religieuses de ce type.

L’exécution de musulmans convertis à une autre religion ou les supplices des coups de fouet ou des mains coupées pour les voleurs recueillent une minorité d’avis favorables, sauf pour une forte majorité en Afghanistan et Pakistan et un peu plus d’une personne sur deux au Moyen-Orient et Afrique du nord.

Ils sont aussi majoritaires à vouloir accorder la liberté religieuse aux autres religions. Ainsi au Pakistan, 84% veulent voir la charia inscrite dans la loi du pays et 96% estiment que la liberté des culte est "une bonne chose".

La moitié des musulmans sont préoccupés par l’extrémisme religieux dans leur pays, dont une majorité en Egypte, Tunisie ou Irak.

Dans la plupart des pays, une majorité de femmes comme d’hommes estime que la femme doit obéir au mari, notamment en Irak, Maroc, Tunisie, Indonésie, Afghanistan et Malaisie, mais une majorité aussi estime qu’une femme doit pouvoir décider toute seule de porter ou non le voile.

La plupart des musulmans ne ressentent pas de tensions entre leur religion et la vie moderne, préfèrent un régime démocratique, aiment la musique ou les films occidentaux même s’ils pensent que cette culture sape la moralité.

Une très forte majorité considère le prostitution, l’homosexualité, le suicide ou l’alcool immoraux mais le regard sur la polygamie diverge (4% l’estime moralement acceptable en Bosnie-Herzégovine contre 87% au Niger).

Seuls l’Afghanistan et l’Irak excusent majoritairement les "crimes d’honneur".

La violence au nom de l’Islam est largement rejetée mais approuvée par des minorités substantielles au Bangladesh, en Egypte, en Afghanistan et dans les territoires palestiniens.

81% des musulmans américains estiment qu’elle n’est "jamais" justifiée, contre une moyenne médiane de 72% dans le reste du monde, ajoute l’étude.

Nous avons donc une enquête dont le fondement est une image orientée, qui correspond à la vision de l’occident sur le monde musulman, et qui tente d’en construire une unité fictive correspondant à une pseudo homogénéité qui en fait la dangerosité, inassimilable, terroriste et pourtant y compris en l’état l’enquete aboutit exactement au contraire.:Comme le signale une lectrice la manière dont l’enquête qui est diffusée dans le monde entier est repris par la presse, nous avons des affirmations de ce type: " Une majorité des musulmans notamment en Asie, Afrique et Moyen-Orient, veulent l’établissement de la charia, avec des disparités géographiques — 8% en Azerbaïdjan mais 99% en Afghanistan –, affirme Pew qui l’explique par l’histoire des pays et la séparation de l’Eglise et de l’Etat." sauf que la variable est introduite vaguement à titre explicatif, l’Azerbadjan est effecetivement une ancienne république soviétique alors que l’Afghanistan a été profondément marquée par des invasions qui ont accentué une caractère tribal et féodal que la monarchie antérieure proche des soviétiques avait réussi à mettre en cause.

(1) Le Pew Research Center est un think tank américain qui fournit des informations sur les sujets controversés en général relatifs aux attitudes et tendances qui influencent les États-Unis et le monde1. Son siège social est à Washington, D.C. et ses activités sont financées par le Pew Charitable Trusts.

 
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Publié par le avril 30, 2013 dans civilisation

 

Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal

Entretien avec Jacques-Marie Bourget, auteur (avec Nicolas Beau) de l’ouvrage "Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal" *, un minuscule État tribal, obscurantiste et richissime qui impose partout sa lecture intégriste du Coran.
Propos recueillis par Majed Nehmé
Afrique-Asie : Qu’est-ce qui vous a amenés à consacrer un livre au Qatar?
Jacques-Marie Bourget : Le hasard puis la nécessité. J’ai plusieurs fois visité ce pays et en suis revenu frappé par la vacuité qui se dégage à Doha. L’on y a l’impression de séjourner dans un pays virtuel, une sorte de console vidéo planétaire. Il devenait intéressant de comprendre comment un État aussi minuscule et artificiel pouvait prendre, grâce aux dollars et à la religion, une telle place dans l’histoire que nous vivons.
D’autre part, à l’autre bout de la chaîne, l’enquête dans les banlieues françaises faite par mon coauteur Nicolas Beau nous a immédiatement convaincus qu’il y avait une stratégie de la part du Qatar enfin de maîtriser l’islam aussi bien en France que dans tout le Moyen-Orient et en Afrique. D’imposer sa lecture du Coran qui est le wahhabisme, donc d’essence salafiste, une interprétation intégriste des écrits du Prophète.
Cette sous-traitance de l’enseignement religieux des musulmans de France à des imams adoubés par le Qatar nous a semblé incompatible avec l’idée et les principes de la République.
Imaginez que le Vatican, devenant soudain producteur de gaz, profite de ses milliards pour figer le monde catholique dans les idées intégristes de Monseigneur Lefebvre, celles des groupuscules intégristes qui manifestent violemment en France contre le «mariage pour tous». Notre société deviendrait invivable, l’obscurantisme et l’intégrisme sont les meilleurs ennemis de la liberté.
Sur ce petit pays, nous sommes d’abord partis pour publier un dossier dans un magazine. Mais nous avons vite changé de format pour passer à celui du livre. Le paradoxe du Qatar, qui prêche la démocratie sans en appliquer une seule once pour son propre compte, nous a crevé les yeux. Notre livre sera certainement qualifié de pamphlet animé par la mauvaise foi, de Qatar bashing… C’est faux.
Dans cette entreprise nous n’avons, nous, ni commande, ni amis ou sponsors à satisfaire. Pour mener à bien ce travail, il suffisait de savoir lire et observer. Pour voir le Qatar tel qu’il est : un micro-empire tenu par un potentat, une dictature avec le sourire aux lèvres.
Depuis quelques années, ce petit émirat gazier et pétrolier insignifiant géo-politiquement est devenu, du moins médiatiquement, un acteur politique voulant jouer dans la cour des grands et influer sur le cours de l’Histoire dans le monde musulman. Est-ce la folie des grandeurs? Où le Qatar sert-il un projet qui le dépasse?
Il existe une folie des grandeurs. Elle est encouragée par des conseillers et flagorneurs qui ont réussi à convaincre l’émir qu’il est à la fois un tsar et un commandeur des croyants. Mais c’est marginal.
L’autre vérité est qu’il faut, par peur de son puissant voisin et ennemi saoudien, que la grenouille se gonfle. Faute d’occuper des centaines de milliers de kilomètres carrés dans le Golfe, le Qatar occupe ailleurs une surface politico-médiatique, un empire en papier. Doha estime que cette expansion est un moyen de protection et de survie.
Enfin, il y a la religion. Un profond rêve messianique pousse Doha vers la conquête des âmes et des territoires. Ici, on peut reprendre la comparaison avec le minuscule Vatican, celui du XIXe siècle qui envoyait ses missionnaires sur tous les continents. L’émir est convaincu qu’il peut nourrir et faire fructifier une renaissance de la oumma, la communauté des croyants.
Cette stratégie a son revers, celui d’un possible crash, l’ambition emportant les rêves du Qatar bien trop loin de la réalité. N’oublions pas aussi que Doha occupe une place vide, celle libérée un temps par l’Arabie Saoudite impliquée dans les attentats du 11-Septembre et contrainte de se faire plus discrète en matière de jihad et de wahhabisme.
Le scandaleux passe-droit dont a bénéficié le Qatar pour adhérer à la Francophonie participe à cet objectif de «wahhabisation»:en Afrique, sponsoriser les institutions qui enseignent la langue française permet de les transformer en écoles islamiques, Voltaire et Hugo étant remplacés par le Coran.
Cette mégalomanie peut-elle se retourner contre l’émir actuel? Surtout si l’on regarde la brève histoire de cet émirat, créé en 1970 par les Britanniques, rythmée par des coups d’État et des révolutions de palais.
La mégalomanie et l’ambition de l’émir Al-Thani sont, c’est vrai, discrètement critiquées par de «vieux amis» du Qatar.
Certains, avançant que le souverain est un roi malade, poussent la montée vers le trône de son fils désigné comme héritier, le prince Tamim. Une fois au pouvoir, le nouveau maître réduirait la voilure, notamment dans le soutien accordé par Doha aux djihadistes, comme c’est le cas en Libye, au Mali et en Syrie.
Cette option est même bien vue par des diplomates américains inquiets de cette nouvelle radicalité islamiste dans le monde. Alors, faut-il le rappeler, le Qatar est d’abord un instrument de la politique de Washington avec lequel il est lié par un pacte d’acier.
Cela dit, promouvoir Tamim n’est pas simple puisque l’émir, qui a débarqué son propre père par un coup d’État en 1995, n’a pas annoncé sa retraite.
Par ailleurs le premier ministre Jassim, cousin de l’émir, le tout-puissant et richissime Hamad bin Jasim bin Jabr Al Thani (HBJ), n’a pas l’intention de laisser un pouce de son pouvoir. Mieux : en cas de nécessité, les États-Unis sont prêts à sacrifier et l’émir et son fils pour mettre en place un «HBJ»dévoué corps et âme à Washington et à Israël.
En dépit de l’opulence affichée, l’émirat n’est pas si stable qu’il y paraît. Sur le plan économique, le Qatar est endetté à des taux «européens» et l’exploitation de gaz de schiste est en rude concurrence, à commencer aux États-Unis.
La présence de la plus grande base américaine en dehors des États-Unis sur le sol qatari peut-elle être considérée comme un contrat d’assurance pour la survie du régime ou au contraire comme une épée de Damoclès fatale à plus ou moins brève échéance?
La présence de l’immense base Al-Udaï est, dans l’immédiat, une assurance vie pour Doha. L’Amérique a ici un lieu idéal pour surveiller, protéger ou attaquer à son gré dans la région. Protéger l’Arabie Saoudite et Israël, attaquer l’Iran. La Mecque a connu ses révoltes, la dernière réprimée par le capitaine Barril et la logistique française. Mais Doha pourrait connaître à son tour une révolte conduite par des fous d’Allah mécontents de la présence du «grand Satan» en terre wahhabite.
Ce régime, moderne d’apparence, est en réalité fondamentalement tribal et obscurantiste. Pourquoi si peu d’informations sur sa vraie nature?
Au risque de radoter, il faut que le public sache enfin que le Qatar est le champion du monde du double standard: celui du mensonge et de la dissimulation comme philosophie politique. Par exemple, des avions partent de Doha pour bombarder les taliban en Afghanistan alors que ces mêmes guerriers religieux ont un bureau de coordination installé à Doha, à quelques kilomètres de la base d’où décollent les chasseurs partis pour les tuer. Il en va ainsi dans tous les domaines, et c’est le cas de la politique intérieure de ce petit pays.
Regardons ce qui se passe dans ce coin de désert. Les libertés y sont absentes, on y pratique les châtiments corporels, la lettre de cachet, c’est-à-dire l’incarcération sans motif, est une pratique courante. Le vote n’existe que pour nommer une partie des conseillers municipaux, à ceci près que les associations et partis politiques sont interdits, tout comme la presse indépendante… Une Constitution qui a été élaborée par l’émir et son clan n’est même pas appliquée dans tous ses articles. Le million et demi de travailleurs étrangers engagés au Qatar s’échinent sous le régime de ce que des associations des droits de l’homme qualifient d’«esclavage». Ces malheureux, privés de leurs passeports et payés une misère, survivent dans les camps détestables sans avoir le droit de quitter le pays. Nombre d’entre eux, accrochés au béton des tours qu’ils construisent, meurent d’accidents cardiaques ou de chutes (plusieurs centaines de victimes par an).
La «justice», à Doha, est directement rendue au palais de l’émir, par l’intermédiaire de juges qui le plus souvent sont des magistrats mercenaires venus du Soudan. Ce sont eux qui ont condamné le poète Al-Ajami à la prison à perpétuité parce qu’il a publié sur Internet une plaisanterie sur Al-Thani! Observons une indignation à deux vitesses : parce que cet homme de plume n’est pas Soljenitsyne, personne n’a songé à défiler dans Paris pour défendre ce martyr de la liberté. Une anecdote : cette année, parce que son enseignement n’était pas «islamique», un lycée français de Doha a tout simplement été retiré de la liste des institutions gérées par Paris.
Arrêtons là car la situation du droit au Qatar est un attentat permanent aux libertés.
Pourtant, et l’on retombe sur le fameux paradoxe, Doha n’hésite pas, hors de son territoire, à prêcher la démocratie. Mieux, chaque année un forum se tient sur ce thème dans la capitale. Son titre, «New or restaured democracy» alors qu’au Qatar il n’existe de démocratie ni «new» ni «restaured»
Selon le classement de ‘‘The Economist", justement en matière de démocratie, le Qatar est 136e sur 157e États, classé derrière le Bélarusse. Bizarrement, alors que toutes les bonnes âmes fuient le dictateur moustachu Loukachenko, personne n’éprouve honte ou colère à serrer la main d’Al-Thani. Et le Qatar, qui est aussi un enfer, n’empêche pas de grands défenseurs des droits de l’homme, notamment français, de venir bronzer, invités par Doha, de Ségolène Royal à Najat Vallaud-Belkacem, de Dominique de Villepin à Bertrand Delanoë.
Comment un pays qui est par essence antidémocratique se présente-t-il comme le promoteur des printemps arabes et de la liberté d’expression?
Au regard des «printemps arabes»,où le Qatar joue un rôle essentiel, il faut observer deux phases. Dans un premier temps, Doha hurle avec les peuples justement révoltés. On parle alors de«démocratie et de liberté».Les dictateurs mis à terre, le relais est pris par les Frères musulmans, qui sont les vrais alliés de Doha. Et on oublie les slogans d’hier. Comme on le dit dans les grandes surfaces, «liberté et démocratie» n’étaient que des produits d’appel, rien que de la «com».
Si l’implication du Qatar dans les «printemps» est apparue comme une surprise, c’est que la stratégie de Doha a été discrète.
Depuis des années l’émirat entretient des relations très étroites avec des militants islamistes pourchassés par les potentats arabes, mais aussi avec des groupes de jeunes blogueurs et internautes auxquels il a offert des stages de «révolte par le Net».La politique de l’émir était un fusil à deux coups. D’abord on a envoyé au «front» la jeunesse avec son Facebook et ses blogueurs, mains nues face aux fusils des policiers et militaires. Ceux-ci défaits, le terrain déblayé, l’heure est venue de mettre en poste ces islamistes tenus bien au chaud en réserve, héros sacralisés, magnifiés en sagas par Al-Jazira.
Comment expliquez-vous l’implication directe du Qatar d’abord en Tunisie et en Libye, et actuellement en Égypte, dans le Sahel et en Syrie?
En Libye, nous le montrons dans notre livre, l’objectif était à la fois de restaurer le royaume islamiste d’Idriss tout  en essayant de prendre le contrôle de 165 milliards, le montant des économies dissimulées par Kadhafi.
Dans le cas de la Tunisie et de l’Égypte, il s’agit de l’application d’une stratégie froide du type «redessinons le Moyen-Orient», digne des «néocons» américains. Mais, une fois encore, ce n’est pas le seul Qatar qui a fait tomber Ben Ali et Moubarak ; leur chute a d’abord été le résultat de leur corruption et de leur politique tyrannique et aveugle.
Au Sahel, les missionnaires qataris sont en place depuis cinq ans. Réseaux de mosquées, application habile de la zaqat, la charité selon l’islam, le Qatar s’est taillé, du Niger au Sénégal, un territoire d’obligés suspendus aux mamelles dorées de Doha. Plus que cela, dans ce Niger comme dans d’autres pays pauvres de la planète le Qatar a acheté des centaines de milliers d’hectares transformant ainsi des malheureux affamés en «paysans sans terre». À la fin de 2012, quand les jihadistes ont pris le contrôle du Nord-Mali, on a noté que des membres du Croissant-Rouge qatari sont alors venus à Gao prêter une main charitable aux terribles assassins du Mujao…
La Syrie n’est qu’une extension du domaine de la lutte avec, en plus, une surenchère : se montrer à la hauteur de la concurrence de l’ennemi saoudien dans son aide au djihad.
Ici, on a du mal à lire clairement le dessein politique des deux meilleurs amis du Qatar, les États-Unis et Israël, puisque Doha semble jouer avec le feu de l’islamisme radical..
Le Fatah accuse le Qatar de semer la zizanie et la division entre les Palestiniens en soutenant à fond le Hamas, qui appartient à la nébuleuse des Frères musulmans. Pour beaucoup d’observateurs, cette stratégie ne profite qu’à Israël. Partagez-vous cette analyse?
Quand on veut évoquer la politique du Qatar face aux Palestiniens, il faut s’en tenir à des images. Tzipi Livni, qui fut avec Ehud Barak la cheville ouvrière, en 2009, de l’opération Plomb durci sur Gaza – 1 500 morts – fait régulièrement ses courses dans les malls de Doha. Elle profite du voyage pour dire un petit bonjour à l’émir. Un souverain qui, lors d’une visite discrète, s’est rendu à Jérusalem pour y visiter la dame Livni… Souvenons-nous du pacte signé d’un côté par HBJ et le souverain Al-Thani et de l’autre les États-Unis : la priorité est d’assister la politique d’Israël. Quand le «roi» de Doha débarque à Gaza en promettant des millions, c’est un moyen d’enferrer le Hamas dans le clan des Frères musulmans pour mieux casser l’unité palestinienne. C’est une politique pitoyable.
Désormais, Mechaâl, réélu patron du Hamas, vit à Doha dans le creux de la main de l’émir. Le rêve de ce dernier – le Hamas ayant abandonné toute idée de lutte – est de placer Mechaâl à la tête d’une Palestine qui se situerait en Jordanie, le roi Abdallah étant déboulonné. Israël pourrait alors s’étendre en Cisjordanie. Intéressante politique-fiction.
Le Qatar a-t-il «acheté» l’organisation de la Coupe du monde football en 2022?
Un grand et très vieil ami du Qatar m’a dit : «Le drame avec eux, c’est qu’ils s’arrangent toujours pour que l’on dise "cette fois encore, ils ont payé!"» Bien sûr, il y a des soupçons. Remarquons que les fédérations sportives sont si sensibles à la corruption que, avec de l’argent, acheter une compétition est possible. On a connu cela avec des jeux Olympiques étrangement attribués à des outsiders…
Dans le conflit frontalier entre le Qatar et le Bahreïn, vous révélez que l’un des juges de la Cour internationale de justice de La Haye aurait été acheté par le Qatar. L’affaire peut-elle être rejugée à la lumière de ces révélations?
Un livre– sérieux celui-là – récemment publié sur le Qatar évoque une manipulation possible lors du jugement arbitral qui a tranché le conflit frontalier entre le Qatar et Bahreïn. Les enjeux sont énormes puisque, sous la mer et les îlots, se trouve du gaz. Un expert m’a déclaré que cette révélation pouvait être utilisée pour rouvrir le dossier devant la Cour de La Haye…
Les liaisons dangereuses et troubles entre la France de Sarkozy et le Qatar se poursuivent avec la France de Hollande. Comment expliquez-vous cette continuité?
Parler du Qatar, c’est parler de Sarkozy, et inversement. De 2007 à 2012, les diplomates et espions français en sont témoins, c’est l’émir qui a réglé la «politique arabe» de la France.
Il est amusant de savoir aujourd’hui que Bachar al-Assad a été l’homme qui a introduit la «sarkozie» auprès de celui qui était alors son meilleur ami, l’émir du Qatar. Il n’y a pas de bonne comédie sans traîtres. Kadhafi était, lui aussi, un grand ami d’Al-Thani et c’est l’émir qui a facilité l’amusant séjour du colonel et de sa tente à Paris. Sans évoquer les affaires incidentes, comme l’épopée de la libération des infirmières bulgares.
La relation entre le Qatar et Sarkozy a toujours été sous-tendue par des perspectives financières. Aujourd’hui Doha promet d’investir 500 millions de dollars dans le fonds d’investissement que doit lancer l’ancien président français à Londres. Échange de bons procédés, ce dernier fait de la propagande ou de la médiation dans les aventures, notamment sportives, du Qatar.
François Hollande, par rapport au Qatar, s’est transformé en balancier. Un jour le Qatar est «un partenaire indispensable»,qui a sauvé dans son fief de Tulle la fabrique de maroquinerie le Tanneur, le lendemain, il faut prendre garde de ses amis du jihad.
Aucune politique n’est fermement dessinée et les diplomates du Quai-d’Orsay, nommés sous Sarkozy, continuent de jouer le jeu d’un Doha qui doit rester l’ami numéro 1. En période de crise, les milliards miroitants d’Al-Thani impliquent aussi une forme d’amitié au nom d’un slogan faux et ridicule qui veut que le Qatar «peut sauver l’économie française»… La réalité est plus plate: tous les investissements industriels de Doha en France sont des échecs… Reste le placement dans la pierre, vieux bas de laine de toutes les richesses. Notons là encore un pathétique grand écart : François Hollande a envoyé son ministre de la Défense faire la quête à Doha afin de compenser le coût de l’opération militaire française au Mali, conduite contre des djihadistes très bien vus par l’émir.
(*) "Le Vilain Petit Qatar – Cet ami qui nous veut du mal", Jacques-Marie Bourget et Nicolas Beau, Éd. Fayard.
Publié parà14:23
 

Partout de la vérité niée remonte l’odeur des charnier… en Colombie aussi, par danielle Bleitrach

l’évolution des alliances entre les Etats-Unis et Israël est telle que la pire des propagandes de la CIA est accueillie avec complaisance par la communauté juive qui prend le relais de la dite propagande en taxant d’antisémitisme l’ennemi de Washington alors que son allié devient un philosémite,défenseur de la démocratie et ceci en violation de toutes les évidences puisque les anciens nazis à la Barbie ont joué un rôle actif dans le soutien aux dictatures établies par Washington.  La réalité est niée et l’ennemi désigné par l’empire subit une horde tandis que l’on se tait sur les crimes réels. De l’autre côté pour les mêmes raisons, l’antisémitisme, le négationnisme trouve des oreilles favorables et à la défense légitime se mêle d’abominables remugles de chairs décomposées. Des deux côtés la vérité est alors bafouée tandis que partout des charniers niés empuantissent l’atmosphère.L’histoire n’est rien d’autre qu’un devoir rendu aux morts, et sans ce geste d’antigone face à la cité il n’y a pas d’humanité.

LA VERITE SUR LA COLOMBIE ET URIBE

En décembre 2009, à l’occasion de la visite d’une délégation de syndicalistes et d’eurodéputés britanniques alertés par les habitants, ce qui est sans doute la plus grande fosse commune de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine a été découverte à La Macarena (Meta), à deux cents kilomètres de Bogotá. Juriste et secrétaire du Comité permanent pour la défense des droits de l’homme en Colombie, M. Jairo Ramírez, qui accompagnait la délégation britannique, a déclaré : « Ce que nous avons vu est effrayant (…)

Les mêmes qui ont toujours vu en Chavez le diable incarné, un dictateur, étrangement avaient pour le chef d’Etat voisin, Uribe d’étranges complaisances. Si les sympathisants sionistes se sont déconsidérés en Amérique latine c’est bien en faisant la preuve de telles partialités, sans parler des relations avec Israël et son armée puisque la Colombie abrite la principale base nord américaine en Amérique latine et a fait souvent appel à l’armée israélienne y compris dans certains coups tordus comme l’intrusion en territoire équatorien d’un groupe armée, exécutant non seulement un chef des FARC mais des étudiants mexicains. (1)

Alvaro Uribe, président de  la Colombie de  2002 à 2010 est une franche crapule, maire de medelin, ami de Pablo Escobar, ses liens avec le trafic de drogue étaient connus de tous, comme ceux avec les paramilitaires. La destabilisation du Venezuela voisin a été son souci permanent. par parenthèse l’Etat de Zulia dont est issu Capriles jouxte la Colombie et est traditionnellement le lieu de tous les trafics et menées de l’extrême-droite.

On peut ^tre horrifié par l’ampleur des massacres commis en Colombie et qui ont débuté avant Uribe  depuis les années 1980 par des miliciens d’extrême droite .Plus de 30 000 assassinats, 2 500 disparus en moins de vingt ans. Ces chiffres parlent d’une violence effroyable, tout juste comparable, en Amérique latine, à la répression de la dictature argentine qui aurait fait disparaître 30 000 opposants.

Voici qu’aujourd’hui le même Uribe est mis en cause par la Cour pénale internationale (CPI) pour les massacres qui ont lieu durant son mandat et sur lesquels il s’est toujours employé à ce que la justice colombienne n’intervienne pas. Une des affaires concerne l’assassinat de paysans sans défense présentés comme des guerilleros des FARC. Le tribunal international chiffre à 3000 les meurtre de ce type et dans son rapport d’inculpation écrit: Il y a des bases raisonnables pour penser qu’il s’agit d’une politique d’Etat; ces assassinats pouvant être considérés comme des crimes contre l’humanité". Par ailleurs sous son mandat le pays était célèbre pour l’enlèvement, la séquestration, la torture et l’assassinat par les paramilitaires des opposants qu’il s’agisse de magistrats, de politiques et de journalistes.

Que l’on puisse diffuser d’ignobles rumeurs sur Chavez et non seulement taire les crimes de la Colombie à cause des alliances avec les Etats-Unis est en train de montrer jusqu’où vont certains dans la partialité et le deux poids deux mesures.

Danielle Bleitrach

(1)  L’ancien président de la Colombie a été nommé professeur à l’Université de Georgetown aux États-Unis d’Amérique. Suite aux protestations des jésuites, d’intellectuels – Américains et Latinos – et d’étudiants, l’Université de Georgetown a décidé de ne pas continuer avec la collaboration de Monsieur Uribe Velez. En 2010, Álvaro Uribe a été nommé professeur des Universités à l’École nationale d’ingénieurs de Metz (ENIM). Suite aux protestations de parlementaires européens, de syndicats et d’étudiants, cette collaboration a également pris fin.

 
 

Derrick ou le stoïcien pessimiste par Aléric de Gans

Maintenant que l’on découvre que Derrick avait servi dans la waffen SS, comme Gunther Grass engagé volontaire et qui s’est tu jusqu’à environ la mort du dit Derrick, on comprend mieux les soubassements de notre propre vision du monde et le fait que la compassion nous soit recommandée plutôt que la Révolution. La banalité du mal, un film sort pour en parler, une attitude philosophique pour comprendre à la place de juger,  mais comprendre ne signifie ni partager ni absoudre, c’est simplement ce qui permet d’échapper au "stoîcisme" de pacotille qui nous a été imposé en 281 épisodes par la télévision,pris et repris jour après jour comme une attitude d’effroi devant le "mal" pour éviter d’analyser ce qui a réellement créé le nazisme, les rapports de classe par exemple et qui demeurent. Ou encore comme l’expliquait la mère de Fassbinder dans un dialogue avec son fils "Il faudrait un dictateur qui soit bon"…  (Note de Danielle Bleitrach)

Inspecteur Derrick (Derrick en V.O.) fut le chef de file d’un courant philosophique et télévisuel majeur de la fin du XXe siècle : les séries allemandes. En 25 saisons et 281 épisodes, le flic le plus célèbre de Bavière imposa sa vision du monde, jusqu’à devenir une véritable icône culturelle. Pourtant, aujourd’hui encore, le personnage est déprécié par la critique et raillé par ceux qui n’ont pas pris la peine de mieux le connaître.

Une nouvelle manière d’enquêter

Derrick débarque sur les écrans teutons au milieu des années 1970. Cette œuvre audacieuse explose les conventions de l’époque et impose un ton, un rythme narratif inédit, qui fait la part belle à la réflexion et au questionnement intérieur. Aux antipodes de la brutalité nazie et de l’image du gestapiste hystérique, l’inspecteur principal est un cérébral, qui privilégie la Raison à l’action débridée. Stefan Derrick, parfois comparé à Columbo, cherche avant tout à comprendre. Pas pour excuser, mais pour punir plus justement.

Les origines de Derrick

Cette attitude singulière, Derrick la doit à son unique scénariste : Herbert Reinecker, né en 1914 en Westphalie, et ancien rouage de la propagande nazie.

Reinecker entouré de Fritz Wepper et Horst Tappert

Reinecker entouré de Fritz Wepper et Horst Tappert

Après avoir loué au Troisième Reich ses talents de journaliste, chroniqueur et scénariste, le bonhomme prend conscience des horreurs perpétrées par le régime. Au lendemain de la guerre, traumatisé par ses erreurs de jugement, Reinecker choisit de se flageller. Désormais, le monde est sombre et menaçant, les passions sont mauvaises, et chacun peut basculer dans la folie la plus meurtrière. Une question l’obsède : pourquoi faisons-nous ce que nous faisons, et comment le justifions-nous ? Puisqu’il est trop tard pour effacer l’antisémitisme, le racisme, les bombardements et la torture, le futur créateur de Derrick imagine un homme bon, agissant avec justice et tempérance. En clair, un personnage vaguement stoïcien dans un monde défait, rongé par l’incertitude et toujours sur la corde raide.

Un idéal de Justice

Stefan Derrick ne cherche pas à se faire plaisir. Il ne chasse pas le criminel pour passer ses nerfs, comme Bronson ou Clint Eastwood ; il ne doit pas panser ses blessures intimes, à la manière d’un Mel Gibson dans L’Arme Fatale. Il veut simplement arrêter les malfaiteurs pour les soumettre à la justice. Son rôle est d’être fidèle à l’ordre des choses, rien de plus. S’il brandit le fer, ce n’est pas par vengeance personnelle, ni par aversion du crime, mais pour protéger la communauté de l’obscurantisme du rock et de la drogue. Face à de telles menaces, les jeunes sont évidemment les plus exposés, ce qui explique en partie le nombre effarant de voyous adolescents dans les rues de la capitale bavaroise. La plupart du temps, les gosses apparaissant dans la série sont des loubards, des punks, des camés, voire de bons petits bourgeois aux occupations malsaines. Ils menacent la cohésion sociale en se teignant les cheveux et en jouant de la musique new wave. L’inspecteur principal, fin psychologue, dispose fort heureusement de bons atouts pour les ramener à la raison.

La pensée formatrice dans Derrick

Si le Ranger Walker prouve sa sympathie pour les Noirs grâce à Trivette, le Munichois s’ouvre aux plus jeunes par l’intermédiaire de son adjoint Harry Klein. Fougueux, ne refusant jamais un verre d’alcool et prompt à la bagarre, le bras droit de Derrick représente l’individu non fini, qui n’a pas encore trouvé la paix. Herbert Reinecker illustre ainsi brillamment la pensée d’Epictète, qui distingue trois catégories d’individus dans le Manuel : celui qui n’a pas encore été formé (le punk, ignare, qui cède facilement à ses passions) ; celui qui a commencé sa formation (Klein, l’impétueux et néanmoins respectueux élève) ; et l’homme qui en a terminé (Derrick, qui se contente de faire son devoir). Sous ses dehors froids, le policier tend à se rapprocher du sage, mû par la seule Raison. Il suffit d’ailleurs d’observer le visage de son interprète, Horst Tappert, lorsqu’il est contrait d’ouvrir le feu. Tout en lui traduit la neutralité, le sens des responsabilités, et le choix juste.

Derrick fait ce qu'il a à faire

Derrick fait ce qu’il a à faire

Par essence, Inspecteur Derrick est une série non-violente qui, sous un pessimisme de façade, nous indique le chemin à emprunter : tempérance, justice, et emprisonnement des jeunes et des marginaux.

Ses détracteurs ont cru voir en elle un relent des Jeunesses hitlériennes, drapée dans un conservatisme radical tout juste débarrassé de ses attributs belliqueux. Il est dommage de constater que la pensée antique qui sous-tend l’ensemble de cette œuvre n’a jamais été mise au jour. Ce qui semble réactionnaire au premier abord est en fait un éloge du stoïcisme, lequel, nous le savons bien, est un appel au respect et à l’ataraxie.

Aléric de Gans


 
 

Terrorisme : Religiosité ou troupes mercenaires hier et aujourd’hui par danielle Bleitrach

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Massacres de la Guerre de Trente ans

Hier nous avons longuement discuté avec Michel Vovelle sur la période historique pour tenter d’y voir plus clair c’était passionnant… Lui est complètement stupéfait devant les déformations que subit l’idée même de Révolution… Le détournement vers une vision réligieuse… Entre indignation et compasson… Nous devons en rediscuter à partir d’un texte qu’il a écrit…

Je lui exposé aussi mon hypothèse que je résumerai ainsi, les gens qui comme à Boston ou dans l’affaire Merah tuent ne sont pas nécessairement analysables comme le produit de la religiosité, d’un simple fanatisme. Peut-être faut-il analyser ces parcours en partant d’une phase d’accumulation du capital, avec le passage du rural à l’urbain, sans autre débouchés pour les individus à partir de leurs aspirations que le crime organisé et la guerre. Mettre en relation leur parcours avec celui d’une masse d’exclus complètement intégrés aux valeurs consuméristes du capital qui suivent des circuits mercenaires pour dessiner de nouvelles superstructures politiques.

Les analogies historiques avec d’autres mercenariats

:J’ai exposé ici même la description de filières de recrutement dans l’ancienne Asie centrale soviétique, avec un pays le Kirghistan dont une des ressources principales est devenu avec le trafic de drogue, une base militaire de l’OTAN que dispute l’URSS, et qui est le chemin de la guerre de l’Afghanistan. Nous avons là une zone de recrutement pour des filières qui aujourd’hui atterrissent en Syrie, financés par les saoudiens, les qataris, les turcs… Làn comme au malin on retrouve les mêmes circuits et les mêmes composantes à la fois religieuses, mercenaires et trafiquantes proliférant dans la décomposition des Etats.

Sa victoire sur l’URSS, n’a pas signifié la résolution de la crise du profit capitaliste, le capital a imposé une contrerévolution qu’il faut analyser pour comprendre ce qu’on appelle "le terrorisme".  Le chaos qui s’est peu à peu développé sous la triple influence de la rupture des échanges, des Etats et des interventions occidentales sous couvert de lutte contre le tarrorisme à la Bush, a produit la situation actuelle qui rappelle par de nombreux traits celle dans lesquelles ont proliféré les Grandes compagnies. Les compagnies de mercenaires recrutées du XIIe siècle au XIVe siècle, privées d’employeurs pendant les périodes de paix, se regroupaient en bandes appelées grandes compagnies, et vivaient au détriment des populations. Ces mercenaires étaient alors désignés comme « routiers » car appartenant à une « route » (« troupe » en français de l’époque). On se souvient que Duguesclin commença à asseoir la monarchie française en les envoyant en Espagne.

On retrouve durant la Guerre de Trente ans des phénomènes comparables, La Guerre de Trente ans…..de 1618 à 1648 dévasta et laissa exsangue l’Europe suite à des batailles et des exactions terribles…certaines régions de l’Allemagne actuelle restèrent désertées de toute vies, la population étant soit massacrée ou ayant fuit l’horreur de ce conflit. Apparement le conflit est marqué par l’affrontement entre protestantisme et catholicisme, mais en fait c’est la naissance de l’Etat moderne face à la féodalité: la monarchie absolue exerçant dans un teritoire déterminé le monopole de la violence légitime et se défendant avec une armée nationale. Le capitalisme est en train de se développer et dans le même temps partout ont lieu des révoltes paysannes qui prennent des allures égalitaristes et messianiques. C’est également un grand moment de développement scientifique et technique où la science se dégage encore mal de l’astrologie, de l’alchimie et où se multiplient les procès en sorcellerie.

L’Europe jette les bases de relations internationales entre Etat souverains et les conflits sont sécularisés d’Etat souverain à Etat souverain… La moitié de la population européenne aura disparu dans cette guerre soit par assassinat belliciste, soit par épidémies… Brecht quand il écrit la mère courage fait de l’Allemagne nazie le prolongement de cet état imposé par la guerre de trente ans avec la résurgence impérialiste d’un rêve du saint empire romain germanique par le capitalisme affrontant une nouvelle révolte prolétarienne… Imaginons que pour améliorer la situation européenne, nous ayons eu de surcroît des invasions impérialistes bloquant les processus d’émergence des souverainetés comme de la bourgeoisie.

Parce que  la clé de tels mouvements n’est pas seulement politique avec la tentative d’imposer l’Etat moderne sous sa forme absolutiste. Parallélement à l’Etat il y l’apparition du capital, la naissance de la bourgeoisie et l’oppression du monde paysan bouleversé qui entre dans des mouvements de révolte. Là l’analogue à interroger est le moment   des enclosures décrites par Marx. C’est encore l’affrontement avec les droits féodaux des paysans, l’apparition d’une agriculture capitaliste qui prive les paysans de la pature commune , de l’accès à la fôrêt, au bois mort (1) et de cette paysannerie chassé qui va fournir sa main d’oeuvre à l’industrie apparaissent  des bandes de voyous pillent les campagnes, ce qu’il décrit comme les phases de nouvelles accumulation du capital, qui produit ses "invalides"liés à l’ancien système(2)…

La mondialisation après la chute de l’URSS: les invalides du capital

Il est nécessaire d’étudier ce que l’on désigne du nom de terrorisme et que l’on définit souvent par sa dimension relgieuse dans le contexte des bouleversements actuels du mode de production capitaliste, "les invalides", les exclus qui entrent dans ce bouleversement comme forces mercenaires du capitalisme et de l’impérialisme dans le chaos pour dépasser la crise par le maintien du système, la guerre étant la solution de destruction d’un capital accumulé qui ne génère plus assez de profit et qui tourne au pillage criminel…

le paradoxe est que tous ces processus se sont accompagnés à la chute de l’URSS de l’émergence de nouvelles puissances, de nouveaux rapports sud-sud et d’un monde multipolaire qui a encore affaibli les puissances occidentales, les anciennes puissances coloniales qui n’existent plus qu’en lien avec les Etats-Unis mais qui en reçoivent les effets négatifs, en particulier la domination s’accompagne de l’accentuation des concurrences.

En effet ce qui caractèrise la crise actuelle est l’impossibilité de reporter à la périphérie les effets de la crise du centre, l’Europe en est l’exemple, on lui applique l’équivalent de ce qui a détruit l’Afrique dans les années quatre-vingt, les plans d’ajustement structurels et on peut envisger ce qui est en train de se mettre en place avec l’ouverture de l’Europe affaiblies au marché étasunien comme l’équivalent de ce qui était prévu pour l’Amérique latine et qui a entraîné un sursaut de la dite Amérique latine. Donc sont appliqués au centre des politiques qui ont généré la décomposition du tiers monde et contre lesquels celui-ci s’est premuni par la mise en place de nouveaux rapports sud-sud.

la lutte contre le terrorisme lancée par Bush  remplacait celles de la Guerre froide. Cette guerre froide opposait officiellement le camp socialiste et le camp capitaliste. Ce dernier n’a jamais cessé d’être sominant, forçant le socialisme à se plier à la loi de la "valeur".  Le capitalisme a eu en son centre une accumulation d’armes pesant de plus ne plus sur les budgets des adversaires et de fait impulsant la plupart des développement scientifiques et techniques.  Au point qu’à la fin de L’URSS, celle-ci consacrait 45 % de son budger au dépenses militaires, ce qui a été un incontestable facteur d’effondrement avec le conflit sino-soviétique.  *

Tandis qu’à la périphérie était entretenus de microconflits, des guerres de libération nationale. A partir de l’affaiblissement du camps socialiste les conflits dans le Tiers monde ont peu évolués de mouvements de libération nationale en conflits séparatistes.  Ils ont le produit des   politiques d’ajustement structurels et la fin des Etats investisseurs dans l’économie et le développement humain. Nous voyons aujourd’hui au mali et dans d’autres pays d’Afrique l’aboutissement de ce processus de décomposition.

Quand l’URSS et le socialisme européen se sont effondrés avec la décomposition de l’ex-URSS qui est partie de la Russie et pas comme on l’imagine des républiques périphériques aux quelles cet éclatement a été imposé et dont l’économie s’est trouvée boueversée. C’est en ce sens que certains faits divers comme les événements de Boston qui placent au premier plan de petites républiques du Caucase dans la mondialisation sont révélateurs de phénomènes qui présentent des analogies avec ceux que je viens de décrire et qui pourtant sont dans un contexte qu’il convient d’analyser dans leur originalité. Par exemple, nous avons vu que ;les grandes compagnies, la Guerre de Trente ans, les bandes de voyous liés aux enclosures illustraient tous le passage de la féodalité à la monarchie puis au capitalisme industriel avec un rôle central de la paysannerie. Nous sommes désormais dans un monde où pour la première fois dans l’histoire de k’humanité il y a plus d’urbains que de ruraux et dans le même temps dans les conurbations urbaines un chômage de masse ne trouve à se déverser dans aucun dévelopement industriel (sauf en Chine, en Inde, dans les Brics en général ce qui explique que ces nouvelles puissances tirent encore une croissance en train de ralentir en intallant un monde de relations internationales multipolaires). Ce qui renforce les aspects criminels en relation avec les circuits de trafics du capital financiarisé, armée, drogue, énergie…

Loin d’être un phénomène archaïque sous ses aspects religieux irrationnels il faut considérer le terrorisme comme un phénomène totalement intégré au mouvement du capital sous sa forme mondialisée actuelle. Ce sont les "invalides" de l’accumulation qui se transforment en mercenaires d’une crise politique de la domination occidentale.

Danielle Bleitrach

(1) un des premiers textes de Marx concerne l’analyse de la multiplication des vols de bois mort par les paysans que le capital prive de ses ressources.

(2) A la suite de la section VIII du livre I du capital, Marx analyse ces phénomènes qui unissent les phases d’accumulation avec ce qu’il appelle les invalides du capital et la prolifération des bandes criminelles.

 
 

Les fous en prison ?par Laurence Guignard &Hervé Guillemain

folie prison[1]

Il y eut un temps où les criminels, s’ils étaient « en état de démence au moment de l’action », n’étaient pas destinés à être punis ni incarcérés. Depuis les années 1980, on trouve de plus en plus de fous dans les prisons françaises. Est-ce parce que la prison aggrave des pathologies préexistantes ? C’est plutôt que la psychiatrie est de moins en moins apte à prendre en charge les patients difficiles.

Janvier 2007 : Nicolas Cocaigne est mis en examen pour homicide volontaire avec préméditation. Il vient de tuer son codétenu et d’ingérer une partie de ses poumons. Transféré à l’Unité des malades difficiles (UMD) de Villejuif, celui que la presse va rapidement baptiser le « cannibale de Rouen » purge depuis novembre 2006 une peine de quatre années de prison pour agression sexuelle. Avant cette incarcération, l’homme, diagnostiqué comme schizophrène, a été interné à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique.

Au-delà du caractère spectaculaire des faits, on ne peut que constater la présence des malades mentaux en prison. Évidemment, la folie ne fait pas son apparition en milieu carcéral [1], mais elle tend à y devenir massive : le phénomène est attesté par différentes études. Selon une enquête de 2004, entre un cinquième et un quart des prisonniers peuvent être considérés comme psychotiques [2]. Ce taux est encore plus élevé pour les longues peines. Dix pour cent des 60 000 détenus souffrent à divers degrés, comme Nicolas Cocaigne, de schizophrénie et l’observation médicale des entrants paraît confirmer l’accentuation de cette évolution depuis quelques années, particulièrement en France. Ce phénomène s’explique par la conjonction de différents facteurs historiques qui relèvent du domaine médical et judicaire.

Des transformations carcérales et hospitalières

La prison est-elle pathogène ? Le taux élevé de suicides en milieu carcéral peut le laisser penser. Les résultats de cette même enquête de 2004 montrent qu’un pourcentage élevé de détenus (plus des deux tiers) est en état de souffrance psychique. Si l’on comprend que la privation de liberté, l’amenuisement des relations familiales et sociales, la promiscuité, la violence, puissent engendrer des troubles anxieux et dépressifs massifs, souvent corrélés avec une tendance suicidaire, il est plus rare de voir la manière dont l’enfermement, séparation de la vie réelle et sociale, peut produire, révéler ou amplifier la psychose. Aussi terribles que soient les conditions d’incarcération, aussi dégradées soient-elles, elles ne font cependant souvent qu’aggraver des pathologies préexistantes. Vingt pour cent des détenu(e)s ont en effet déjà été suivi(e)s ou hospitalisé(e)s en psychiatrie avant leur incarcération. C’est lors de leur passage en cellule d’isolement que certains malades sont entrés en chronicité.

Pour comprendre la présence massive des fous en prison, ne faut-il pas considérer les transformations qui affectent l’institution psychiatrique elle-même ? L’asile, qui a été la forme dominante de prise en charge des malades durant un siècle et demi, a disparu. Si le référent hospitalier subsiste, il est désormais ouvert et n’est plus qu’un élément de soin dans un réseau de structures de tailles réduites, dispersées sur tout le territoire. La rationalisation hospitalière enclenchée dans les années 1980 et accélérée aujourd’hui a conduit à une diminution très importante du nombre de lits disponibles en psychiatrie – de 83 000 à 40 000 entre 1987 et 2000 –, alors que la population concernée a fortement augmenté durant la même période pour dépasser le million [3]. La durée moyenne de séjour dans un centre hospitalier spécialisé (CHS) a été fortement réduite : les malades ne restent plus une année comme il y a trente ans, mais moins d’un mois. Dans ce cadre, le recours massif aux psychotropes s’impose. La saturation des structures a pour conséquence de laisser dans la rue un nombre croissant de malades qui sont souvent des précaires sans domicile, parfois des petits délinquants, qui se retrouvent facilement en prison. Les secteurs de psychiatrie, dont les personnels sont moins nombreux qu’auparavant et dont les lieux de contention ont été réduits, sont moins aptes à prendre en charge des patients difficiles, notamment ceux qui viennent du secteur judiciaire. Après la phase de grand renfermement de l’époque moderne et d’internement des aliénés, la « grande ouverture » de l’institution a mis fin, pour la plupart des malades, à la mission traditionnelle de l’hôpital : être un lieu d’asile.

À l’inverse, on a ouvert des lits dans les prisons françaises. En application de la nouvelle législation de 1985 qui confirme la sectorisation amorcée dans les années 1960, le décret du 14 mars 1986 institue les secteurs de psychiatrie en milieu pénitentiaire. Cette innovation débouche sur deux possibilités : la prise en charge des détenus par l’établissement hospitalier de référence ou bien la mise en place d’un service médico-psychologique régional (SMPR)  au sein même de l’établissement pénitentiaire. Cinq unités pour malades difficiles (à Villejuif, Cadillac, Sarreguemines, Montdevergues et Plouguernevel) complètent le dispositif. Ces structures regroupent, comme leur nom l’indique, une partie des malades – essentiellement psychotiques – qui sont dangereux pour les autres et nécessitent une surveillance spécifique. Implantées dans les CHS, donc hors des prisons, elles répondent au problème posé par les malades dangereux, mais elles ont perdu aussi des lits d’hospitalisation.

Le droit des détenus aux soins psychiatriques, proclamé dans la nouvelle législation, a logiquement fait basculer une partie de la psychiatrie publique dans les prisons, mais avec des effets pervers, engendrés à la fois par la création d’une offre carcérale de soins – aussi faible et dégradée soit-elle – et par un avantage budgétaire non négligeable : une journée d’hospitalisation en prison coûte trois fois moins cher qu’une journée à l’hôpital. Ces transformations sociales, institutionnelles et médicales se produisent à une époque où le régime de la responsabilité des fous est révisé. Il faut ici en retracer l’histoire.

L’article 64 du Code pénal et l’évolution de la médecine

La distinction entre prison et hôpital psychiatrique découle du principe d’irresponsabilité pénale des aliénés mentaux qui se formalise avec le Code pénal de 1810 et son célèbre article 64 : « Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l’action ». Cet article, qui a prévalu jusqu’en 1994, impose de tracer une frontière stricte entre fous et criminels. Mais la définition de cette frontière devient rapidement problématique. Le principe puise à des sources anciennes, puisqu’il est déjà présent dans le droit romain, puis dans le droit canon, dans la théologie de la faute et la philosophie morale. Il est si ancien qu’il fait presque figure d’archaïsme au moment de sa rédaction, ne serait-ce que par l’utilisation du terme « démence », déjà désuet sur le plan des conceptions médicales. Mais il est confronté, au cours du XIXe siècle, à une évolution médicale et judiciaire qui noue autour de l’article 64 la problématique contemporaine de la responsabilité.

Pour comprendre l’importance de ces mutations, il est nécessaire de revenir sur les principes du Code pénal de 1810 et son contexte intellectuel. Le Code instaure un système pénal très fortement rétributif qui définit la peine comme une punition mesurée à l’aune de la faute commise. La peine est ainsi tournée vers le passé du criminel, et non vers son éventuelle réinsertion. Dans ce cadre, si l’on ne juge pas les déments, c’est parce qu’ils sont incapables de l’intention constitutive de la culpabilité. On peut les enfermer (ce qui est permis par la loi du 16-25 août 1790, complétée par le système de l’interdiction d’office des furieux, puis par la loi de 1838 sur les aliénés), mais non les punir dans le sens moral du terme [4]. La responsabilité devient ainsi une condition préalable à toute action judiciaire, comme l’affirme le grand pénaliste néoclassique Ortolan, en 1855, dans son remarquable effort de définition conceptuelle qui s’exprime en des termes devenus pour nous très anachroniques :

La première condition de l’imputabilité c’est la liberté. […] Ce qu’il faut pour la responsabilité, et par conséquent pour l’imputabilité, c’est la connaissance du bien ou du mal, du juste ou de l’injuste de l’action. […] Il faut enfin qu’il y ait eu faute ou culpabilité [5].

Laïcisé dans la définition des crimes et, en très grande partie, dans l’application des peines, le Code repose sur une anthropologie spiritualiste qui s’impose au début du XIXe siècle et dont les conséquences concernant la définition de la responsabilité sont très importantes. Les principes spiritualistes permettent en effet de définir une « responsabilité morale » qui découle de la définition spiritualiste de l’homme. La « liberté » dont parle Ortolan est ainsi conçue comme une faculté de l’âme d’origine divine qui, comme telle, ne peut connaître d’altération. Elle est complète ou bien elle est abolie. De là découle le caractère essentiel de la responsabilité pénale du XIXe siècle : elle ne peut être graduée.

Cet édifice théorique se lézarde à partir des années 1880. La Troisième République repensant une justice laïque, débarrassée désormais de son socle religieux et moral, bascule de la rétribution vers la protection de la société, comme le montrent les travaux de Gabriel Tarde et de Raymond Saleilles [6]. La psychiatrie va y prendre une place croissante, en particulier autour du développement de l’individualisation des peines et de la mesure de la dangerosité des criminels. C’est alors l’élément moral du crime, puis le psychisme des criminels, qui tend à focaliser l’attention et détermine de nouvelles modalités pour fixer les peines.

Cette évolution entraîne une première forme de modulation de la responsabilité. L’individualisation des peines s’est amorcée avec le développement des circonstances atténuantes introduites en 1824 et généralisées avec la loi de 1832. Elles permettent, dans un premier temps, d’ajuster la culpabilité en fonction de la personnalité de l’accusé. Dans un second temps, et plus difficilement, la responsabilité elle-même s’individualise. Une responsabilité graduée s’insère dans la pratique judiciaire, par la petite porte, dans le dernier quart du siècle. Un arrêt de la Cour de cassation de 1885 évoque « un certain défaut d’équilibre qui, sans annuler [l]a responsabilité, permet cependant de la considérer comme limitée » [7]. Plus connue, la circulaire Chaumié confirme en 1905 la notion de « responsabilité atténuée » en invitant les experts psychiatres à rechercher dans quelle mesure l’accusé peut révéler « des anomalies physiques, psychiques ou mentales » [8] ne relevant pas de l’aliénation mentale au sens de l’article 64. Cette nouvelle  définition d’une responsabilité « psychique », considérée dans le texte de la circulaire Chaumié comme une source de « modération dans l’application des peines », et qui s’applique notamment à ceux que l’on considère comme « dégénérés », s’articule difficilement avec l’ancienne responsabilité morale de l’article 64. Elle s’impose pourtant, près d’un siècle plus tard, avec l’article 122-2 du Code pénal de 1994.

Son origine est à chercher du côté de l’évolution de la médecine mentale qui confirme la possibilité de variations dans la responsabilité. En développant et en affinant la nosologie, et surtout en affirmant l’existence de folies partielles dans le temps et dans les objets, les aliénistes ont amorcé, depuis les travaux de Pinel, un brouillage des frontières entre raison et folie que confirmera la découverte de l’inconscient freudien [9]. L’émergence d’un sujet psychique entre en contradiction avec les principes juridiques du premier XIXe siècle, en introduisant une responsabilité à la fois psychique et graduée. D’où l’extrême difficulté d’appliquer le principe d’irresponsabilité des déments, alors que l’on ne distingue plus si fermement fous et criminels, et de séparer hôpital et prison alors que l’on peut être à la fois un peu malade et un peu criminel.

Les sources récentes de la responsabilisation des malades

À partir de cette moindre distinction théorique entre folie et criminalité, qui se prolonge au XXe siècle, les quinze dernières années sont marquées par plusieurs transformations qui ont fait entrer massivement la folie en prison. L’article 122-1 qui a remplacé l’article 64 dans le nouveau Code pénal de 1994 rend moins automatique le non-lieu pour les malades mentaux. Il précise notamment : « La personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable ». Les conséquences judiciaires ont été rapides. Les décisions d’irresponsabilité pénale déclinent depuis les années 1990, puisqu’on est passé, en valeur absolue, de 611 cas annuels en 1989 à 203 en 2004 [10].

Or cette évolution intervient alors que le rôle et les fondements de l’expertise psychiatrique sont remis en question. Les médecins experts ont recours à la notion d’altération du jugement, non seulement parce qu’ils subissent une pression sociale forte – liée à une association trop rapide entre dangerosité et maladie mentale –, mais aussi par l’usage qu’ils font d’arguments thérapeutiques. Par exemple, Michel Bénézech a montré comment certains psychiatres ont contribué à renforcer l’idée de vertu curative de la peine [11]. La psychiatrisation des prisons a aussi eu des effets pervers. Une fois condamnés et incarcérés, ces « malades », qui auparavant auraient été jugés irresponsables, peuvent être maintenus en milieu carcéral, certains ne pouvant pas bénéficier d’aménagements de peine en raison même de leurs troubles. Par ailleurs, la stabilisation médicamenteuse des malades durant le temps de la détention préventive autorise parfois à requalifier une psychose en état limite, ce qui entraîne un basculement dans le régime de la responsabilité.

Le phénomène s’étend aux juridictions inférieures. Si l’expertise psychiatrique est présente aux assises, elle n’est pas obligatoire dans les affaires qui ne sont ni criminelles, ni sexuelles. Or près de la moitié des détenus psychotiques entrent en prison à la suite d’une condamnation en correctionnelle. Le système de comparution immédiate, fondé sur la rapidité des procédures, est un piège pour les sujets souffrant de troubles psychiques : même lorsqu’une expertise psychiatrique peut être requise, celle-ci n’autorise pas la suspension de la détention [12]. Pour un délit mineur et une peine courte, le malade subit la prison au lieu d’être hospitalisé. Les psychiatres de maison d’arrêt prennent en charge des malades délirants qui n’ont jamais vu un médecin [13]. À quand la généralisation de ces « consternants procès des malades mentaux », spectacle désolant de malades gênés par leur traitement médical et ne parvenant pas à se défendre ? [14] Si tant est qu’elle puisse en avoir une, la justice a-t-elle pour fonction d’être un lieu cathartique ? Non seulement la folie n’est plus synonyme d’irresponsabilité, mais elle est parfois une source d’aggravation de la peine à partir du diagnostic sans appel de dangerosité. L’esprit du nouvel article 122-1 du Code pénal a donc été détourné dans un sens de défense sociale, comme le montre le rapport d’audition des experts psychiatres publié en 2007 [15].

L’accélération du rythme des réformes législatives et des annonces au gré des faits divers (de l’affaire de Pau en 2004 à celle de Grenoble en 2008) – passage à l’acte politique répondant à un passage à l’acte pathologique [16] – ne peut que s’accentuer dans le cadre d’une société qui produit de la marginalité, dans celui d’une psychiatrie ouverte mais sans moyens pour compenser la fin de l’asile et dans le contexte sous-tendu par un affichage politique en faveur des victimes. Le fait divers le plus récent, en novembre 2008, a réactivé les projets débattus depuis 2005, en parallèle de l’adoption controversée du principe de peine de sûreté [17] : injonctions de soins, fichiers des hospitalisés d’office, création de nouveaux centres. Si l’idée de responsabilité civile des malades a été rejetée par le Conseil d’État en 2008, le dernier aspect est le plus avancé. Comment interpréter la création des dix-neuf unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) prévues en 2002 par la loi d’orientation et de programmation pour la justice, dite loi Perben ? Ces unités, dont l’inauguration est imminente (2009-2010), situées dans les hôpitaux, sont rattachées aux secteurs de psychiatrie pénitentiaire et leur sécurisation sera assurée par l’administration pénitentiaire [18]. Retour des malades à l’hôpital ou carcéralisation des soins hospitaliers ?

On comprend bien comment une moindre tolérance envers la marginalité urbaine, comment la désinstitutionnalisation de l’hôpital psychiatrique, comment la politique des victimes favorisent de concert la carcéralisation des malades. Mais l’enfer est aussi pavé de bonnes intentions. On en donnera quelques exemples pour finir. La réforme du mode d’hospitalisation (1990), en considérant l’hospitalisation libre comme le « cas général », a rendu plus difficile l’hospitalisation sous contrainte, retardant ainsi la prise en charge de malades difficiles qui peuvent se retrouver confrontés à la prison. La politique de secteur est certes moins discriminante pour le malade, puisqu’elle tend à fondre l’institution psychiatrique dans la ville et à maintenir les patients dans leur environnement social d’origine, mais elle suppose un suivi permanent et un dispositif d’intégration urbaine coûteux, qui laisse certains malades sans protection. La démocratie ne joue-t-elle pas contre elle-même lorsqu’elle veut faire du fou un citoyen absolument comme les autres ?

par Laurence Guignard & Hervé Guillemain, le  2 décembre 2008


Aller plus loin

- Les textes de lois

La loi de 1838 sur les aliénés

Le texte de la circulaire Chaumié (1905)

La loi du 27 juin 1990 relative aux droits et à la protection des personnes hospitalisées

Les articles du nouveau Code pénal de 1994

La loi de 2008 relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental

- Les rapports récents

Un document de l’École nationale de la magistrature sur les UHSA (septembre 2007)

Un essai de législation internationale comparée du Sénat (2004)

Le rapport

de la commission d’audition (2007)

- Une conférence en ligne sur l’expertise psychiatrique

Une conférence de Michel Bénézech sur la prise en charge des malades mentaux dangereux

Pour citer cet article :

Laurence Guignard & Hervé Guillemain, « Les fous en prison ? », La Vie des idées, 2 décembre 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-fous-en-prison.html

Si vous souhaitez critiquer ou développer cet article, vous êtes invité à proposer un texte au comité de rédaction. Nous vous répondrons dans les meilleurs délais : redaction@laviedesidees.fr.

Notes

[1] F. Chauvaud, Les Experts du crime. La médecine légale en France au XIXe siècle, Paris, Aubier, 2000, p. 162 ; M. Renneville, Crime et folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires, Paris, Fayard, 2003.

[2] L’étude épidémiologique des troubles psychiatriques chez les détenus, réalisée en 2004 dans une vingtaine de prisons, par un comité scientifique piloté par les ministères de la Santé et de la Justice, avec l’intervention des professionnels de santé et pénitentiaires, rassemble l’essentiel des données qui font aujourd’hui référence (F. Rouillon et alii, Étude épidémiologique des troubles psychiatriques chez les personnes détenues en prison, 2004).

[3] C. Prieur, « La psychiatrie française va de plus en plus mal », Le Monde, 21 novembre 2008.

[4] Loi du 16-25 août 1790, art. 3, titre 11 : « L’autorité administrative est investie du soin d’obvier ou de remédier aux événements fâcheux qui pourraient être occasionnés par les insensés et les furieux laissés en liberté ou par des animaux malfaisants et féroces ». Article 491 du Code civil de 1804 : « Dans le cas de fureur, si l’interdiction n’est provoquée ni par l’époux ni par les parents, elle doit l’être par le commissaire du gouvernement, qui, dans les cas d’imbécillité ou de démence, peut aussi la provoquer contre un individu qui n’a ni époux, ni épouse, ni parent connus. »

[5] J.-E.-L. Ortolan, Éléments de droit pénal, Paris, 1855, p. 99.

[6] Raymond Saleilles, L’Individualisation de la peine, Paris, 1898 ; Gabriel Tarde, La Philosophie pénale, Paris, 1890.

[7] Bulletin des arrêts de la Cour de Cassation rendus en matière criminelle, tome 90, n° 170, année 1885, 1887, p. 285. Il s’agit du rejet du pourvoi d’Émile Picollet contre un arrêt rendu le 30 avril 1885 par la Cour d’appel de Chambéry.

[8] Circulaire Garde des Sceaux Chaumié du 12 décembre 1905.

[9] Ces nouvelles « propositions » médicales se traduisent très tôt par d’intenses débats médico-judiciaires qui s’amorcent à partir du milieu des années 1820 autour de la question de la monomanie homicide. Des médecins célèbres dénoncent l’erreur judiciaire et affirment que les gestes homicides commis par Léger (1824), Papavoine (1825), Cornier (1826) ou, un peu plus tard, Pierre Rivière (1835) sont le fruit d’une maladie mentale partielle dont le crime serait l’unique symptôme. La justice reste alors attachée à des conceptions plus traditionnelles et les condamne tous à mort. Les incertitudes profitent cependant à Henriette Cornier et Pierre Rivière qui voient leur peine commuée. Voir, à ce propos, Michel Foucault (dir.), Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… Un cas de parricide au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1973.

[10] Audition publique, expertise psychiatrique pénale, rapport de la commission d’audition, mai 2007, tableau 1, p. 17. À partir des annuaires statistiques de la justice, on peut donner les chiffres suivants concernant les non-lieux pour démence : 528 en 1985, 518 en 1986, 444 en 1987, 518 en 1988, 611 en 1989, 424 en 1990, 372 en 1991, 493 en 1992, 370 en 1993, 350 en 1994, 340 en 1995, 309 en 1996, 190 en 1997, 211 en 1998 et 286 en 1999.

[11] M. Bénézech, « Nous sommes responsables de la criminalisation abusive des passages à l’acte pathologiques », Journal français de psychiatrie, n° 13, p. 23.

[12] B. Brahmy, « Psychiatrie et prison », Études, 2005, n° 6, p. 751-760.

[13] V. Jourdan, « Moins cher que l’hôpital, la prison », Le Monde diplomatique, juillet 2006.

[14] M. Peyrot, « Les consternants procès des malades mentaux », Journal français de psychiatrie, n° 13, p. 18 ; Voir l’exemple cité dans A. Salles, « Prostré et comateux, un fou devant la cour d’assises », Le Monde, 15 novembre 2008.

[15] Audition publique, expertise psychiatrique pénale, rapport de la commission d’audition, mai 2007, p. 20.

[16] « Une réforme de la psychiatrie : pour quoi faire ? », Le Quotidien du médecin, 17 novembre 2008.

[17] Loi du 25 février 2008 relative à la rétention de sûreté et à la déclaration d’irresponsabilité pénale pour cause de trouble mental.

[18] Circulaire DHOS/O2/F2/E4 no 2007-284 du 16 juillet 2007 relative aux modalités de financement des dépenses d’investissement des unités d’hospitalisation spécialement aménagées (UHSA).

 
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Publié par le avril 26, 2013 dans civilisation

 
 
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