RSS

[Le Paris de Céline, une arnaque aux bons sentiments par l’hagiographe Patrick Buisson et le cabotin Lorànt Deutsch.]

22 oct

19 octobre 2012 [Le Paris de Céline, une arnaque aux bons sentiments par l’hagiographe Patrick Buisson et le cabotin Lorànt Deutsch.]

En décembre 2011, clôturant les manifestations liées au cinquantenaire de la mort de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, un documentaire, Paris-Céline, était diffusé sur la chaîne thématique Histoire. Quelques mois plus tôt, il y en avait eu deux autres sur le même sujet, Voyage au bout de Céline (réalisation Jean-baptiste Peretti, France 5) et Le Procès Céline (réalisation Alain Moreau et Antoine de Meaux, Arte), qui, sur fond d’images d’époque ou de reconstitution graphique, donnaient largement la parole à des universitaires & écrivains de toutes sensibilités. Cela aboutissait à un portrait plus ou moins contrasté, mais en rien monolithique. Mais avec ce troisième docu, plus de palabres contradictoires, ni d’avis discordants sur telle ou telle partie de l’œuvre, juste une hagiographie du bonhomme qui fleure bon le temps radieux de l’ORTF, avec en bruit de fond un commentaire coupant cours au moindre débat, mise en perspective nuancée, sinon polémique. Et qui a donc pondu cette voix off idolâtre ? Un certain Patrick Buisson, maurassien précoce, admirateur de l’OAS (auquel il consacra sa maîtrise universitaire), ancien directeur de Minute, puis du Crapouillot, puis de Valeurs Actuelles, recyclé par après dans le business du conseil politique (avec son agence Publifact) auprès de Philippe de Villiers, Alain Madelin ou Nicolas Sarkozy, comme ministre de l’Intérieur puis président de la République.

Et rien que de très normal, l’auteur des deux opus ci-dessus, devenu patron de la chaîne Histoire depuis qu’elle a été rachetée par TF1, n’a eu qu’à se commander à lui-même un éloge de son écrivain préféré. En tant que producteur, réalisateur (avec un fantomatique Guillaume Laidet), mais aussi comme scribe d’un laïus officiel qui tient le crachoir pendant 66 minutes. Du coup, sûr de n’être contesté par personne, il s’est mis en tête d’adopter un style pseudo-célinien, d’en paraphraser les tics superficiels et la sa syntaxe oralisée. Pauvre trouvaille que ce «à la manière de» qui vulgarise platement le style dont on voudrait montrer le génie singulier, inimitable justement. Et pour couronner le tout, cherchant un faire-valoir audiovisuel, il a eu l’idée de faire dire son commentaire à l’écran par un certain Lorànt Deutsch, auteur du best-seller Métronome, l’histoire de France au rythme du métro parisien (aidé en sous-main par la plume mercenaire d’Emmanuel Haymann) & comédien plutôt boulevardier, mais chouchouté par les médias People. Casting parfait, l’interprète s’en donne à cœur joie, comme guide touristique revisitant les lieux-phares du Paris célinien, il n’a qu’un seul souci, prendre toute sa place de speaker dans le cadre et singer la gouaille de l’auteur, bref, lui voler la vedette, comme tous les arrivistes du cabotinage. À ce stade de médiocrité propagandiste, inutile d’en rajouter, on aimerait juste poser cette question : servir la soupe à quelqu’un qui aimait tant cracher dedans, est-ce la meilleure manière de lui rendre hommage ?

Et voilà que, miracle des produits dérivés oblige, ce documentaire, déjà promu DVD, nous revient en octobre 2012, sous la forme d’un Beau livre chez Albin Michel, avec pour auteur le même Patrick Buisson, et en gros plan sur la couverture, l’incontournable Lorànt Deutsch, prenant la pose à la fenêtre d’une chambre mansardée où le petit Louis-Ferdinand a grandi. Silhouetté au pochoir, l’écrivain n’en mène pas large et préfère montrer du doigt la tronche de sa doublure-lumière, ce comédien qui montre sa gueule in situ à une quinzaine de reprises dans le bouquin. D’ailleurs, cette imposture marketing vient de loin : dès l’avant-papier de 4 pages que le Figaro Magazine consacrait au projet, en juillet 2011, le reporter, un certain Jean-Christophe Buisson (fils de ? petit-neveu ?), en faisait des tonnes : Lorànt Deutsch si omniprésent sur les photos que Céline n’y avait plus qu’une portion congrue iconographique. Mais maintenant que c’est publié en grand format illustré, sans bande-son, on se demande ce qu’il vient faire là, ce zelig, vu qu’il n’a aucun bio-pitch à surjouer comme dans le film, plus voix au chapitre, sauf qu’il fallait bien recycler les bénéfices de ce  «produit d’appel». On se demande aussi combien il a touché de dividende pour cette figuration, même pas intelligente, comme on dit  au théâtre. Peu importe la faute de goût, du moment qu’on a du VIP bankable en haut de l’affiche. Quant au contenu du livre, texte & image, pas de surprise, c’est fait pour cumuler les niches commerciales : les amateurs du vieux Paris, les fondus de Céline et les fans du sus-nommé Deutsch. Et comme ça veut balayer large, pas de surprise, que du déjà vu & paru dans les innombrables anthologies de la Belle Epoque parisienne ou du Montmartre bohème. Côté archives visuelle, ça pourrait meubler tel ou tel aspect de la biographie illustrée d’un tas d’autres artistes – de Mac Orlan à Jean Renoir en passant par Cendrars ou Desnos –, sans avoir besoin de changer grand-chose au décor. Chromo & sépia à tout faire. Sauf que ça en devient parfois rigolo, par accident. Ainsi doit-on se taper 4 pages sur Offenbach sous prétexte que ses Bouffes Parisiennes jouxtent le passage Choiseul, pas moins de 6 pages sur l’Exposition Universelle 1900 en dépit de la brève satire assassine dont elle fait l’objet dans Mort à crédit, 4 pages sur Méliès, pareil sur les peintres montmartrois du XIXe siècle ainsi que 2 pages en sus sur le gamin de Paris à la Poulbot. Et comme ces lieux communs touristiques occupent le terrain, ça permet de faire l’impasse sur tant de pistes inexplorées. En autres pour les 20 premières années : les bas-quartiers, déjà cosmopolites, que Céline a sillonné lorsqu’il était jeune commis, la communauté libertaire de La Ruche à Rambouillet dont il a aperçu les mômes quand il était encaserné là-bas sinon l’hôpital du Val de Grâce où il a côtoyé des mois durant les gueules cassées du patriotisme.. Mais non, on préfère nous décrire l’élève Destouches en semi-cancre livré à lui-même, alors qu’il était un fils unique choyé et bien appliqué. On préfère nous le présenter, une fois médecin en bon samaritain d’un populo peu ragoûtant, alors qu’il fut tout autant chargé de mission à la SDN et grand voyageur en complet veston. Quant à Clichy, cette banlieue «rouge» où il exerce, son penchant frondeur sinon révolutionnaire, est réduit à de la cuisine politicienne en 2 pages d’un anticommunisme latent. Ensuite, ver la fin des années 30, on s’approche du moment-charnière, à traiter tout en délicatesse. En gros, comment noyer le poisson, alors qu’au lendemain du Front Populaire, Céline entame une carrière de pamphlétaire à plein temps, renouant ainsi avec le succès, en brossant touts les préjugés de l’époque dans le sens du poil ? Pour faire un sort à l’épineuse question de l’antisémitisme militant (et aux autres phobies qui vont de pair), il suffit au bonimenteur Patrick Buisson de quelques lignes : «des élucubrations apocalyptiques» entremêlées d’idées «anarcho-libertaires» puisque l’auteur «a viré prophète», qu’il «vaticine en virtuose de la jactance » avec «à l’affiche tous les cavaliers de l’Apocalypse : les soviets, les Juifs, les francs-maçons, les anglishes… tous faux-derches, et Cie». Ni plus ni moins, sans commentaire. Quoique si, j’allais oublier, pour notre biographe sous influence, ces appels aux meurtres xénophobes, en plein hitlérisme ascendant puis triomphant, ça lui fait l’effet d’un «tableau à la Jérôme Bosch». Aucune prise de distance, ni désolidarisation idéologique, juste une affaire d’esthétique picturale. D’ailleurs, selon le même tour de passe-passe, la bande de potes montmartrois de Céline – dont Le Vigan, Gen Paul, Ralph Soupault ou Marcel Aymé – ils ont beau être tous des antisémites notoires, expatriés ou accusés de collaboration après-guerre, c’est injustement qu’on a cherché des noises à ces joyeux lurons. Quant aux fréquentations douteuses du racialiste Montandon, ou de Darquier de Pellepoix – dont Céline a recopié les brochures pour nourrir ses pamphlets –, pas un mot. La France elle-même, sous l’Occupation, si l’on en croit les photos ici reproduites, n’a rien à se reprocher, aucune appel au STO, aucune étoile Jaune, aucune propagande vichyste, ni même un Maréchal Pétain sur une affiche. Rien qui puisse rappeler de si mauvais souvenirs. Juste des militaires allemands, posant pleine page sous la Butte Montmartre en «une virilité compacte» (sic). Et pour clore ce chapitre éhonté, l’éternelle bonne excuse des céliniens fanatisés : leur barde, logeant à l’angle de la rue Girardon aurait pu dénoncer à la Gestapo le réseau de résistance de Roger Vaillant qui tenait ses réunions dans le même immeuble, et comme il ne l’a pas fait, dont acte, il est innocenté, son honneur lavé de tout soupçon et, par la même occasion, celui de la France réconciliée avec elle-même. Sauf que, au fil des pages de ce livre en trompe-l’œil, l’issue de la Deuxième Guerre mondiale approchant, le bouquet final approche, en avril 1944 : ça prend 4 pages dont 2 photos plein pot à propos du bombardement de la Butte Montmartre par l’aviation Alliée. Parce qu’a première vue Dresde et Hiroshima n’ont qu’à bien se tenir face à ces quelques bombinettes tombées non loin du Sacré-Cœur. Et là, on atteint un point culminant de mauvaise foi en voyant apparaître ce titre en caractère gras : «Apocalypse sur la Butte.». Tiens tiens, la revoilà, cette fameuse «Apocalypse» dont Céline vitupérait les conjurés anglo-judéo-soviéto-maçonniques, ces ennemis de l’intérieur. La preuve par l’image, face aux décombres, qu’avec ses brûlots raciste Céline n’avait pas tout a fait tort, c’est là, sous vos yeux: le cœur de Paris martyrisé. Sans un mot de travers, par un pur effet subliminal, on vient de nous faire passer en douce un des plus insidieux message du discours révisionniste : regardez, les victimes ne sont pas forcément dans le camp qu’on croit. Du coup, en cas de réimpression prochaine, ce qui ne devrait pas tarder, on se contentera de demander à Patrick Buisson, non pas un erratum ou un mea culpa, mais un petit changement dans sa maquette, pour excuser ses trous de mémoire. Parmi les dizaines de portraits de Céline ici reproduits, en majorité archiconnus & rebattus, il n’y en a une qui manque cruellement à cet album de famille, celle qui montre l’auteur de L’Ecole des cadavres, en mai 1941, assis parmi d’autres antisémites forcenés lors d’une réunion à l’Institut des Questions Juives. [photo empruntée à l'article Dessine-moi un collabo de lemoinebleu.blog.]

Ou, si celle-là est de trop mauvaise qualité, la même sous un autre angle.

Quant au ludion Lorant Deutsch, si rien ne l’a dérangé dans la présentation des faits par Patrick Buisson, ni la technique d’édulcoration, ni les mensonges par omission… S’il n’a pas voulu y voir la stratégie d’un Lepéniste de la première heure qui depuis plusieurs décennies œuvre à la réunification des famille de l’extrême-droite et de la droite française,  c’est qu’il cultive de longue date ses propres ambiguïtés. Lui qui s’est déclaré «monarchiste de gauche», tout en appelant à un nouveau «Concordat» au nom d’un nécessaire retour aux valeurs perdues de la chrétienté, mais le double langage de ce second rôle a déjà été analysé par d’autres mieux que moi, il suffit d’aller y voir ici et ou sur cet article hélas payant d’arrêt sur image.

About these ads
 
2 Commentaires

Publié par le octobre 22, 2012 dans litterature

 

2 réponses à “[Le Paris de Céline, une arnaque aux bons sentiments par l’hagiographe Patrick Buisson et le cabotin Lorànt Deutsch.]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 354 autres abonnés

%d bloggers like this: