Deux basses ont dominé la première moitié du XXe siècle. L’Italien Ezio Pinza n’a chanté que dans sa langue natale, et surtout au Met de New York. Alexander Kipnis, lui, a connu tous les déracinements. Il était juif russe, né pauvre (en 1891) dans son fond d’Ukraine, avec pour tout avenir une voix pour la synagogue ; il en fera plus d’une, entre Bessarabie et Pologne, décrottant les bottes de son mentor en guise de paiement, avant d’aboutir au Conservatoire de Varsovie puis à Berlin. Il avait tâté d’une troupe d’opéra itinérante et devenait un correct chanteur à l’allemande quand la guerre le prit de plein fouet. Il était mieux qu’étranger, ennemi : on l’interna ; par chance, un supérieur du camp l’entendit, qui l’adressa à son frère directeur de théâtre. À Hambourg puis Wiesbaden, en quelques saisons, Kipnis ne fut pas long à se faire un nom : Odeon lui faisait enregistrer à vingt-cinq ans les monologues du Roi Henri (Lohengrin) et même, le croira-t-on, de Marke (Tristan) ! C’est dire si la voix déjà s’était épanouie, l’art de dire et le legato aussi. C’était s’annoncer wagnérien, certes, mais aussi prendre rang pour le lied.
Alexander Kipnis dans le rôle de Boris Godounov
AU DISQUE
Preiser (entre autres) permet d’entendre en CD les sonorités de violoncelle ou d’orgue de Kipnis, dans le grand répertoire à voix (et à ligne), Verdi, La Juive, Onéguine, de tout premiers Méphisto et Figaro. Merveille ! Les électriques (HMV), épatants, mettent Bartolo (du Barbier de Séville) à côté de Sarastro, Osmin et Ochs ; Basile (Le Barbier) avec de truculents Joyeuses Commères de Nicolai et Widschütz de Lortzing ; l’air de Boccanegra comme même Pinza ne le refera pas ! Aux États-Unis pour RCA, il fera les scènes de Boris, plus les airs russes attendus (Le Prince Igor, etc.).
En lied sont intégralement en CD ses Wolf et Brahms, plus quelques Schubert et Schumann : legs officiel exemplaire par le niveau, la diversité.
Le live y ajoute de l’or pur. Fragments de Don Carlos (Vienne 1937, Walter), La Flûte enchantée complète (Salzbourg 1937, Toscanini). Depuis le Met, Fidelio (Walter / Flagstad 1941, légendaire), Pelléas (Pelléas et Mélisande), Leporello dans Don Giovanni (Walter / Pinza : les deux ensemble !), deux fois Tristan (1941 et 1943, Leinsdorf, Melchior, Flagstad puis Traubel), Tannhäuser (1942, Szell), deux fois La Walkyrie (Leinsdorf 1941 puis Szell 1944). Et tout cela franc, chanté. Ni crié ni poussé, jamais.
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Lieder (Wolf, Schubert, Schumann, Brahms)
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Mozart : La Flûte enchantée
(Novotna, Kipnis, Toscanini – 1937)
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Beethoven : Fidelio (Kipnis, Walter)
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Debussy : Pelléas et Mélisande
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Mozart : Don Giovanni
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Wagner : Tristan et Isolde
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Wagner : La Walkyrie
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Dans le rôle du roi Marke de "Tristan et Isolde"
à Bayreuth où il chanta jusqu’à l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933
Berlin, dès le début des années 1920, sera son port d’attache. Il enregistra beaucoup, tout de suite, et ses disques montrent d’emblée cela même qui manquait au Walhalla des basses allemandes d’alors : la plasticité de la masse vocale, le legato d’un beau violoncelle, la palette, la cantilène. Anticipant sur la Verdi-Renaissance en Allemagne, c’est Verdi qu’il enregistrait surtout : «Il lacerato spirito» de Boccanegra (en italien !), «O tu Palermo» des Vêpres siciliennes, le monologue de Don Carlos, plus, déjà hors mode mais réservés aux grandes basses, La Juive et Les Huguenots (que Covent Garden l’invitait, à peine connu, à reprendre). C’est dire la différence de Kipnis, de langue maternelle russe, plein de son folklore juif et slave, chantant l’allemand au quotidien, osant Verdi en italien !
Outre cela, Bayreuth, fermé depuis 1914, avait besoin de lui : il y rejoignait Melchior, Schorr, Larsen- Todsen, le Bayreuth (enfin) qui ne hache pas l’allemand mais le chante. Il sera le Gurnemanz (Parsifal) des premiers disques électriques gravés là avec Siegfried Wagner : un «Enchantement du Vendredi saint» où la voix vaut la musique et les mots ! À Bayreuth, il chantera jusqu’à 1933 compris, outre son Gurnemanz ineffable de tendresse, le Roi Marke (Tristan), le Landgrave (Tannhäuser, avec Toscanini), Pogner (Les Maîtres chanteurs), Titurel (Parsifal). Mais à Berlin, où Bruno Walter était patron, quel répertoire, et dans quels ensembles ! Colline (La Bohème), Daland (Le Vaisseau fantôme), Brogni de La Juive, le Ministre puis Rocco dans Fidelio, Ramfis (Aida), Hagen (Le Crépuscule des dieux), même L’Amour des trois rois de Montemezzi (un flop), chez Mozart Figaro et Sarastro, Philippe de Don Carlos, le Padre Guardiano (La Force du destin) enfin…
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"La Flûte enchantée" à Salzbourg en 1937
Pourtant sa souplesse, sa disponibilité s’affirmaient plus étonnantes encore aux États-Unis. Il revint dix ans de suite à Chicago, y chantant Le Prophète (Meyerbeer) comme La Gioconda de Ponchielli, Thaïs de Massenet comme Tiefland d’Eugen d’Albert, basses noires ou barytons élégants, Wotan même parfois. Il y fut Albert de Werther et même Escamillo (Carmen), le Commandeur (avant Leporello et même Don Giovanni ailleurs), Ochs (Le Chevalier à la rose de Richard Strauss) et Méphisto de Faust, et déjà Arkel de Pelléas et Mélisande.
On a peine à croire que tant d’activité ne l’ait pas dispersé, qu’il ait trouvé le temps, la concentration, le silence intérieur pour le lied, jardin secret. Son tout premier, prémonitoire, encore gamin et quasi-pieds nus, avait été Der Leiermann de Schubert, le bout du chemin, la solitude, le chant qui tient compagnie. Très tôt, il donna des Schubert au label Columbia, sans Leiermann hélas (mais Am Meer, Erlkönig !). Surtout Walter Legge eut tôt fait de l’enrôler dans sa Hugo Wolf Society pour les Michelangelo-Lieder (une évidence), mais aussi d’incroyables choses amoureuses, murmurées, de l’Italienisches Liederbuch (Lieder de Hugo Wolf).
On sait moins que pour HMV, il fut à lui seul une Brahms Society, riche de deux volumes quand même (dont évidemment les Chants sérieux). Kipnis (à ce que rapporte Gerald Moore qui l’accompagnait) était comme effrayé par le son du piano, comme s’il sentait le grain de son timbre, sa suavité sublime d’émission mis en danger par lui. Une basse aryenne du format de Kipnis et Emanuel List, ça n’existait pas : les nazis leur permirent Berlin un temps de plus. Kipnis chantera Elijah de Mendelssohn à la synagogue d’Oranienburg aussi tard que 1934. Ensuite, ce furent Vienne et Salzbourg, Fidelio pour Toscanini, leur Requiem de Verdi de légende avec Milanov, Rosvaenge, Thorborg ; puis l’Anschluss, et l’Amérique dont il était citoyen depuis 1934.
Kipnis aura huit saisons encore au Metropolitan : avec Rocco, Marke, Ochs, Gurnemanz, Arkel, Leporello aussi (avec le Don Giovanni de Pinza). En 1943 seulement lui vint avec George Szell son rôle roi, Boris Godounov en russe, enfin (Pinza le chantait en italien). En 1944, avec Fritz Reiner, il créera aux États-Unis trois scènes de la version Chostakovitch. Couronnement, et bientôt rideau. Le 6 mars 1946, il chantait au Met son dernier Gurnemanz.
Carrière polyglotte, individuelle, universelle. Unique. Et restée unique !
Liens : trois scènes de la version Chostakovitch, Lieder de Hugo Wolf, Le Chevalier à la rose
Tags : Alexander Kipnis, Ezio Pinza, Naxos, Classique, Opéra
Rubrique : LE PORTRAIT D’ANDRÉ TUBEUF