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Faust ou la prétention de figurer la condition humaine par Danielle Bleitrach

21 juin
Faust ou la prétention de figurer la condition humaine par Danielle Bleitrach

Il est des films qui vous hantent et vous ignorez pourquoi, vous ressortez écrasé avec le sentiment qu’il est urgent de le revoir parce qu’on n’a pas tout compris et que c’est bien comme ça. Ainsi en est-il du dernier Sokourov intitulé Faust. j’écrivais ces lignes au sortir de la première séance, hier vendredi j’ai revu le film pour la troisième fois et je me suis rendue compte que je n’avais rien dit sur deux choses essentielles, le rythme si chaotique que l’on a le sentiment d’être entraîné dans le désordre d’une foule ou de la pensée de Faust, c’est dû à la fois au montage, à la manière dont est filmée la foule qui hante les rues étroite du village, les plans qui sont zébrés par d’autres à la vitesse de l’éclair ou de la pensée sautant d’une idée à l’autre. Même la passion amoureuse de Faust pour marguerite qui constitue le premier Faust est compressée dans cette errance. La seconde chose sur laquelle je n’avais pas insisté est le cadrage, refus du format cinémascope au profit de l’écran carré, un regard contraignant, celui du cinéaste, celui de Faust auquel on n’échappe pas. Pour beaucoup toute la fascination exercée sur le film tient à ce rythme, à ce cadrage du regard et à une palette de couleur sombre qui rehausse sans pertuber les effets de cette caméra pensée, errance, chaos comme le texte de Büchner sur la folie de Lenz et sa course dans la montagne nommément citée.

Faust à lui seul est un univers et le héros du film en porte toutes les interrogations, à quoi sert d’avoir accumulé toutes les connaissances pour rester éternellement sur sa faim. Au sens plein du terme puisqu’il n’a pas plus de quoi payer sa nourriture que les fossoyeurs qui tous les jours lui livrent des cadavres à autopsier. Mephistophéles est d’abord l’usurier. Qu’est-ce qu’un corps humains recèle et c’est la scène du bain où il découvre l’étrange nudité difforme du démon, envahi de plis de graisse avec seulement un sexe enfantin à l’arrière mais aussi toutes les femmes à la lessive et au milieu enfin l’objet d’un désir, Marguerite, Gretchen. Aussitôt le démon lui ménage une rencontre dans la forêt puis au confessionnal où la belle dévoile son secret: elle n’aime pas sa mère, son haleine fétide. Le film semble suivre l’histoire du premier Faust, celle de l’amant de Gretchen, qui pour elle donne son âme à Mephistopheles. Le premier livre de Goethe date de 1808, mais le personnage est bien plus ancien et le film revendique l’épaisseur du mythe.  Faust est un alchimiste du XVI e siècle,  Marlow et Lessing en ont fait leur héros, celui de la quête du savoir et de la jouissance humaine. Il a inspiré Don Juan dans le défi au commandeur et le festin vers l’enfer de l’incrédule. Il est l’incarnation du doute, d’un savoir qui refuse la méditation de toute gnose, de toute révélation imposée. La figure du désenchantement déjà prise dans le chaos d’un XXe siècle (celui de la tétralogie de Sokourov qu’il clot à la manière d’un fermoir comme la bague que Faust tente en vain de vendre au démon-usurier).

Sokourov recourt à la tradition du mage, du savant, de l’homme qui possède tout le savoir de son temps mais sans le recours au fatras des alchimistes. C’est le Faust de Rembrandt, plus de cornue et autres référence à la magie, en revanche il se promène   dans une Europe en crise où règne la famine, les épidémies, où les rats surgissent de partout à la fois… L’Histoire est présente mais le temps reste intemporel, celui d’un monde qui se désagrège, un continent, hier, aujourd’hui. Les Lumières, le savoir, l’expérimentation,  naissent dans un environnement encore marqué par la guerre de trente ans qui vit disparaître la moitié d’un continent. Entre alchimie, obscurantisme et science, la modernité se fraye un chemin derrière l’errance faustienne. Faust après une ouverture cosmique et la descente sur un village qui fait songer à la tour de babal de Breughel, apparaît dans la première scène  accompagné de son assistant Wagner, il étripe un cadavre et cherche en vain l’âme. Il est déjà un espèce de docteur Frankestein contemporain de la créature de Marie Shelley, ce n’est pas un hasard, ce sont les mêmes questions post-révolutionnaires et de l’échec napoléonien qui hantent ces gens-là comme Sokourov qui ère sur les ruines du bolchevisme. Qu’est-ce que l’âme humaine, quel est le sens de tout cela? Et qu’est-ce qui a poussé l’être humain à rompre avec les certitudes religieuses pour se jeter à corps perdu dans un destin solitaire et d’avidité jamais comblée ?

Le temps de l’inquisition est encore dans les mémoires, symbolisé par ces silhouettes de moines grassouillets qui n’ont plus de réalité, ce prêtre acheté par Mephistophéles qui laisse à Faust le confessionnal où il est dans la posture du psychanalyste. Au loin passent des personnages étranges comme ce groupe du juifs orthodoxes collés contre un mur. Ou cette voiture postale russe dans laquelle un ivrogne délirant vaticine, cette voiture est russe, étouffante, puante, jetée comme un projectil fantôme sur le village allemend. Wagner, l’assistant de Faust, en proie à la même fièvre de savoir mais sans la puissance a créé un homuncule, pauvre petite créature dans un bocal qui chute et qui blessée halète… Etre dieu… se passer d’intermédiaire entre l’homme et la nature… comment est-ce que l’on sort de la magie, des maléfices pour accéder à un monde sans prêtre, celui de Spinoza Pour qui connaît la gravure de Rembrandt de 1652 représentant le docteur faustus, la référence à Spinoza  n’a rien d’anachronique (voir article sur cette gravure).

Qu’est ce qui peut assouvir la faim humaine ? Qu’est ce que l’âme humaine comment la trouver dans un cadavre devenu un amas de tripes puantes ? … N’est-elle pas dans la blondeur de Gretchen qui illumine comme un soleil, comme les lettres du mystère lumineux dans la gravure de Rembrandt, elle troue de son visage plein et enfantin, de son sexe moussu, la nuit et l’ombre permanente du film. Faust veut la sauver plus encore que la posséder mais leur rencontre est la mort, la chute dans un lac, la noyade.

Là où Sokourov est fidèle à Goethe c’est dans cette relation non explicitée de l’individu à l’Histoire, la passion individuelle décrite en quelques traits explicites coïncidant avec une époque de transition dans laquelle ont surgi les drames contemporains inexplicités.  Ce que Lukacs décrit comme la spécificité d’un shakespeare, voir d’un Balzac, ce qui fait de leurs oeuvres ce moment de révélation d’une époque: "l’instinct admirable de toutes les circonstances historiques joint à la pénétration psychologique la plus subtile dans chaque particularité individuelle et la compréhension la plus lucide du moment de transition dans lequel les mobiles généraux et particuliers coïncident"(1).

De la transition Sokourov en connaît un rayon lui qui a choisi Poutine… Et qui cherche l’origine de ce monde incompréhensible, celui de la deuxième guerre mondiale mais où est quand cela a-t-il pu commencer? Faust est le dernier volet d’une tetralogie sur le pouvoir, on pense à Spinoza par le détour de Machiavel, quelle volonté de puissance pousse certains hommes vers la catstrophe. Moloch ou Hitler confronté au désir d’échapper à sa propre mort et prêt pour cela à l’apocalypse. Taurus ou Lénine découvrant ce qu’il a mis en marche, Soleil ou l’empereur japonais dieu choisissant la condition humaine pour sauver ce qui peut l’être et toutes ces figures se referment sur l’énigme de Faust.

Le Faust de Goethe renvoit à la compréhension la plus lucide d’un moment de transition où la condition humaine et surhumaine d’un monde qui est celui de la première mondialisation, ce moment  où l’homme défie la divinité, en l’occurrence le diable de lui apporter un seul instant de satisfaction.L’on sent à quel point il proche de l’atteindre quand son visage s’approche du sexe blond, cette origine du monde de Gretchen qu’il cherche à sauver de la mère, des "mères".Il y a dans cette blondeur végétale l’harmonie enfin trouvée avec la nature.  Il n’est pas mal de haïr la mère, son haleine lourde… Sade n’est pas loin…

SoKorouv  termine sa tetralogie consacrée à quelques figures mythiques du XX e siècle (Moloch avec Hitler, Taurus avec lénine, soleil avec hirohito) et pour comprendre le squelette de cette histoire-là, pleine de bruit et de fureur il cherche  le surhomme des Lumières, Faust. En quoi la relation entre l’Allemagne et la Russie ont-elle façonné au-delà du romantisme la modernité et le drame des guerres, des violences, des convulsions du XXe siècle ? L’Histoire de la folie et de l’affrontement totalitaire ne peut avoir pour héros que ce surhomme qui combine la raison avec la soif de  l’anéantissement. La damnation de Faust, le sujet du premier Faust de Goethe, n’a même plus besoin du diable, celui-ci est écrasé sous un amas de pierre et Faust dont la tenue et le violence font songer à quelque Moïse brisant les tables de la loi ne reconnait plus ni dieu ni son dernier avatar, le diable.

C’est un film aussi savant aussi allégorique que son modèle, le second Faust qui fut la dernière oeuvre de Goethe écrite en 1827 alors que l’Allemagne a renoncé à copier la Révolution française. Le personnage de Faust, le drame philosophique du savoir et de l’engagement n’ont cessé de le hanter, il croit en dieu mais est agnostique contre toute vérité révélée martelée par les prêtres.

Les critiques français n’ont jamais le moindre doute sur leur méconnaissance de l’univers auquel se réfère un film. La France a un tel sens de l’universel que cela lui économise d’imaginer qu’il existe d’autres mondes que l’hexagone. A de rares exceptions ils ignorent  l’Allemagne et  la Russie. Encore plus  leurs relations trés anciennes et souvent conflictuelles, mais aussi les échanges. Est-ce un hasard si au passage le dialogue cite Lenz, le dramaturge fou surlequel Bûchner écrivit un des plus beaux textes, le double erratique du lumineux Goethe; Lenz  qui mourut clochard à Moscou, Lenz le peuple, le révolutionnaire selon Brecht, comme si à la volonté de puissance et de plénitude allemande répondait le nihilisme russe.

On songe aussi à l’échange entre Pouchkine et Goethe à propos justement de Faust. Il est repris ici en conclusion dans un dialogue sur la montagne où Faust écrase le tentateur. Les Soviétiques avaient beaucoup travaillé cette rencontre entre Pouchkine et Goethe. Ils avaient fait une interprétation marxiste avant la lettre du Faust de Pouchkine, quelques scènes mais reprises dans le film. Les critiques littéraires  montraient  comment le second Faust, celui que Goethe écrivit peu de temps avant sa mort était redevable à l’apport de Pouchkine . Ce dernier avait transmis à Goethe des scènes dénonçant  sous une forme nihiliste le capitalisme et le retour des bateaux chargés des rapines en Amérique latine et le dialogue sur la montagne.

Parce que ce que décrit Sokourov ce n’est pas le premier Faust que nous connaissons mais le second Faust beaucoup plus mystérieux qui plonge dans l’univers du magicien, la tentative de dompter la nature qui se heurte constamment à cette méconnaissance de l’être humain et de ce qui le meut, le savoir, la contemplation opposée à ce besoin d’action. Nous sommes en plein romantisme mais déjà la distance de l’âge font du second Faust une méditation sur la contemplation sereine du savant et l’implication dans ce qui déchire l’être humain, le goût du pouvoir, l’être politique.

Sokourov est aussi l’élève de Tarkowski c’est dire qu’il est impossible et même faux de prétendre tout expliquer dans sa mise en scène même en posant  le contexte historique et celui des oeuvres. Alors que Faust- et en particulier le second faust-  est le poème philosophique par excellence nous sommes non pas dans l’idée mais dans l’esthétique. Et là encore l’accord est profond entre Sokourov et Goethe dont Eckerman écrit qu’il déclare le 6 mai 1827: "je n’avais rien d’autre à faire qu’à achever artistiquement", Eckerman explique que Goethe demeure incertain sur les interprétations possibles de son oeuvre alors encore en gestation et que ce qui fera sens sera l’esthétique: "Plus une oeuvre poétique est inaccessible pour l’intelligence, meilleure elle est"(2)

La scène finale de la victoire de Faust sur le démon est un poème mais c’est aussi un tableau de Gaspard Friedrich … Le triomphe du romantisme et déjà son dépassement. Nul ne peut échapper à la splendeur de cette scène ultime… Non le critique qui explique qu’il s’agit de la vision d’une âme damnée à la russe se trompe, Faust n’est pas damné il a vaincu dieu et ses interprètes, le diable lui-même n’est pas à la hauteur de sa terrible avidité,  il reste seul, inassouvi et grandiose pret à toutes les monstruosités: si dieu n’existait pas tout serait permis…

Danielle Bleitrach

(1) Lukacs. Le roman historique.Pbp p.98

(2) conversations de Goethe avec Eckermann, traduction de jean Chuzeville, Paris 9e édition, 1942, p.444.

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Publié par le juin 21, 2012 dans Uncategorized

 

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