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Chili: dictature ou régime militaire? par Álvaro Cuadra

Álvaro Cuadra.

AMLATINA ALAI, 06/01/2012.- Plus de quatre décennies après ce triste mois de septembre 1973,  des secteurs de la société chilienne [1] débattent pour savoir s’il s’agissait d’une «dictature» ou s’il est préférable de se référer à cette période comme un «régime militaire». A première vue, ce débat peut s’apparenter à une discussion byzantine, une simple dissertation sémantique sans conséquence majeure. Cependant, le langage est un outil fondamental dans la construction de la mémoire et de l’imaginaire d’une société. Ce n’est donc pas une mince affaire, au contraire. Car le politique se cristallise dans le domaine de la symbolique.

Après l’assaut du pouvoir, les militaires putschistes ont lancé une opération de nettoyage qui a débuté par le langage. Ce n’était pas un «coup d’Etat» sanglant mais plutôt un «soulèvement militaire», comme si un tel euphémisme pouvait laver les rues éclaboussées par le sang du Chili. Souvent, il arrive que plus un acte est méprisable, plus il est recouvert d’une rhétorique qui cache sa nature. Ainsi, chaque document et déclaration d’Augusto Pinochet prenaient un ton formel et mercuriale de façon à légitimer l’ignominie.

Pendant dix-sept ans, les Chiliens étaient non seulement pris en otage par les armes, mais, surtout, prisonniers du langage. Le nouveau pouvoir s’est emparé de la parole et a réduit au silence toute dissidence. Si toute dictature se définit comme un gouvernement qui impose son autorité en violant les lois précédemment en vigueur, la dictature du langage peut être comprise comme un embrigadement symbolique qui légitime par ses signes une autorité de facto. Par conséquent, toute dictature surveille le langage, l’administre et le censure.

Lorsque aujourd’hui survient la dichotomie entre les termes «dictature» et «régime militaire», ce qui est en jeu, c’est précisément la dictature du langage. Après plus de vingt ans du soi-disant retour à la démocratie, la société chilienne reste soumise aux institutions politiques et économiques engendrées pendant la dictature. Mais elle avant tout assujettie à la dictature des signes, véritable «diglossie» dans laquelle la vérité est mensonge et le mensonge est vérité.

Les Chiliens ont été forcés à accepter que le mot «démocratie», par exemple, soit la collusion des pouvoirs factuelles et politiques opportunistes, tout comme nous acceptons que le «développement du pays» ne soit pas autre chose que le profit et la cupidité des grands groupes économiques nationaux et étrangers. La dictature du langage est l’alchimie perverse qui prolonge symboliquement le pouvoir des puissants. Ainsi, nous assistons dans notre pays au paradoxe où toute revendication sociale ou démocratique se transforme immédiatement en menace pour la démocratie elle-même. La dictature du langage n’est rien d’autre que le langage de la dictature au moment où le peuple aspire à la démocratie.

Alvaro Cuadra est chercheur et enseignant à l’Ecole Latino-américaine de Postgrade. ELAP. Université ARCIS

1. Le Conseil national de l’éducation (CNED) a décidé de remplacer le terme de « dictature » par « régime militaire » dans les manuels scolaires chiliens. La dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990) a fait 40 000 victimes, près de 4000 personnes ont été tuées ou portées disparues.

Publié le 6.1.2012 sur http://alainet.org/active/51946

Traduction de EM pour http://www.hastasiempre.info

 
 
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