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Alexander Kipnis, l’homme qui avait une voix d’orgue

24 déc
Alexan­der Kip­nis (1891-1978) fut la plus grande basse de son temps, avec un art de dire qui le fai­sait chan­ter aussi bien l’al­le­mand, le russe et l’ita­lien. Il pou­vait tout !
PAR André Tubeuf |  
Classica
Alexander Kipnis, l'homme qui avait une voix d'orgue

 
Photo X (DR)

Deux basses ont do­miné la pre­mière moi­tié du XXe siècle. L’Ita­lien Ezio Pinza n’a chanté que dans sa langue na­tale, et sur­tout au Met de New York. Alexan­der Kip­nis, lui, a connu tous les dé­ra­ci­ne­ments. Il était juif russe, né pauvre (en 1891) dans son fond d’Ukraine, avec pour tout ave­nir une voix pour la sy­na­gogue ; il en fera plus d’une, entre Bes­sa­ra­bie et Po­logne, dé­crot­tant les bottes de son men­tor en guise de paie­ment, avant d’abou­tir au Conser­va­toire de Var­so­vie puis à Ber­lin. Il avait tâté d’une troupe d’opéra iti­né­rante et de­ve­nait un cor­rect chan­teur à l’al­le­mande quand la guerre le prit de plein fouet. Il était mieux qu’étran­ger, en­nemi : on l’in­terna ; par chance, un su­pé­rieur du camp l’en­ten­dit, qui l’adressa à son frère di­rec­teur de théâtre. À Ham­bourg puis Wies­ba­den, en quelques sai­sons, Kip­nis ne fut pas long à se faire un nom : Odeon lui fai­sait en­re­gis­trer à vingt-cinq ans les mo­no­logues du Roi Henri (Lo­hen­grin) et même, le croira-t-on, de Marke (Tris­tan) ! C’est dire si la voix déjà s’était épa­nouie, l’art de dire et le le­gato aussi. C’était s’an­non­cer wag­né­rien, certes, mais aussi prendre rang pour le lied.

Une car­rière po­ly­glotte, in­di­vi­duelle, uni­ver­selle. Unique. Et res­tée unique !

 

Alexan­der Kip­nis dans le rôle de Boris Go­dou­nov

AU DISQUE

Prei­ser (entre autres) per­met d’en­tendre en CD les so­no­ri­tés de vio­lon­celle ou d’orgue de Kip­nis, dans le grand ré­per­toire à voix (et à ligne), Verdi, La Juive, Oné­guine, de tout pre­miers Mé­phisto et Fi­garo. Mer­veille ! Les élec­triques (HMV), épa­tants, mettent Bar­tolo (du Bar­bier de Sé­ville) à côté de Sa­ras­tro, Osmin et Ochs ; Ba­sile (Le Bar­bier) avec de tru­cu­lents Joyeuses Com­mères de Ni­co­lai et Widschütz de Lort­zing ; l’air de Boc­ca­ne­gra comme même Pinza ne le re­fera pas ! Aux États-Unis pour RCA, il fera les scènes de Boris, plus les airs russes at­ten­dus (Le Prince Igor, etc.).

En lied sont in­té­gra­le­ment en CD ses Wolf et Brahms, plus quelques Schu­bert et Schu­mann : legs of­fi­ciel exem­plaire par le ni­veau, la di­ver­sité.

Le live y ajoute de l’or pur. Frag­ments de Don Car­los (Vienne 1937, Wal­ter), La Flûte en­chan­tée com­plète (Salz­bourg 1937, Tos­ca­nini). De­puis le Met, Fi­de­lio (Wal­ter / Flag­stad 1941, lé­gen­daire), Pel­léas (Pel­léas et Mé­li­sande), Le­po­rello dans Don Gio­vanni (Wal­ter / Pinza : les deux en­semble !), deux fois Tris­tan (1941 et 1943, Leins­dorf, Mel­chior, Flag­stad puis Trau­bel), Tannhäuser (1942, Szell), deux fois La Wal­ky­rie (Leins­dorf 1941 puis Szell 1944). Et tout cela franc, chanté. Ni crié ni poussé, ja­mais.

 

Lie­der (Wolf, Schu­bert, Schu­mann, Brahms)
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

Mo­zart : La Flûte en­chan­tée
(No­votna, Kip­nis, Tos­ca­nini – 1937)
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

Bee­tho­ven : Fi­de­lio (Kip­nis, Wal­ter)
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

De­bussy : Pel­léas et Mé­li­sande
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

Mo­zart : Don Gio­vanni
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

Wag­ner : Tris­tan et Isolde
Ecou­ter et té­lé­char­ger 

 

Wag­ner : La Wal­ky­rie
Ecou­ter et té­lé­char­ger

 

Dans le rôle du roi Marke de "Tris­tan et Isolde"
à Bay­reuth où il chanta jus­qu’à l’ar­ri­vée des nazis au pou­voir en 1933

Ber­lin, dès le début des an­nées 1920, sera son port d’at­tache. Il en­re­gis­tra beau­coup, tout de suite, et ses disques montrent d’em­blée cela même qui man­quait au Wal­halla des basses al­le­mandes d’alors : la plas­ti­cité de la masse vo­cale, le le­gato d’un beau vio­lon­celle, la pa­lette, la can­ti­lène. An­ti­ci­pant sur la Verdi-Re­nais­sance en Al­le­magne, c’est Verdi qu’il en­re­gis­trait sur­tout : «Il la­ce­rato spi­rito» de Boc­ca­ne­gra (en ita­lien !), «O tu Pa­lermo» des Vêpres si­ci­liennes, le mo­no­logue de Don Car­los, plus, déjà hors mode mais ré­ser­vés aux grandes basses, La Juive et Les Hu­gue­nots (que Covent Gar­den l’in­vi­tait, à peine connu, à re­prendre). C’est dire la dif­fé­rence de Kip­nis, de langue ma­ter­nelle russe, plein de son folk­lore juif et slave, chan­tant l’al­le­mand au quo­ti­dien, osant Verdi en ita­lien ! 

Outre cela, Bay­reuth, fermé de­puis 1914, avait be­soin de lui : il y re­joi­gnait Mel­chior, Schorr, Lar­sen- Tod­sen, le Bay­reuth (enfin) qui ne hache pas l’al­le­mand mais le chante. Il sera le Gur­ne­manz (Par­si­fal) des pre­miers disques élec­triques gra­vés là avec Sieg­fried Wag­ner : un «En­chan­te­ment du Ven­dredi saint» où la voix vaut la mu­sique et les mots ! À Bay­reuth, il chan­tera jus­qu’à 1933 com­pris, outre son Gur­ne­manz inef­fable de ten­dresse, le Roi Marke (Tris­tan), le Land­grave (Tannhäuser, avec Tos­ca­nini), Po­gner (Les Maîtres chan­teurs), Ti­tu­rel (Par­si­fal). Mais à Ber­lin, où Bruno Wal­ter était pa­tron, quel ré­per­toire, et dans quels en­sembles ! Col­line (La Bo­hème), Da­land (Le Vais­seau fan­tôme), Bro­gni de La Juive, le Mi­nistre puis Rocco dans Fi­de­lio, Ram­fis (Aida), Hagen (Le Cré­pus­cule des dieux), même L’Amour des trois rois de Mon­te­mezzi (un flop), chez Mo­zart Fi­garo et Sa­ras­tro, Phi­lippe de Don Car­los, le Padre Guar­diano (La Force du des­tin) enfin…

 

"La Flûte en­chan­tée" à Salz­bourg en 1937

Pour­tant sa sou­plesse, sa dis­po­ni­bi­lité s’af­fir­maient plus éton­nantes en­core aux États-Unis. Il re­vint dix ans de suite à Chi­cago, y chan­tant Le Pro­phète (Meyer­beer) comme La Gio­conda de Pon­chielli, Thaïs de Mas­se­net comme Tie­fland d’Eu­gen d’Al­bert, basses noires ou ba­ry­tons élé­gants, Wotan même par­fois. Il y fut Al­bert de Wer­ther et même Es­ca­millo (Car­men), le Com­man­deur (avant Le­po­rello et même Don Gio­vanni ailleurs), Ochs (Le Che­va­lier à la rose de Ri­chard Strauss) et Mé­phisto de Faust, et déjà Arkel de Pel­léas et Mé­li­sande

EF­FRAYÉ PAR LE PIANO

On a peine à croire que tant d’ac­ti­vité ne l’ait pas dis­persé, qu’il ait trouvé le temps, la concen­tra­tion, le si­lence in­té­rieur pour le lied, jar­din se­cret. Son tout pre­mier, pré­mo­ni­toire, en­core gamin et quasi-pieds nus, avait été Der Leier­mann de Schu­bert, le bout du che­min, la so­li­tude, le chant qui tient com­pa­gnie. Très tôt, il donna des Schu­bert au label Co­lum­bia, sans Leier­mann hélas (mais Am Meer, Erlkönig !). Sur­tout Wal­ter Legge eut tôt fait de l’en­rô­ler dans sa Hugo Wolf So­ciety pour les Mi­che­lan­gelo-Lie­der (une évi­dence), mais aussi d’in­croyables choses amou­reuses, mur­mu­rées, de l’Ita­lie­nisches Lie­der­buch (Lie­der de Hugo Wolf).

On sait moins que pour HMV, il fut à lui seul une Brahms So­ciety, riche de deux vo­lumes quand même (dont évi­dem­ment les Chants sé­rieux). Kip­nis (à ce que rap­porte Ge­rald Moore qui l’ac­com­pa­gnait) était comme ef­frayé par le son du piano, comme s’il sen­tait le grain de son timbre, sa sua­vité su­blime d’émis­sion mis en dan­ger par lui. Une basse aryenne du for­mat de Kip­nis et Ema­nuel List, ça n’exis­tait pas : les nazis leur per­mirent Ber­lin un temps de plus. Kip­nis chan­tera Eli­jah de Men­dels­sohn à la sy­na­gogue d’Ora­nien­burg aussi tard que 1934. En­suite, ce furent Vienne et Salz­bourg, Fi­de­lio pour Tos­ca­nini, leur Re­quiem de Verdi de lé­gende avec Mi­la­nov, Ros­vaenge, Thor­borg ; puis l’An­schluss, et l’Amé­rique dont il était ci­toyen de­puis 1934.

Kip­nis aura huit sai­sons en­core au Me­tro­po­li­tan : avec Rocco, Marke, Ochs, Gur­ne­manz, Arkel, Le­po­rello aussi (avec le Don Gio­vanni de Pinza). En 1943 seule­ment lui vint avec George Szell son rôle roi, Boris Go­dou­nov en russe, enfin (Pinza le chan­tait en ita­lien). En 1944, avec Fritz Rei­ner, il créera aux États-Unis trois scènes de la ver­sion Chos­ta­ko­vitch. Cou­ron­ne­ment, et bien­tôt ri­deau. Le 6 mars 1946, il chan­tait au Met son der­nier Gur­ne­manz.

Car­rière po­ly­glotte, in­di­vi­duelle, uni­ver­selle. Unique. Et res­tée unique !

Alain Tu­beuf
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Publié par le décembre 24, 2011 dans misique

 

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