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Elle s’appelait Tina Modotti

22 oct

Tina Modotti Portrait of John Dos Passos, ca. 1927

« Tant de photographies privées de leurs légendes peuvent en revanche rester muettes. Que serait la photographie de Tina Modotti sans l’indication manuscrite ? Si on ne le connait pas, on se demande qui est Dos Pasos. Qui plus est, la faute d’orthographe dans le nom sème le doute. On note d’emblée le contraste entre l’homme vêtu à l’occidental avec un tissu mexicain sur les épaules et les fantomatiques campesinos qui l’entourent. Posait-il pour la photographe ou souriait-il à ses interlocuteurs, dont les deux seuls « lisibles », de profil, ont emmitouflé le bas de leur visage ? On a besoin alors de rattacher l’image à l’histoire et à la personnalité de Tina Modotti. Dans une lettre adressée à Edward Weston du 16 février 1927, Tina se réfère à l’écrivain John Dos Passos: « Comme toutes les personnes intenses, il apprécie la photographie à sa juste valeur. Nous avons parlé de Stieglitz. J’ai parlé de ses photographies de nuages. Elles ne lui plaisent pas. « Trop vagues, dit-il, et avec des titres si absurdes ! » Elle vient de faire sa connaissance au Mexique, où elle l’a photographié. En plus de la trace épistolaire de Modotti, savoir que Dos Passos est un écrivain de la « Génération perdue »-qui, avec Hemingway et Fitzgerald, a cherché au lendemain de la première guerre mondiale un remède au désarroi intellectuel dans le voyage et le socialisme- aide à mieux comprendre que les deux personnalités se soient retrouvées sur leur terrain d’entente. Car Tina, nièce d’un photographe novateur d’Udine et fille d’un socialiste italien, émigrée en Amérique, a fréquenté les milieux artistiques de Los Angeles où elle a rencontré Weston, puis ceux de Mexico, et, parmi eux, les muralistes, qui ont formé l’imaginaire du pays nouveau forgé par la révolution. »

Lire la photographie avec Ferrante Ferranti, Ferrante Ferranti, Bréal, L’oeil instruit, 2003

Nous intéresserions-nous aujourd’hui à Tina Modotti si nous ne possédions pas les photographies que nous a laissées d’elle le grand Edward Weston ?

Elle s’appelait donc Tina Modotti. Et si son nom vous dit quelque chose, c’est qu’elle ne se contenta pas d’être une égérie. Quand on évoque le destin tragique de Tina, on mélange toujours tout : sa beauté sensuelle, sa vie de bohème, ses compagnons célèbres, son engagement révolutionnaire, la guerre d’Espagne… Et oublie qu’elle fut aussi un grand photographe. Il suffit pour s’en convaincre de la suivre pendant les sept années que dura son séjour au Mexique. Elle s’immergea dans la vie locale et produisit des images, dont on peut relever les correspondances avec les mouvements artistiques, politiques et sociaux tourbillonnants de cette période postrévolutionnaire, souvent appelée la révolution mexicaine.

« Fille d’ouvriers du Frioul, dans le nord-est de l’Italie, Tina Modotti émigre en 1913, à 17 ans, en Californie. Elle y trouve l’amour avec le poète et peintre Roubaix de l’Abrie Richey, dit Robo, fréquente la bohème artiste et devient actrice. Entre 1919 et 1922, elle joue dans trois films à Hollywood. Tout semble aller pour le mieux, mais Robo meurt au Mexique.

Février 1999. La Casa de America, au centre de Madrid, à quelques pas du musée du Prado, présente «Mexicanidad», une exposition organisée par la George Eastman House de Rochester: une soixantaine de tirages de photos magnifiques prises entre 1923 et 1927 par Tina Modotti et Edward Weston. Il y a notamment ce cliché saisi au printemps 1924, pendant la semaine sainte, à Tepotzotlan, dans le nord du Mexique. Modotti y a inscrit la silhouette de Weston dans un ensemble géométrique constitué par la fenêtre et le mur du couvent où ils logent. Cette première trace signée prouve que l’ancienne actrice du cinéma muet est très vite devenue une vraie photographe.

«L’amour libre». Quand ils séjournent à Tepotzotlan, cela fait trois ans que l’actrice et le photographe vivent une relation amoureuse, charnelle mais aussi intellectuelle et artistique. Natif du Middle West, exactement de l’Illinois, un peu perdu à Los Angeles et complexé par son manque de culture, Weston a été attiré par le groupe sophistiqué dans lequel évolue l’immigrée italienne: «Ils avaient tous beaucoup lu, écrit-il dans son journal. Ils savaient parsemer leur conversation de mots étranges. C’étaient des gens très à gauche qui chantaient des hymnes de l’IWW (Industrial Workers of the World, le syndicat libertaire, ndlr) et qui multipliaient les citations d’Emma Goldman sur l’amour libre. Ils buvaient, ils fumaient, ils avaient de nombreuses histoires d’amour »» Weston propose vite à Modotti de poser pour lui. Il n’a pas fait une douzaine de portraits de la belle qu’ils deviennent amants. Il est certes un peu gêné par l’existence de Robo, le compagnon de Tina, mais après tout, celui ne professe-t-il pas une grande générosité dans les sentiments et ne rejette-t-il pas toute velléité de propriété, surtout en matière sexuelle?

La disparition de Robo, quelques mois plus tard, hâte les événements. Elle est complètement libre. Weston le sera bientôt. Il abandonne son épouse, Flora May Chandler, fille d’une famille riche et puissante de Californie et mère de ses quatre enfants. Il lâche son studio de Los Angeles où il commence à se faire un nom comme portraitiste. A 35 ans, il refait sa vie. Ce sera au Mexique puisque Tina ne veut plus habiter à Los Angeles.

La culture du peuple. Quand ils arrivent en août 1923 à Mexico, ce ne sont pas des touristes mais des gens qui désirent s’intégrer. Tina aime le climat. Mexico est alors une merveille, une ville où l’air est pur, où règnent le soleil, la lumière, l’absence totale de pollution.

Elle veut devenir photographe, comme son amant mais aussi comme son oncle Pietro, à Udine. Weston de son côté est encouragé par l’accueil favorable que reçoivent ses travaux. Avant la fin septembre, il commence à travailler. Dès octobre, il croule sous les commandes. C’est Tina qui a permis à Weston de percer. Aidée de sa culture et de son charme, elle trouve facilement le chemin des cercles artistiques et intellectuels mexicains. C’est ainsi qu’à l’automne 1923, Modotti présente Diego Rivera à son amant et que peu de temps après elle organise sa première exposition de photos de Weston. Très vite le couple est de toutes les soirées qui comptent. Il y a un revers à la médaille. Weston s’inquiète de l’ascendant qu’exerce sa compagne sur les autres hommes.

Son éventuelle jalousie n’empêche pas l’Américain d’accomplir sa part de contrat. S’il fait de Tina son modèle nu préféré, il lui apprend aussi les secrets de la photographie. Elle se révèle une élève très douée, s’oriente vite vers les appareils les plus maniables et notamment ceux qui peuvent se passer du tripode, pénible à transporter, que Weston utilisait tout le temps.

Dans ses compositions, elle mêle deux tendances, la construction rigoureuse à la limite de l’abstraction qui lui vient de son maître (et que l’on voit à l’oeuvre dans ses photos de fleurs ou d’intérieurs d’église que Weston admirait) et une spontanéité attirée par la rue, les visages des gens et la situation sociale très contrastée de son pays d’accueil. Modotti a fait siennes la culture et les aspirations du peuple.

Weston au contraire n’arrive pas à assimiler ce Mexique violent, injuste, secoué par des révoltes et des massacres (la révolution, qui vient de finir, a fait des millions de morts). «Toute la splendeur du Mexique, écrit il, tient dans son passé. Le présent est ici un artifice imposé qui manque de la croissance cruelle et chaotique mais vitale et naturelle des grandes cités américaines.» Les deux amants ne voient plus la même chose.

«Nouvelle photographie». Weston continue à faire des photos magnifiquement construites, universelles. Il professe d’ailleurs que ses images n’ont pas de signification au-delà de leur beauté. Modotti, elle, recherche dans ses photos des contenus émotionnels qui ont un lien avec le pays. Elle entreprend aussi des recherches formelles qui lui sont propres et s’inspirent de la «nouvelle photographie», telle qu’elle se développe en Allemagne et en Russie soviétique.

Elle s’inscrit ainsi dans le courant moderniste mondial qui se manifeste déjà au Mexique sous le double signe des estridentistas et des muralistes.

A la manière des futuristes, les premiers rejettent l’art classique; les seconds conçoivent une peinture monumentale, inspirée par les fresques précolombiennes, pour la mettre sur les murs des grandes villes devant les yeux du peuple. Tina est adoptée par ces deux rameaux de la révolution artistique mexicaine. Sa photo de fils de téléphone est acclamée par les estridentistas. Elle partage avec les peintres Diego Rivera, David Alfaro Siqueiros et autres Jose Clemente Orozco une attirance pour le Mexique indien. De plus elle collabore avec eux à El Machete, journal qui se veut révolutionnaire et n’est pas encore contrôlé par le Parti communiste.

En novembre 1924, Tina Modotti présente dix tirages dans une exposition collective au Palacio de la Minera, à Mexico. Weston, qui les voit, écrit: «Les photos de Tina ne perdent rien à être comparées aux miennes. Elles sont différentes, elles sont sa propre expression, mais ne leur sont pas inférieures.»

L’apprentissage est terminé. En décembre, l’Americain revient en Californie et laisse son studio à sa compagne. Cadrant des amis et des clients fortunés, elle y démontre un grand talent de portraitiste, sensible et précise.

Militante proche du PC. En son absence, elle approfondit sa contradiction avec Weston: «Je ne peux pas, comme tu me l’as proposé, lui écrit elle, résoudre le problème de ma vie en me perdant dans des problèmes artistiques.» Weston est un partisan de l’art pour l’art, Modotti s’engage de plus en plus dans la réalité sociale et politique.

Au sein de la rédaction du Machete, elle discute de plus en plus avec les muralistes David Alfaro Siqueiros et Xavier Guerrero, qui sont devenus communistes. Le 1er mai 1925, le journal devient même un organe du PCM (Parti communiste mexicain). Modotti elle-même milite dans une pléiade d’associations satellites du parti. Elle est par exemple une des fondatrices du Secours rouge. Ses activités ont une influence de plus en précise sur ses photos.

Weston revient au Mexique en août 1925 pour inaugurer l’exposition de son propre travail que lui a organisée Tina au musée d’Etat de Guadalajara. Mais l’activisme politique a surgi comme obstacle majeur entre les deux amants. Les relations avec Weston se refroidissent. Elles deviennent simplement amicales. Ils partent ensemble dans l’Ouest, le Jalisco, le Michoacan et le Sud-Ouest, le Oaxaca, photographier les architectures. Ils ne se tiennent pas à leurs objectifs. Au retour, Tina signe une série de clichés de masques indiens, de christs pathétiques et de portraits de femmes pour la revue Mexican Folkways. Elle est immédiatement saluée comme une grande artiste.

Weston rentre aux Etats-Unis au printemps 1926. Peu de temps après, Tina fixe le défilé du 1er Mai pris d’une terrasse du palais national où, grippée, elle suit les festivités. C’est son premier cliché politique explicite. »

(c) WAINTROP Edouard, Liberation, 27/07/1999

Je voudrais ajouter ceci à cette biographie, à Cuba Tina Modotti est célèbre pour son amour passionné avec le magnifique athlète et marxiste-martien, fondateur du parti communiste cubain . En 1928, elle rencontre Julio Antonio Mella, dirigeant étudiant cubain et personnage trés romantique( il traversa à la nage la baie de Cuba, les reins ceins de deux drapeaux celui de Cuba et de l’Union soviétique pour aller rejoindre une navire soviétique interdit d’entrée par la dictature de l’époque. Elle le connaît dans le cadre de la formation d’un Comité de soutien à Sacco et Vanzetti. Elle est témoin de l’assassinat de son amant par le dictateur cubain qui a envoyé ses sbires au Mexique. Mais comme c’est l’époque de la fuite de Trotsky au Mexique et de son assassinat par Staline, de la grande division entre les peintres muralistes et comme elle fait partie du camp des staliniens, elle est accusée injustement d’être complice dans cet assassinat parce que Mella se serait rapproché des Troskystes. Elle traverse une profonde dépression et devient alors seulement militante. Un jour, on sera en mesure d’analyser lucidement ce que l’échec de la première expérience socialiste, celle de l’URSS doit à ces divisions du mouvement communiste, d’abord celle entre Trotsky et Staline, ensuite celle entre la Chine et l’URSS. Comment des individus remarquables par leur talent mais aussi la pureté de l’engagement de leur art aux côté du peuple ont été les victimes, le couteau et la plaie, de cette Histoire là. (note de Danielle Bleitrach)
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2 Commentaires

Publié par le octobre 22, 2012 dans civilisation, expositions, femmes

 

2 réponses à “Elle s’appelait Tina Modotti

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