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SAINT GEORGES ET LE DRAGON; REJETER LA LANGUE COLONIALE par Pascale CASANOVA

SAINT GEORGES ET LE DRAGON; REJETER LA LANGUE COLONIALE par Pascale CASANOVA

J’ai récemment signé un texte de défense de la langue française face au franglais langue de la domination mais qu’en est-il de la "négritude" et du choix du français par ses auteurs, est-ce que la langue de Diderot et même celle de Marat qui conseillait aux "nègres" de tuer leurs maîtres colonisateurs qui venaient réclamer une représentation dxans les Assemblées de la Révolution.  Caroline me transmet cet article alors que je suis en train de travailler un livre de Pascal Casanova consacré à kafka sont j’espère rendre compte et qui est tout entier sur le même thème celui du refus de l’assimilation dans la soumission que Kafka reproche à son père et qui cherche son identité entre refus du sionisme, tchèque, allemand et yiddish. La question n’est pas simple en tout cas elle se pose différement pour d’autres peuples colonisés encore plus radicalement au niveau de la langue et qui n’ont pas la distance du créole en l’occurrence la colonisation hispanique et portugaise. Et là nous retrouvons la question fondamentale de ce texte qui au-delà de la langue pose la question du public auquel on s’adresse et le marxiste radical qu’est Ngugi wa Thiong’o  ne fait que désigner un rapport social colonisateur où à l’inverse de l’espagnol et du portugais, l’anglais et le français sont des langues d’élite. Mais même pour l’espagnol il demeure le morcellement et l’autarcie de la langue des indiens. Merci Caroline.(note de danielle Bleitrach)
Texte disponible ici :
http://www.revuedeslivres.fr/saint-georges-et-le-dragon-rejeter-la-langue-coloniale-par-pascale-casanova/

À propos de :

Ngugi wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, trad. S. Prudhomme, Paris, La Fabrique, 2011, 168 p., 15 ?.

Pascale Casanova enseigne la littérature à Duke University. Elle est l’auteure de Beckett l’abstracteur. Anatomie d’une révolution littéraire (Seuil, 1997) et de La République mondiale des lettres (Seuil, 2008 [1999]) qui a été traduit dans une douzaine de langues. Dernières publications : Des littératures combatives. L’internationale des nationalismes littéraires (dir., Raisons d’agir, 2011) et Kafka en colère (Seuil, 2011).

Vingt-cinq ans après sa parution, Decolonizing the Mind de Ngugi wa Thiong’o est enfin traduit en France. Dans ce texte, devenu une référence dans de nombreux pays, l’auteur, écrivain et universitaire anglophone, explique son choix définitif pour la langue kikuyu dans ses écrits fictionnels et son abandon de l’anglais, instrument ultime de la colonisation. Opposant le choix politique radical de Ngugi aux parcours littéraires de grands auteurs francophones de la Négritude, comme Césaire et Senghor, Pascale Casanova affirme l’actualité et la nécessité du projet ngugien dans un contexte francophone où cette question brille par son absence.

« À la conférence sur la littérature du Commonwealth, écrit ironiquement Salman Rushdie, j’ai parlé avec le poète australien Randolph Stow, l’Antillais Wilson Harris, le Kenyan Ngugi wa Thiong’o, Anita Desai de l’Inde et la romancière canadienne Aritha Van Herk. J’ai été convaincu qu’il était impossible de dire ce que pouvait raisonnablement signifier la "littérature du Commonwealth". Van Herk parla avec éloquence du problème posé par la nécessité de tracer des cartes imaginaires du grand vide canadien, Wilson Harris s’élança dans de grands envols de lyrisme métaphysique, Anita Desai parla en murmures de son roman, et je me demandai ce qu’on pouvait bien lui trouver en commun avec le marxiste engagé Ngugi, un écrivain ouvertement politique, qui exprima son rejet de la langue anglaise en lisant son oeuvre en swahili, avec une version en suédois lue par son traducteur, ce qui nous laissa complètement abasourdis1. » Si Rushdie ignore le kikuyu, comme (presque) tout le monde, il comprend le rejet de l’anglais. Ngugi est le premier écrivain africain qui ait refusé la règle tacite du jeu colonial : la domination linguistique. L’un des premiers qui ait à la fois pointé l’évidence de l’usage des langues européennes comme langues littéraires africaines et qui l’ait courageusement et explicitement refusé. Le seul (jusqu’ici) qui ait écrit un livre d’adieu à l’anglais, en anglais, pour s’expliquer sur son choix, politique autant que littéraire. Ngugi n’écrit plus de fictions en anglais depuis l’écriture de ce livre il y a vingt-cinq ans (1986). Il écrit désormais dans sa langue maternelle : le kikuyu.

C’est une révolution symbolique que, nous Français, nous n’avons pas perçue. Decolonizing the Mind est aujourd’hui un classique partout dans le monde, et nous sommes les derniers en date à le traduire. Nous n’y avons rien compris. Quoi ? Ils voudraient écrire en langues africaines ? Mais ils seraient fous ? quand nous leur avons fait un si beau cadeau ! Un peu forcé il est vrai, mais enfin, cela en valait la peine ! Senghor l’a dit lui-même dans son fameux article « Le français, langue de culture » qui, une fois encore, faisait quelques variations sur le français langue de l’universel, et dans lequel il affirmait qu’il préférait « pour tout dire, la syntaxe de la raison à celle de l’émotion2 ». Il y avouait l’invraisemblable étendue de sa dépendance : « Je pense en français, je m’exprime mieux en français que dans ma langue maternelle3. » Comme s’il était entendu que Senghor et Césaire aient été aveuglés par la langue, soumis de façon évidente devant l’instrument par excellence de la violence coloniale. Benjamin Péret écrivait ainsi à propos de ce dernier : « J’ai l’honneur de saluer ici le premier grand poète noir qui a rompu ses amarres et s’élance, sans se préoccuper d’aucune étoile polaire, d’aucune croix du Sud intellectuelle, avec pour seul guide son désir aveugle4. » Curieuse façon de rompre les amarres? Comme si écrire en français était une si belle chose qu’il était tacitement entendu qu’« ils » dussent « nous » en remercier. Tout se passe comme si, chez « nous », la question de la langue d’écriture imposée aux colonisés ne se posait pas. Césaire « s’est senti Africain » mais il est soigneusement resté dans le giron français?

Comme l’a magnifiquement dit Wole Soyinka, critiquant l’intellectualisme de la Négritude : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore. » Le Cahier d’un retour au pays natal et plus encore le Discours sur le colonialisme ? dans lequel Césaire affirme notamment que « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral », et qu’« Au bout [?] de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès, lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent5 » ? sont, certes, de magnifiques protestations, de grandioses refus, des malédictions apparemment beaucoup plus virulentes que celles de Ngugi, mais comparés à ses actions concrètes, ce ne sont que des imprécations rhétoriques, de la « Poésie » qui a fini au Panthéon. Ngugi tient à souligner la contradiction politique dans laquelle étaient pris les poètes francophones : « en récompense de ses loyaux services, Senghor s’est vu gratifier d’une place d?honneur à l’Académie française », écrit-il (p. 43). « Nous » sommes le Prospero de la pièce de Shakespeare qui s’écrie : « je t’ai pris en pitié, je me suis donné la peine de t’apprendre à parler ; alors que toi-même ‘ sauvage ‘ tu ne connaissais pas ta propre pensée, alors que tu allais jacassant comme une brute, j’ai doté tes intentions de vocables qui les pussent exprimer [?] Je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître », et à qui Caliban-Ngugi répond, plein de rage et de colère : « Vous m’avez appris à parler, et tout le profit que j’en ai tiré, c’est de savoir maudire : que la peste rouge vous emporte pour m’avoir enseigné votre langage 6. » Caliban rechignait à parler l’anglais et Senghor et Césaire étaient agrégés de français. Voilà la différence ! Ngugi est plus sérieux, en un sens, plus cohérent avec lui-même, moins « littéraire », moins narcissique aussi, plus préoccupé d’un « peuple » qui, à certaines conditions, pourrait devenir un « public ». « La composition du public décida du choix de la langue et le choix de la langue décida du public » (p. 80). On trouve bien dans Décoloniser l’esprit quelque chose de l’ordre d’une idéalisation, d’une mythification des « ouvriers et des paysans » figurant les volontés simples et bonnes du peuple, d’une croyance naïve dans un public idéal et actif, mais qu’importe puisqu’elles donnent à tout le texte son souffle et son indéniable puissance critique.

 

cadeau de Caroline : Phénomène (n.m.) de Chris Marker

cadeau de Caroline : Phénomène (n.m.) de Chris Marker

Phénomène (n.m.) de Chris Marker première publication MAGAZINE TRAFIC (PARIS, 1999) Lui aussi observe le monde tel qu’il va, il voit ce que d’autres ignorent, note en homme d’image les petits changements dont on ne sait où ils nous mènent.  Il y a des gens comme ça, ils savent regarder, ils s’intéressent à un peuple au quotidien, cela leur évite en Corée du Nord d’être en train d’idéologiser soit pour encenser le régime, soit pour inventer un repoussoir et sa caméra est liberté, Chris Marker aussi, comme Heine, institue ces correspondances  entre l’art, la politique et la vie des peuples comme quand il découvre dans la population épuisée du métro des figures de tableau venues directement du Louvre proche. . les héros fatigués retrouvent leur splendeur.  merci à Caroline qui m’a envoyé ce texte en réponse aux miens sur le complot, peut-être qu’un jour quelque chose saturé par la sottise des jeux télévisuels bougera et changera la donne, est-ce dieu, le père d’Alice au pays des merveilles ou l’exquis Isaac babel.(note de danielle Bleitrach).

Sa définition de la nouvelle est très simple: "c’est le récit d?un événement inhabituel" (Isaac Babel citant Goethe lors d’une discussion à l’Union des Ecrivains)

Sans doute de nombreux observateurs firent-ils la même observation au même moment dans des circonstances diverses, ou bien dans les mêmes circonstances à des moments divers, mais la totalité du phénomène ne doit pas avoir pris plus de deux ou trois jours pour devenir un sujet d’étonnement, d’alarme et pour finir d’épouvante. En ce qui concerne Loewen, la première manifestation du phénomène lui fut révelée pendant qu’il assistait calmement, assis devant son téléviseur, à la finale du match France-Hongrie. L’enjeu était sérieux: quel pays allait représenter l’Europe dans la toute nouvelle Coupe Intercontinentale de football. Sur un score de zéro à zéro, c’étaient maintenant les séries de tirs au but. Peu supporter dans l’âme, mais intéressé par le talent sous toutes ses formes, Loewen avait remarqué que depuis quelques années ce postlude autrefois exceptionnel finissait par devenir la règle, et le moment de vérité d’un jeu où il semblait bien qu’aucune équipe n’était plus capable d’imposer sa supériorité dans le temps réglementaire. Les fédérations s’étaient même mises d’accord sur un nombre limité de ces tirs: douze en tout, six chances pour chaque camp, et jusqu’à présent cela avait suffi pour que l’équilibre se rompe à un moment donné et que ce subtil cocktail de chance, de tension, d’angoisse et de volonté libère un but salvateur, et la victoire.

Mais ce soir-là on approchait de la limite. Dix tirs, dix buts, la solidité des gardiens n’avait rien pu contre des tireurs déchaînés. C’était au tour de Primerose, et le goal hongrais se ramassait comme une grenouille. La situation n?était pas nouvelle. C’était souvent au dernier échange que toute l’énergie du match se concentrait sur deux hommes, et qu’inévitablement l’un des deux craquait. Lorsque le pied du Guadeloupéen cueillit le ballon en biais, le Hongrais saisit la manoeuvre en un clin d’oeil, anticipa en se jetant sur sa droite et bloqua le tir contre sa poitrine d’un geste protecteur. Les travées hongroises hurlèrent d’enthousiasme. On pouvait considérer la partie gagnée. Le dernier tireur était Szabo, et celui-là de sa vie n’avait jamais manqué un penalty: déjà, en cours de match, le laisser approcher de la surface de réparation était considéré comme un danger mortel.

Il prit son temps, chipota un peu sur l’emplacement exact de la balle pour énerver davantage le gardien français, c’était de bonne guerre. Il parut regarder le ciel (allait-il se mettre à pleuvoir entre le coup de pied et la parade?), le stade (où étaient au juste ceux qui l’encourageaient, y mettaient-ils assez de tonus?) et puis il shoota brusquement, effectuant son une-deux légendaire qui faisait partir le ballon dans la diagonale inverse de celle qu’attendait l’opposant, à cela près qu’en une nanoseconde il avait doublé son effet, et que l’anticipation de Barthez l’amenait à plonger dans le coin droit de la cage au moment où la balle filait sur le coin gauche à une vitesse de missile. Le contrepied était évident, imparable. Sur quoi le public ébaubi, et Loewen sur son écran, virent le goal français effectuer une sorte de rosace dans le vide, un retournement qui défiait toutes les lois de la physique et de la pesenteur, et le ramenait dans son coin gauche juste à temps pour recevoir le projectile à un centimetre de la ligne.

Étrangement, ce ne fut pas dans le public la clameur de joie qui avait accueilli la performance magyare. La stupéfaction l’emportait sur le triomphe, et ce qui fut répercuté sur le stade ressemblait à un gigantesque hoquet. En même temps se rejoignaient au centre du terrain les arbitres, les deux capitaines et les deux entraîneurs, l’oeil inquiiet et la mine contrite. Le règlement, qui jusqu’alors n’avait jamais eu l’occasion d’être appliqué, prévoyait que dans ce cas extrême le sort du match devait être tiré au sort, et ils prévoyaient l’hostilité des tribunes populaires. Il y a comme cela des phases de jeu qui immanquablement attirent les bordées de sifflets: une passe d’un arrière à son gardien, par exemple, ou aux courses de taureaux l’entrée des picadors. Ce serait bien pire quand les supporters s’apercevraient que le destin de leur équipe dépendait d’une pièce jetée en l’air. Et en effet, à mesure que le décryptage de la scène jouée au milieu du stade progressait de rang en rang, les sifflements et les huées s’empilaient en vagues sonores, comme le prélude de l’Or du Rhin. Autant en finir le plus vite possible, et l’arbitre de terrain lança sa pièce. Qui ne retomba pas.

Il fallut un moment aux tribunes pour comprendre qu’un événement bizarre venait de s’ajouter aux autres bizarreries de cet après-midi, et le silence qui interrompit net la symphonie wagnérienne des sifflets était lui-même d’une nature incongrue. Les officiels n’en menaient pas large: outre la menace de ce silence surnaturel, ils se devinaient parfaitement ridicules en gros plan sur les écrans de télévision qui ne devaient pas les lâcher d’une caméra. Se mettre à chercher la pièce à quatre pattes dans l’herbe, quand ils savaient qu’elle n’y était pas? Recommencer l’opération au risque de voir la même bizarrerie se reproduire? Un émissaire de la fédération qui accourait à bout de souffle leur chuchota quelque chose, et immédiatement les haut-parleurs, profitant du silence, bramèrent le communiqué qui venait d’être précipitamment élaboré, et cette chose inouïe: le match était proclamé nul, tout-à-fait nul, il serait donc rejoué et (coup de génie d’un des organisateurs) les billets de toutes les personnes présenetes seraient valables pour ce redoublement. Si bien que la sortie du stade s’effectua sans le tumulte qu’on aurait pu craindre. Il y eut quelques échanges d’invectives entre supporters des camps opposés, mais rien de très grave, et Loewen, qui avait tout observé grâce aux ralentis de la télévision, retourna à son bureau de professeur émérite de linguistique et sciences humaines dans un état de grande perplexité.

Lorsque plus tard il ralluma le téléviseur pour voir comment, dans le résumé sportif de la journée, les commentateurs allaient rendre compte de ces événements étranges, il s’aperçut que le programme avait été bouleversé: au lieu du journal, on voyait encore la retransmission en direct du Global Village Contest de tennis, où s’affrontaient en finale le jeune prodige ukrainien Tchernenko et le vétéran Slicombe. Contrairement au football, cette compétition ne prévoyait pas de limitation au nombre des tie-breaks (des "jeux décisifs" disaient les gens du télévision, et le linguistique cohérent qu’était Loewen bouillait d’indignation devant cette sotte préférence d’une imprécision française à la précision anglo-saxonne: n’importe quel jeu pouvait être décisif, un tie-break était un tie-break) et les joueurs en étaient à leur cinquantième échange, chacun à son tour gagnant inexorablement son service. La partie allait être interrompue avec la nuit qui tombait, et reprendre le lendemain? "Ce jour est vraiment celui de tous les jamais-vus" pensa Loewen. Il allait éteindre le poste et rejoindre ses collègues dans la salle de travail, quand il pensa que la chaîne Beta-Sport ne transmettait pas, elle en direct, et se livrait peut-être à l’exégèse du football qu’il avait attendue (et pourquoi pas aussi du tennis?)

Ce qu’il vit le fit passer de la curiosité amusée à cet état un peu floconneux qu’on traverse à la fin d’une gueule de bois, lorsque la perception du monde réel commence à devenir plus nette, et qu’on se sent déplorablement incapable de lui faire face. On ne sait pas trop de quel côté est l’irréalité, mais il est certain que l’un des deux, vous ou le monde, n’est pas à sa place. C?est à travers cette brume du non-ajustement que Loewen entendait les journalistes sportifs s’égosiller sur l’image sans cesse reprise, sous tous les angles et à toutes les cadences de ralenti, de l’arrivée du 100 mètres aux Jeux Universitaires de Barcelone. Image en mouvement qui laissait place maintenant à une seule image, fixe. Loewen ne pouvait pas s’empêcher de penser à cette expression devenue courante chez les jeunes gens pour souligner les différences entre deux personnes ou deux situations "Y a pas photo!". Ici il y avait photo, et quelle photo! Un entrelacs de membres flous, un monstre à huit têtes, une fleur à pétales de bras et de jambes qui ressemblait aux surimpressions qu’Etienne-Jules Marey avait composées au siècle précédent pour analyser le mouvement humain. C’était la photo officielle, inattaquable, destinée à toujours l’emporter sur les imperfections de l’oeil. Au centre de cette méduse, un minuscule point noir, opaque, représentait le seul espace commun à tant de gestes divaguants, le moyau dur où ils se rassemblaient tous, où ils ne faisaient plus qu’un, et ce point se situait exactement à la verticale de la ligne d’arrivée: les huit coureurs l’avaient franchie ensemble, à la même fraction de seconde.

La fréquentation assidue de Platon avait inscrit dans les profondeurs de Loewen cette idée combattue par tout le reste de son éducation, qu’il y a une zone de l’esprit où nous savons tout, où nous avons tout vu, où tout se déchiffre, où tout se prévoit. La rumeur qu’il entendait croître en volume, autour de la table de travail où s’étaient déjà rassemblés ses collègues, comme il avait entendu s’enfler le volume des sifflets au moment du tirage au sort, rien à mesure qu’il descendait le grand escalier de bois sombre n’aurait pu lui faire dire raisonnablement qu’elle avait un rapport quelconque avec les extravagances qui semblaient affecter le monde du sport depuis quelques heures. Et en même temps quelqu’un en lui savait déjà que c’était le phénomène, le fameux phénomène qui allait lui apparaître sous de nouvelles espèces. L’objet de la réunion était comme chaque année la mise à jour des résultats des examens, leur comparaison et la préparation de la cérémonie où ils seraient proclamés. Toutes les branches du collège avaient interrogé leurs cerveaux électroniques, et sur les longues bandes sorties des imprimantes comme des papyrus, étalées sur la table et apparemement compulsées l’une après l’autre avec incrédulité par le choeur des maîtres intègres, il s’apercevait qu’il n’éprouvait aucun étonnement à lire partout, en face de tous les noms, au carrefour de toutes les discipllines, la même note. Douze et demi. Douze et demi. Douze et demi. Un collège entier s’alignait un peu au-dessus de la moyenne, comme autant de footballeurs, de tennismen ou de coureurs à pied incapables de se départager.

Il y avait longtemps que le système de notation des établissements de haut niveau n’obéissait plus à la subjectivité toute puissante d’un professeur toujours enclin à voir dans un texte la projection des sentiments qu’il éprouvait envers son auteur, sympathie ou agacement. Sans pouvoir totalement éliminer ces résidus humains, le nouveau système les corrigeait substantiellement en prévoyant seulement une série de plus et de minus distribués au fur et à mesure de la lecture, que l’ordinateur enregistrait et digérait, mais dont la synthèse demeurait dans ses entrailles jusqu’à la communication finale des résultats, pour éviter justement un coup de pouce subjectif de dernière minute. Maintenant, à parcourir de mémoire la façon dont il avait procédé la semaine précédente, Loewen analysait son propre fonctionnement. Il revoyait comment, chez tel brillant sujet, il avait constaté une tendance à se satisfaire de sa propre brillance: un développement un peu complaisant, une comparaison hasardeuse dont il était évident que l’auteur s’était dit "peu importe, je leur en mets plein la vue" et deux minus s’étaient ensuivis : clac! comme en d’autres temps les bons, les aimants professeurs de Kipling y allaient de deux coups de fouet, pour le bien du disciple, tu seras un homme mon fils. En revanche chez un traînard visiblement peu doué, il avait trouvé juste de relever l’effort de clarification dans un domaine où il avait d’abord pataugé, le preuve palpable qu’ici ou là il s’était astreint à un véritable travail de documentation, de vérification. Plus, plus. S’il s’était projeté en imagination dans la synthèse de l’ordinateur, il aurait affirmé que cela ne changeait pas grand chose, le brillant restait brillant, le terne terne, le caquet du premier juste un peu rabattu, l’humilité du second juste un peu relevée, c’était tout. Et en fait il semblait bien que ses scrupules mis bout à bout avaient accouché, au terme de leurs métamorphoses informatiques, de cette délirante mise à plat.

Pour le groupe de professeurs agités devant la découverte du phénomène, tout apparemment se résumait à une nouvelle extravagance des ordinateurs. C?était dans l’air du temps, il y avait l’histoire du fameux bug de l’an 2000 et périodiquement des anecdotes circulaient, plus ou moins enjolivées, où l’intelligence humaine se vengeait de l’intelligence des machines en leur prêtant le pouvoir d’effacer les comptes en banque ou de communiquer à des gens bien vivants la date de leur décès. C’était une farce logicielle, voilà tout, l’intervention des experts allait y mettre bon ordre, et cela resterait une bonnne histoire à raconter à l’heure de l’apératif. Loewen en déduisait que ses collègues n’avaient pas eu le temps de glaner comme lui les informations qui donnaient une toute autre tournure à ce listing égalitaire. Pourtant la télévision était allumée, muette et clignotante, dans le coin-fumoir de la grande salle, à-côté du bar, mais il était clair que personne ne la regardait plus vraiment, le contenu de ses images s?était perdu comme la symbolique des flammes d’un feu de bois: elle était là, voilà tout, et eut-elle montré en direct la fin du monde, on l’aurait à à peine gratifiée d’un regard distrait ? encore un feuilleton japonais?.  tout en trouvant que le plafond bougeait bizarrement. Sans le vouloir, c’est l’un de ces innocents collègues (le directeur du département de littérature anglaise) qui fournit un nouvel aliment aux réflexions de Loewen en s’exclamant dans un grand éclat de rire "C’est comme dans Alice, n’est-ce pas? Tout le monde gagne et tout le monde a un prix!"

"Everybody has won and all must have prizes!" s?écriait le Dodo au chapitre III. Loewen n’était pas le premier à avoir joué avec l’idée d?une Alice cryptée. Qu’attendre d’autre d’un Charles Lutwidge Dodgson qui était capable de mémoriser le nombre pi jusqu’à la soixante-et-onzième décimale. Pas d’une façon pédante et systématique, celle des redoutables raseurs qui prétendent déchiffrer la Bible à l’aide de la numérologie, mais comme cela, en jouant, parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, parce que l’évocation d’une "après-midi dorée" et d’une "enfant chérie’ se déployait comme une mélodie improvisée sur la basse chiffrée de son incessante rumination mathématique. Pendant longtemps les exégètes avaient buté sur cette apparente contradiction entre la fantaisie incontrôlée du conte et une mathématique que l’on présumait massivement logique, opaque, lisse et close dans ses raisonnements. Les découvertes de la seconde moitié du XXe siècle avaient balayé ces querelles de famille: désormais les mathématiques accueillaient, c’est trop dire, chérissaient le flou, l’incontroôlé, le désordonné, et la causus race ("chacun commençait à courir quand il voulait, s’arrêtait quand il voulait, si bien qu’il n’était pas facile de savoir quand la course était finie") pouvait très convenablement s?interpréter comme une figuration de la théorie du chaos. Et maintenant cela. Les paroles du Dodo,arcanes de la nouvelle pensée, formulation en demi-sourire d’une équation fondatrice, le E=MC2 d’une fin de l’histoire à laquelle personne n’avait jamais sérieusement pensé, qui allait saper toutes les idées de compétition et d’excellence sur lesquelles le progrès humain s’était toujours basé. Il y avait bien eu un obscur prophète de Judée qui disait quelque chose en ce sens "les derniers seront les premiers".  mais cette part de son enseignement s’était depuis longtemps perdue dans les sables.

"Quitte à éprouver les sensations d’une gueule de bois, autant en avoir les bons côtés", pensa Loewen en se dirigeant résolument vers le bar. Il se versa un grand verre de Cutty Shark, y jeta quelques glaçons en forme de torse féminin (une provocation de longue date, destinée au Doyen, qui ne s’en était jamais aperçu) et l’avala avec l’énergie de Bogart dans le Faucon Maltais, "to clear understanding" C’était d?ailleurs un geste plutôt rituel, chez lui l’alcool n’avait jamais eu de vertu particulièrement éclairante, juste un petit réchauffement intérieur qui tenait à distance les monstres de la réalité, et c’était bien le moment. Récapitulons: ce que j’observe depuis tout-à-l’heure, est-ce le début d’un raz-de-marée qui va engloutir la civilisation, ou bien quelques signes destinés à un observateur privilégié ? moi ? qu’un programmeur inconnu destine à diffuser le message? A partir de quel nombre ces folies prennent-elles une valeur statistique? Où chercher maintenant d’autres manifestations immédiatement lisibles du phénomène? La réponse était dans son champ de vision: le téléviseur, à l’angle du bar. Il reflétait la table de travail et l’agitation des professeurs autour de leurs papyrus qu’ils n’arrêtaient pas de plier et de déplier comme si à force de les scruter allait apparaître quelque part l’exception, l’exception unique et suffisante pour ébranler le système ("Popper a bien dit qu’il n’existe de certitudes que négatives"), mais à travers l’image déformée de ce petit fragment du monde réel la télévision continuait de vivre sa vie autonome, et c’était l’heure des jeux?.

S’il y avait un lieu au monde où l’idée de compétition rejoignait sa pure essence, débarrassée de tout alibi et de tout ornement, c’était là. Lorsque par hasard, attendant un bulletin d’information, il en avait surpris quelques voltes, Loewen n’avait pas pu résister à la fascination. La Grèce inventait les Jeux Olympiques, Rome les combats de gladiateurs, le Moyen-Age les tournois et les cours d’amour, les Bouriates et les Samoyèdes se défiaient à coup de joutes poétiques comme Villon, comme Marot quand ils participaient au concours de Blois, les archers de Senlis rendaient le bouquet à ceux de Loisy, les Écossais jetaient les troncs d’arbres au loin comme des fléchettes, les petits chevaux de Sienne recevaient la bénédiction avant d’aller courir le Palio, le marquis de Queensberry établissaiit les règles du noble art, les enfants japonais faisaient s’entortiller des cerfs-volants aux élytres vernies, et pour finir l’entonnoir du Vingtième Siècle avait réduit cet antique instinct de l’affrontement à son équation minimale: un enclos hideux où quelques niais s’efforçaient de répondre à des questions ineptes posées par un crétin. Si le phénomène devait se manifester dans toute sa floire, pas de meilleur écrin. Avant de se risquer à ce moment de vérité, Loewen se servit un autre verre de Cutty Shark, cette fois plutôt à la manière de Sterling Hayden dans Johnny Guitar ("Where is the boss"?). Le réchauffement intérieur s’en trouva accru de quelques degrès, et la paroi du monde ennemi recula de quelques mètres. C’est à cette distance prudente que, la télécommande à la main, il commença son inspection, chaîne après chaîne, à cette heure là, presque toutes les stations avaient leurs émissions de jeux, et il n’eut même pas besoin d’ajouter le son pour comprendre que partout c’était l’affolement. La gestuelle nécessaire à toutes les phases du drame, cabrioles et embrassades chez les vainqueurs, mains crispées et torsions diverses chez les perdants, était complètement brouillée. Les deux camps pavoisaient ensemble, chacun pour sa caméra, et l’animateur jetait des regards éperdus en direction de la régie. La roue qui devait s’arrêter sur un chiffre porteur de gain ou de perte continuait de tourner, emballée comme un cheval. Les panneaux annonceurs de bonne ou de mauvaise réponse n’en finissaient plus de clignoter, toutes les lettres de l’alphabet défilaient en désordre, message pour les oiseaux d’une dactylo givrée. Et chacune à son tour les chaînes contaminées interrompaient leurs divertissements, revenaient au malheureux présentateur de service, rappelé en hâte, blême sous son maquillage inachevé, qui était sûrement en train de dire qu’on avait un petit problème (de mémoire de téléspectateur, on n’en avait jamais entendu un seul avouer un grand problèe), et pub!

Plus de doute possible. Le phénomène s’étendait comme un incendie de forêt porté par un bon vent. Toutes les variétés de la compétition allaient y passer, et Loewen éprouvait une sorte de torpeur qui n’était pas due seulement au whisky. Il ne pensait même pas à se retourner vers ses candides collègues pour les prévenir que leur histoire de note unique n’était pas un caprice d’ordinateur. Il avait plutôt envie de se trouver un poste commode d’observateur, et d’assister à la suite d’événements avec le détachement d’un chat. L’idée du programmeur, qui l’avait effleuré, tournait en lui pendant qu’il mesurait la liste des bizarreries à l’aune du seul étalon humain qui lui fût accessible: lui-même, quand il avait corrigé les copies. Quelles mains invisibles avaient tracé des suites de plus et de minus le long de toutes les activités humaines pour les faire se figer à leur point d’équilibre? Était-ce justement cette injure à l’intelligence humaine, le jeu télévisé, qui avait ébranlé quelque part dans les sphères célestes une longue paresse, tiré de son engourdissement un dieu blasé? Ce que les crimes accumulés de l’histoire n’avaient jamais obtenu, cuirassant plutôt d’indifférence le vague principe qui à la naissance des temps avait inscrit quelque part l’idée de justice, l’incandescence de la bêtise était-elle parvenue à le réanimer? Il se souvenait bien, tout blasé qu’il fût lui-même, qu’aux agressions du siècle il lui était arrivé de sentir quelque chose bouger faiblement au fond de lui: "tout de même, c’est trop!? Étaient-ils des millions à avoir une seule fois poussé ce même soupir, ce faible soupir, en même temps, et sans le vouloir réveillé le gardien qui somnolait à leur chevet?

Il poussa la croissée de la porte-fenêtre et avança sur le balcon, comme Gene Kelly dans un Américain à Paris ("not this city?’). La ville était belle, calme. Sans doute chaque foyer était-il en train de prendre la mesure du phénomène à l’échelle de son univers particulier, comme les professeurs derrière lui avec leurs listings. Il ne pensait pas à chercher d’autres images, elles étaient déjà en lui et se projetaient toutes seules. Les turfistes devaient s’ébahir devant des rangées de chevaux parallèles, les boursicoteurs devant des colonnes de zéros, petit à petit les nouvelles s’échangeraient, les rapprochements se feraient, et la peur grandirait. Lui se sentait devenir étranger à ses merveilles, et il admirait le pouvoir d’adaptation de l’être humain. Une heure plus tôt, les intermittences d’un penalty l’arrachaient de son fauteuil, maintenant il contemplait avec un intérêt amusé le début d’une métamorphose, la naissance d’un monde sans repères. Il allait être très curieux de voir comment on se comporterait dans ce monde, comment on y survivrait, comment on le gouvernerait. Il se pencha sur le balcon et sourit aimablement en voyant les groupes de colleurs d’affiches qui se dirigeaient, de l’autre côté de la rue, vers les panneaux électoraux.

 
 
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