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Archives Mensuelles: novembre 2011

Le cousin djiboutien de Walter Benjamin par Abdourahman Waberi*

Walter Benjamin, da morto, by bluinfaccia via Flickr CC

* L’écrivain djiboutien Abdourahman Waberi aime flâner à Berlin, sur les pas de Walter Benjamin, un philosophe juif allemand avec lequel il se sent une grande affinité. Parenté culturelle bien plus forte que la différence des origines. voilà ce dont je rêve, ce globetotter africain qui va sur les traces du peintre marocain Jelali Garbaoui, mort ivre mort sur un banc à Paris et cela lui fait souvenir de Stefan Zweig, le juif pourchassé se suicidant au Brésil et surtout de walter Benjamin mourent d’exil. Ce Walter benjamin, juif que lui fit connaïtre ce palestinien E. Said… Voilà le monde auquel je crois et auquel j’aspire comme l’espérance de l’humanité…

Article de Abdourahman Waberi
 
A vrai dire, je ne connaissais de l’Allemagne que bien peu de choses, avant de venir à Berlin, ce chantier perpétuel aux allures de vaste jardin public, à la queue de l’été dernier, pour toute une année. Comme souvent, un bouquet de clichés me tenait lieu de porte d’entrée ou de grille de lecture. Certes, j’y avais effectué de courts séjours, depuis une dizaine d’années, pour assister à des lectures et autres rencontres littéraires savamment orchestrées par les gens du milieu. J’en découvrais la valeur et la saveur pour la première fois en 1998, à l’occasion de la traduction de mon premier livre, un choix de nouvelles intitulé Die Legende von der Nomadensonne, publié par un jeune éditeur munichois devenu depuis un auteur à succès [1]. Plus récemment, je m’étais lié avec la très inventive équipe de la revue Lettre International  qui m’a ouvert ses colonnes et invité par deux fois comme membre du jury international à l’occasion du Lettre Ulysses Award for the Art of Reportage  en 2003 et 2004.

 

Faune jeune, errante et bobopunk

En prenant mes aises dans un grand appartement ensoleillé sur le versant cossu du quartier de Friedenau, j’ai eu la nette sensation de m’aventurer sur un terrain inconnu, impressionné par ce mélange d’ordre et de décontraction propres à la classe aisée, sûre de ses droits et assurée sur ses arrières. Un ami qui avait sondé mes interrogations me fit cette réflexion: «Tu verras, c’est un quartier calme. Il n’y a que des retraités et des veufs!». Je me suis demandé s’il me verrait mieux cherchant et trouvant mon rang et mon royaume au milieu de la faune jeune, errante et bobopunk de Prenzlauer Berg. Il n’en fit rien. Je suis bien là où je me dois d’être, dans le calme et l’anonymat de mon périmètre aux élégants immeubles.

Nul besoin de solliciter la bénédiction d’anges tutélaires comme ceux de Marlène Dietrich et de Rosa Luxembourg, l’un et l’autre attachés à la mémoire des lieux. Très vite, j’eus le plaisir de me mêler à la  foule très compacte, familière et concentrée, qui fréquente assidûment le Internationales Literaturfestival Berlin pendant la première quinzaine de septembre, transformant les grandes salles, les coulisses et le chapiteau dressé dans le jardin en une véritable fête de l’ouïe avec ses auteurs, ses lecteurs, ses traducteurs et ses débats. Une bibliothèque vivante, pleinement incarnée et cependant éphémère. Une procession de livres échappée d’une salle de lecture comme en rêvait, à Paris et ailleurs, sur tous les chemins de contrebande. Walter Benjamin, dont l’ombre plane encore sur les boulevards et dans les parcs de Charlottenburg, de Tiergarten ou de Grunewald.

Il y a bel et bien quelque chose de religieux qui flotte dans l’air à chaque lecture publique, du moins c’est ainsi que je le sens ici, en Allemagne. Il a fallu beaucoup de temps à l’homme avant d’apposer ses empreintes sur les parois rocheuses de sa grotte préhistorique; il lui a fallu encore plus de temps pour transformer ces signes en lettres, puis sacraliser l’écrit et l’image. De les fondre pour les utiliser comme traces de la mémoire de l’humanité. Depuis des millénaires, ces signes et ces lettres sont l’expression de ses émotions, de son immense besoin de partager, de se prolonger, et parfois de dominer. Ces signes et ces lettres sont porteurs des forces et des peurs de leurs créateurs, ils vibrent de toute notre sensibilité. Toute notre humanité. D’où cette passion, toute d’attention et de dévotion, palpable dans les coins et recoins de la Haus der Berliner Festpiele ou de la Literaturhaus à Fasanenstrasse, à deux pas du temple du négoce, autrement dit le règne de l’artifice et du vide, sis à Ku’damm.

Des signes d’Afrique parcimonieusement disséminés

Je ne parle toujours pas la langue de Schiller et de Celan, ce qui chagrine souvent mes amis allemands. Pour me dédouaner, j’insiste sur le caractère proprement cosmopolite de Berlin, sur le don des Allemands pour les langues étrangères, notamment pour l’anglais pas si éloigné de la leur.

Le flâneur de Berlin, que je me plais à être, traque les signes d’Afrique si parcimonieusement disséminés dans la capitale fédérale qui reste pourtant, pour les Africains, synonyme de la conférence éponyme réunie à l’initiative de Bismarck, du 15 novembre 1884 au 26 février 1995, afin de fixer les règles du jeu pour le partage du continent. Quatorze puissances y participèrent —l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Empire ottoman, l’Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l’Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie et la Suède. Elles s’engagèrent à ne plus procéder à des acquisitions sauvages sans le notifier aux autres, pour leur permettre de faire des réclamations.

Une manière de gentlemen’s agreement inaugurant des siècles de violence abyssale. Bien sûr, les peuples et les rois africains ne furent ni consultés ni informés de toutes ces discussions. Aujourd’hui, il est très aisé de constater que l’Afrique est absente de Berlin, au contraire de Paris, Londres, Lisbonne ou Bruxelles. Il arrive, à Schöneberg par exemple, que l’on passe devant un petit restaurant, un salon de coiffure ou une boîte de nuit tenue par des natifs d’Accra [capitale du Ghana], d’Asmara [capitale de l’Erythrée] ou de Conakry [capitale de la Guinée].

Il arrive plus souvent qu’une dépêche relate les obstacles juridiques qui sont le lot quotidien des apatrides noirs —ces Wanderers d’infortune, tous cousins de Benjamin dont ils ignorent l’existence— se consumant de mélancolie dans quelque foyer du Brandebourg, à l’instar du Asylantenheim de Belzig, quand ils ne fuient pas les incendies allumés par les nazillons.

La figure de l’écrivain est si vulnérable

La figure de l’écrivain est si rare et si vulnérable dans nos pays où l’oralité est encore triomphante, l’illettrisme la norme et la faim de livre partout endémique. Ecrire, c’est d’abord le contre du babil. Un geste antisocial, si peu compatible avec la sociabilité. Ecrire, l’acte le moins partagé. Absence d’édition et de lectorat. La pratique scripturaire, dans ce cas précis, se décline sur le mode de la passion ou de la mission, loin des flux d’argent et des coteries à l’oeuvre dans la république mondiale des lettres. Ecrire s’apparente, peu ou prou, à une confidence faite à des sourds, nous confiait un jour Mia Couto. Les choses ont quelque peu changé depuis le surgissement d’une diaspora culturelle.

Le créateur cosmopolite (manière plus glorieuse et plus élégante pour ne rien dire du déplacé, du réfugié, du rat de pénitencier et de l’exilé qui lui arrive d’être plus souvent qu’on ne le pense ordinairement) —je songe à l’instant au peintre marocain Jelali Garbaoui retrouvé mort épuisé par l’alcool, à l’âge de 41 ans, sur un banc public à Paris— n’est pas sans rappeler la figure du juif écrivant chassé de la Mitteleuropa. Figure qui s’origine dans celle de l’ange chassé du paradis par Dieu, le père de tous les pères. A l’instar de Walter Benjamin étouffant dans les Pyrénées, ou encore de Stefan Zweig en zombie funambulant au Brésil. Ces dernières trajectoires conduisent au suicide, comme l’on sait, à l’heure ou l’Europe entière va sombrer aux mains des Nazis. Et que dire de la figure, plus proche de nous, de l’écrivain d’Haïti assumant sa demi folie dans la presqu’île de sa solitude, conscient d’habiter, de méditer sur 200 ans d’impéritie et de ruines?

Dans les années 1980, la littérature de l’exil a été bien reçue par l’Occident parce qu’elle recoupait la vision du monde à l’œuvre dans ces années-là. Mieux, elle en facilitait l’intelligibilité. Le Polonais Czeslaw Milosz et le Russe Joseph Brodsky, tous deux poètes, ont été couronnés par le prix Nobel, en 1980 et 1987 respectivement, parce que leur travail avait maille à partir avec la Guerre froide et le monde bipolaire. Aujourd’hui, les nouveaux écrivains de la diaspora, principalement issus des ex-colonies, n’ont pas le même heur et pour cause; leur exil n’est plus appréhendé en termes positifs. En somme, ils sont de moins en moins vus comme des victimes du désordre politique, tels les intellectuels échappés du rideau de fer et de l’ancien mur de Berlin, voire ceux fuyant la dictature d’Augusto Pinochet, mais plus prosaïquement comme des immigrés en mal de meilleurs pâturages économiques.

Ma quête de Walter Benjamin, mon intérêt pour sa vie et ses écrits a commencé au plus profond de moi sans que je m’en rende compte pleinement. Elle s’est immiscée par effraction, par ces trous de serrure dont l’ironie a le secret, pour s’installer durablement. Ironie donc: je dois la découverte de l’auteur d’Enfance berlinoise au combatif chantre de la cause palestinienne, au lecteur attentif de Joseph Conrad, de Theodor Adorno ou d’Erich Auerbach que fut le regretté Edward Saïd. Admirant Saïd, je ne pouvais qu’admirer davantage Benjamin. Marcher dans Berlin avec Benjamin ou Joseph Roth à l’esprit est une façon d’interroger sans cesse le réel, de se laisser surprendre par le hasard, d’inventer à trois ou à dix le plaisir de cheminer en somnambule, de rêvasser constamment, de revenir sur les liens entre la marche et le récit en train de mijoter.

Ecrire, c’est aussi différer, remettre à plus tard cette chose importante qu’on veut absolument souligner et, ce faisant, en attendant, continuer de dire avec clarté ou de coucher sur le papier autre chose —une pensée, une idée ou une sensation tout à fait secondaire. Je suis venu à Berlin pour grapiller ces choses-là.

Abdourahman Waberi

[1] Né en 1965 en Bulgarie, Ilija Trojanow arrive à Munich en 1971 avec ses parents pourvus du statut de réfugiés politiques. La famille s’installe au Kenya. En 1989, il fonde une maison d’édition dédiée à l’Afrique, Marino Verlag, dans la capitale. Editeur, traducteur, écrivain globe-trotter, reconnu et largement primé, Ilija Trojanow vit entre Munich et Le Cap.

 

Anthropologie de la matraque par Fabien Jobard

Anthropologie de la matraque par Fabien Jobard

[29-11-2011]

L’enquête qu’a menée Didier Fassin dans une brigade anti-criminelle fait froid dans le dos : violence, abus, racisme y règnent sans frein. Mais peut-on sans autre forme de procès élargir le constat à l’ensemble de la situation française ? Le sociologue Fabien Jobard s’interroge sur la méthode appliquée par son collègue anthropologue.

  

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Recensé : Didier Fassin, La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, coll. La Couleur des idées, Le Seuil, octobre 2011, 408 p., 21 €.
Sur la Vie des idées, on pourra consulter la réponse de l’auteur.

La force de l’ordre, l’ouvrage que publie l’anthropologue Didier Fassin, professeur de sciences sociales à l’Institute for Advanced Study de Princeton et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, s’annonce comme une « ethnographie de la force publique » (p. 33). On peut le lire comme un manifeste ethnographique. Didier Fassin a en effet voulu répondre à l’urgence politique par une enquête par observation directe non participante, de longue durée, auprès de la brigade anti-criminalité (BAC) d’une agglomération de 200 000 habitants de la région parisienne. Son enquête répond à un double impératif : une « démarche critique » qui questionne la démocratie, enjeu du chapitre conclusif, à partir de l’ethnographie d’une BAC ; et une mise en évidence des pratiques policières à travers une « forme narrative, reconstitution aussi fidèle que possible des scènes observées, l’approfondissement d’études de cas [dotées] d’une portée générale », afin que « chacun [se saisisse] de ces questions » (p. 55-57). L’ethnographie interpelle, par sa méthode propre, le politique. Il s’agit aussi d’un manifeste en ethnographie : Didier Fassin revendique une « anthropologie publique », à l’image de mouvements similaires, notamment en Grande-Bretagne et aux États-Unis [1]. Cette anthropologie publique, servie par une connaissance remarquable de la sociologie de la police, fait à la fois la force, l’impact de l’ouvrage, mais comporte aussi des limites inhérentes au choix de focale retenu par l’auteur.

L’unité

L’enquête, substantielle, s’est déroulée de mai 2005 à février 2006, puis de février 2007 à juin 2007, période durant laquelle l’auteur a en toute liberté accompagné le travail des agents de cette brigade. Avec satisfaction, l’un des chefs du commissariat lui fait vite observer que les agents se comportent comme si leur observateur « n’était pas là » (p. 49). Cette remarque bienveillante s’avère glaçante à la lecture de l’ouvrage. Elle est du reste inexacte. À maintes reprises, les policiers observés par Fassin lui font remarquer que, s’il n’avait pas été là, « cela ne se serait pas passé comme ça » ; comprendre : ç’aurait été pire [2]. Mais on peine à se représenter quel degré supplémentaire de veulerie les policiers observés auraient atteint sans présence extérieure, tant est sordide la réalité décrite par Fassin [3] : gardes à vue iniques, motivées par la simple présomption de culpabilité collective des « bâtards » [4] ; omerta ; racisme ; sexisme ; humiliation ; subornation ; discrimination ; sélection des agents selon des préférences raciales, sexuelles et politiques ; interrogatoires menés sous la menace, le mensonge et l’intimidation (quand ce n’est pas sous les coups), etc. Le tout sous l’œil distant d’une hiérarchie qui balance entre impuissante résignation et satisfaction muette.

La brigade observée par Fassin est un « État dans l’État », un îlot de brutalité et de haine enkysté dans un commissariat de police dont on apprendra peu (le regard de l’observateur est exclusivement centré sur les équipages de la brigade en question), si ce n’est que la hiérarchie a laissé se perpétuer cette BAC confiée à un gradé de facto plénipotentiaire. La description ethnographique ne laisse aucun doute à ce sujet. Grand poster de Jean-Marie Le Pen affiché sur les murs du bureau ; conversations autour des propos tenus par « Jean-Marie » la veille, et plus fréquemment sur les immigrés ; grimage par l’acronyme K.K.K. (pour Klu Klux Klan) de la photo d’un policier parangon de corruption et de violence de la série américaine The Shield  ; drapeaux français au mur, l’un flanqué du slogan « contre le racisme… halte à l’immigration », l’autre des chiffres 7,3,2 évoquant les exploits de Charles Martel à Poitiers… Didier Fassin montre l’importance dans la constitution de cette brigade de son chef « xénophobe et raciste » (p. 264, voir aussi p. 256) qui, sans exiger une stricte conformité idéologique des éventuels postulants, garde la haute main sur la cooptation de nouveaux membres. Ni Arabes, ni Noirs, ni femmes dans cette brigade, dont la considération des minorités, des éducateurs, des SDF etc. sur le terrain est à l’image d’une composition si uniforme.

Les conditions du possible et les conditions de survie

L’ouvrage de Didier Fassin est une contribution de premier plan sur la police française d’aujourd’hui. Dans cette institution centralisée se constituent des baronnies imprenables, forteresses insulaires dont la perpétuation est encouragée par le fait que ce qu’elles font est tangible, mesurable, chiffrable [5]. À la différence de la police en tenue, jugée sur des critères contingents et qualitatifs, l’évaluation d’une brigade anti-criminalité est réduite à sa plus simple expression : les chiffres d’interpellation, et tout particulièrement les fameuses « infractions révélées par l’action des services » (étrangers en situation irrégulière, fumeurs de joints, quand ce ne sont pas de simples infractions au stationnement). L’enquête de Didier Fassin montre dans le détail un envers sous-estimé de cette production de chiffres, partout dénoncée. Le commissaire, malgré les risques substantiels de bavure et de scandale qu’une pareille brigade lui fait courir en permanence, se trouve pris au piège d’une relation ancillaire à son égard. Non seulement la BAC contribue à l’évaluation chiffrée globale de son commissariat (interpellations, gardes à vue, éventuellement mandats de dépôt ensuite prononcés), mais elle se constitue en point d’accès unique au terrain de la délinquance locale, amenant ses supérieurs à se rendre dépendants d’elle s’ils veulent disposer d’informations valorisantes [6].

Fassin consacre une réflexion particulièrement intéressante sur les forces susceptibles, au sein du commissariat, de résister à cet « État dans l’État » (p. 272). On trouve dans cette BAC en effet des policiers « professionnels », ceux qui poursuivent les finalités policières (interpellations, contrôles, etc.) tout en respectant la déontologie. Mais ils n’y sont que deux. D’autres policiers ont craqué et, après quelques mois, ont demandé leur affectation dans d’autres unités, abandonnant les avantages de la BAC (faible contrôle hiérarchique, sélection des tâches, horaires fixes, prestige..). Le poids de l’idéologie entretenue par la BAC leur était devenu insupportable, et les possibilités de la réformer trop improbable pour imaginer d’autres voies que la défection. Didier Fassin mêle très astucieusement la typologie de William Ker Muir [7] sur les types de policiers à ses propres constructions théoriques autour de « l’économie morale » de la police, ce qui lui permet de rejeter le triptyque de Hirschman (exit, voice, loyalty), qu’il juge trop rigide. Il montre que le pragmatisme policier autorise la survie du « bon policier » (au sens de Ker Muir) dans cet environnement producteur de cynisme ou de clivage moral, dès lors que, même s’il respecte « l’ennemi », il produit de bons résultats. Ainsi, même au sein d’une telle brigade, le « principe de justice » peut l’emporter sur « la logique du ressentiment » (p. 297) et permettre le maintien de policiers déviants aux côtés de policiers plus « professionnels ».

L’unité et son contexte

Il aurait été à bien des égards éclairant de connaître plus précisément les trajectoires de ces deux professionnels qui ont choisi de rester dans une telle BAC, par exemple par des entretiens biographiques qui auraient dépassé les premiers signes de réticence des intéressés à la conversation. Mais Didier Fassin n’a pas voulu déroger à sa méthode privilégiant la seule observation des équipages de sa BAC : ni entretiens approfondis avec les acteurs, leurs supérieurs ou leur environnement, ni historicisation ou contextualisation de la circonscription étudiée, ni exploration des relations entre l’institution policière locale et son environnement institutionnel (justice pénale et élus, notamment). L’insularité caractérise la BAC observée, mais aussi le dispositif d’observation choisi par l’auteur. C’est un parti pris fécond, mais qui, à nos yeux, nuit à son propre projet.

Car, si l’objet de Didier Fassin est d’observer une brigade anti-criminalité, son projet est bien plus large. Cette « anthropologie politique » vise à interroger la « nature concrète » de la démocratie française, et notamment le régime politique particulier des cités de banlieue. Les cités sont, sous l’effet de l’intervention policière, des zones d’exception où se « manifeste le geste souverain de suspension de la règle démocratique » (p. 33) : « la politique des cités devient une politique de la guerre » (p. 71), dans laquelle les habitants ne sont « pas seulement des étrangers, [mais aussi] des ennemis » (p. 75), objets d’une mécanique de « racialisation » qu’on ne peut plus enrayer (p. 235). L’approche monographique resserrée qu’a choisie Didier Faasin satisfait-elle son projet d’anthropologie de l’État ? C’est ce que je voudrais discuter ici.

La focale d’observation retenue par Fassin est resserrée autour de son objet : une BAC. Dans le premier chapitre, « situation » [8], l’auteur dresse le contexte de ses observations. Il utilise à cette fin à des données de cadrage, notamment les enquêtes nationales de victimation et de la statistique policière, qui lui permettent de dire que la délinquance est en baisse, et que, de ce fait, l’intervention de la police ne répond pas à un besoin, à une demande sociale, mais qu’elle est l’instrument de la guerre ou de la rhétorique de la guerre menée par le pouvoir dans les cités. Malheureusement, ces données sont sans lien direct avec le terrain observé. Plutôt que les données nationales ou celles propres aux zones urbaines sensibles (ZUS), l’enquête régionale Ile-de-France de victimation aurait permis de réduire la focale à l’échelle du département concerné (sans bien sûr ainsi dévoiler le terrain examiné) [9]. Les données produites par le commissariat où Didier Fassin a enquêté ou celles éventuellement délivrées par le conseil de prévention et de sécurité de l’agglomération concernée auraient, de même, offert un cadrage plus adapté. Le cadrage resserré de l’observation est contredit par le cadrage beaucoup trop large des données contextuelles. Par ailleurs, et surtout, ces données sont lues de manière très libre. Didier Fassin avance que si le sentiment d’insécurité dans les ZUS françaises est élevé, il s’agit principalement d’un effet de construction des représentations collectives par le politique ; car la délinquance, dit-il, baisse (p. 85-88 ou 121). Or si le lien entre délinquance et sentiment d’insécurité est en effet loin d’être univoque, il est audacieux d’affirmer comme « un fait » (p. 121) que la délinquance est en baisse sur une période significative (sauf sans doute les homicides), tant à l’échelle nationale qu’à celle des ZUS d’Ile-de-France. Cette appréciation des statistiques joue pourtant un rôle pivot dans la construction de l’anthropologie politique de Didier Fassin, puisque la « situation » qu’il dépeint dans le chapitre 1 et qui constitue le terreau rendant possible une telle BAC, est définie comme un écrasement du réel par le politique : puisque la délinquance ne monte pas, dit Fassin, « pour justifier le déploiement des forces de l’ordre dans ces quartiers défavorisés, il est nécessaire de créer un langage. La rhétorique de la guerre censée contrer la guérilla des cités se traduit par des opérations spectaculaires (…) La représentation de la banlieue comme une jungle et de ses habitants comme des sauvages appelle le recours à des unités spéciales mieux formées à la chasse qu’à la procédure… » (p. 96) ; « la politique des cités devient une politique de la guerre » (p. 71). La « situation » dont le premier chapitre de l’ouvrage pose les fondements est malheureusement trop redevable de ces statistiques trop lointaines et trop fragiles pour convaincre tout à fait quant à son statut déterminant du comportement policier observé.

Tout l’enjeu est de donner sens à la chose observée, de la faire vivre dans un ensemble plus vaste, apte à offrir matière à une anthropologie de l’État. Lorsque Dewerpe, qui poursuit une finalité comparable (une « anthropologie historique de la violence d’État ») [10], observe la manifestation parisienne du 8 février 1962, il en fait bien sûr l’analyse la plus complète, mais il ne l’élève en anthropologie historique qu’au moyen de l’inscription de cet événement dans son histoire – histoire longue, complexe, multidimensionnelle. Didier Fassin, lui, s’est comme interdit cette contextualisation. La rigueur de l’observation se mue en rigorisme monographique dès lors que l’on aborde le rapport au politique. L’auteur explique trop souvent ce qu’il observe par le contexte politique national le plus large, par l’histoire immédiate, trop immédiate. Un examen plus approfondi de la place de la BAC dans les transactions entre préfet, élus municipaux, société civile lorsque la mairie se voit contrainte de mettre en place une réunion de conciliation après une intervention particulièrement désastreuse des policiers de l’agglomération, aurait offert une possibilité de donner à voir les médiations entre pouvoir national et situation micro-locale. Car autant sinon plus que la « situation » nationale, des configurations politiques locales plus larges peuvent expliquer la perpétuation d’une telle brigade.

Politisation et racialisation

L’interrogation centrale porte sur la singularité de la brigade observée. Des échanges avec le « représentant national d’un syndicat de policiers » et un « haut fonctionnaire de la direction centrale de la sécurité publique » convainquent l’auteur que ce qu’il a observé « est aussi vrai ailleurs ». Certes, il n’est pas possible de déterminer l’exemplarité ou au contraire la singularité d’une telle brigade, compte tenu du faible nombre d’enquêtes sur les BAC en France et de l’absence de tout recensement de ces unités [11]. Mais il semble y avoir là un degré de politisation des agents sinon exceptionnel, du moins singulier : la fréquence des conversations politiques, le raffinement, pour ainsi dire, des symboles courants (le T-shirt Charles Martel, les inscriptions gothiques sur le drapeau français, la référence au Ku Klux Klan…), l’exacerbation de la virilité (jusqu’à refuser de porter le gilet pare-balles léger, pourtant attribut de virilité chez les fonctionnaires de police), etc. Ce degré de politisation (à la fois culture politique et intérêt pour la politique) est peu fréquent chez les policiers [12]. Il n’est pas sans conséquence, bien sûr, sur la perception d’une constante homologie structurale entre l’orientation politique gouvernementale et le comportement des policiers sur leur terrain.

Ce degré inhabituel de politisation n’est pas sans incidence non plus sur l’interprétation des événements relatés. N’évoquons que le chapitre « discrimination », dans lequel l’apport interprétatif de Didier Fassin est des plus riches. À l’encontre des sociologues français qui se sont penchés sur la question [13], il défend une hypothèse de « racialisation » des interventions policières, « entendue comme le processus par lequel on différencie des individus ou des groupes à partir d’une qualification raciale » (p. 235) ; processus qui joue un rôle déterminant dans l’explication des comportements observés à l’égard des minorités. Nous pourrons objecter que la dimension raciale ou raciste est incontestable dans une telle BAC. Nous restons convaincu que la notion de racialisation n’est pas universellement nécessaire pour comprendre la dynamique de sélection de leurs populations par les policiers (pouvoir discrétionnaire sur lequel l’auteur insiste très justement), ni même par les policiers en civil intervenant dans les cités françaises.

On ne peut, dans le cadre de ce compte rendu, confronter nos terrains relatifs aux BAC [14]. Mais pour donner une idée de l’importance des terrains, observons que dans la BAC observée par Didier Fassin les adversaires ou « ennemis » (p. 75) sont qualifiés de « bâtards ». L’auteur précise avec justesse que « cette insulte n’est pas anodine, elle implique une banalisation des idées d’impureté, d’indétermination et de dévalorisation », « forme particulière de stigmatisation socio-raciale » (p. 154-155). Dans les BAC dans lesquelles j’ai enquêté, l’idiome commun n’était pas « bâtard » mais « crapaud ». Or le « crapaud » doit son nom au pur pragmatisme policier : c’est le comportement supposé dans l’interaction (il dit « Quoi ? Quoi ? » en toute occasion, comme dans les livres d’enfant), et non l’assignation raciale, qui lui donne son nom. Nulle interprétation ne saurait, à notre sens, l’emporter sur l’autre. Chacune est le produit particulier de son terrain particulier.

L’extrémisme de la BAC étudiée par Didier Fassin oblige également à interroger la place faite par l’auteur à la « situation post-coloniale ». Là encore, étant donné le degré de conviction politique des agents, on ne peut s’étonner qu’ils en viennent à évoquer la guerre d’Algérie. Mais faut-il s’en tenir à ce que disent les agents ? Les travaux d’Emmanuel Blanchard montrent par exemple que la police des Algériens à Paris de 1945 à 1962 (dont il est inutile de rappeler la brutalité) n’est pas seulement singulière, c’est-à-dire explicable par la nature étrangère ou la différence raciale de la population visée. Elle est tout autant inscrite dans une histoire beaucoup plus longue du traitement que les policiers réservent aux « indésirables » – le traitement réservé aux Algériens emprunte à celui réservé aux prostituées, aux vagabonds, aux oisifs, etc. De ce point de vue, les « bâtards » que visent les policiers dans leur langage souffriraient des interventions policières, même si nul processus de racialisation n’était en jeu, tant les pratiques policières s’inscrivent dans une histoire longue entretenue à l’égard de leurs « clientèles ».

L’anthropologie politique menée par l’auteur, qui fait de cette brigade particulière le témoin d’un régime politique tout entier, constitue ainsi un parti pris méthodologique qui n’emporte pas complètement notre adhésion. Mais ces éléments de discussion ne doivent pas faire ombrage aux apports de l’anthropologie publique poursuivie par cet ouvrage. Le livre de Didier Fassin, adossé à une remarquable exigence théorique, présente au public, au politique et aux policiers le constat accablant d’une force publique incapable de maîtriser, ni même de connaître sa propre dérive.

  
 
Pour citer cet article :
Fabien Jobard, « Anthropologie de la matraque », La Vie des idées, 29 novembre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Anthropologie-de-la-matraque.html

Notes

[1] Voir par exemple la discussion critique de la « public criminology », voir le numéro 9/4 de la revue Criminology & Public Policy.

[2] Les agents n’observent en fait pudeur ou retenue que lorsqu’il est question de violence : ils s’abstiennent de porter des coups ou le font « hors de la vue » de l’observateur (p. 199).

[3] Force est toutefois d’observer que, pour les agents en question, le pire est toujours envisageable. À propos d’un gendarme dont l’intervention était allée jusqu’à provoquer l’organisation d’une manifestation de protestation et la tenue d’une réunion publique par les autorités municipales, ‘’un des membres de la BAC enquêtée déclara à Didier Fassin : « Ca ne m’étonne pas, c’est un fou violent » (p. 151).

[4] « Phénoménologie élémentaire » désignant le jeune homme de cité, « principalement de minorités » (p. 155).

[5] Sur les logiques qui gouvernent la multiplication des brigades de toutes sortes dans les commissariats de police, voir Elodie Lemaire, « Spécialisation et distinction dans un commissariat de police », Sociétés contemporaines, 2008 (4), p. 59-79.

[6] Cette observation rejoint celles de Christian Mouhanna sur les mutations de l’encadrement policier et ses conséquences (La police contre les citoyens ? Nimes, Champ social, 2011, p. 64-68 ou 100-108).

[7] William Ker Muir, Police. Streetcorner Politicians. Chicago : Chicago University Press, 1977.

[8] Le terme est directement emprunté à Georges Balandier et la situation sera du reste qualifiée, plus loin, de « post-coloniale ».

[9] Les traitements de cette enquête, bien plus fiables que l’enquête nationale en raison de son échantillonnage, sont disponibles sur les sites du Cesdip (www.cesdip.fr) et de l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de l’Ile-de-France (http://www.iaurif.org/).

[10] Alain Dewerpe, Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique dun massacre dÉtat, Paris, Gallimard, 2006, p. 86-88.

[11] Si l’on exclut les travaux universitaires non publiés, tels ceux de Jérémie Gauthier à l’Université de Lille en 2002 sous la direction de J. Siméant et à l’EHESS en 2004 sous la direction de G. Mauger, il s’agit avec cet ouvrage de la première monographie consacrée à une brigade anti-criminalité.

[12] Dans un article à paraître dans la Revue française de sociologie, Geneviève Pruvost et Philippe Coulangeon montrent la forte sous-politisation des policiers, contredite, il est vrai, par des « effets de brigade » qui amènent à la formation du type de brigade observée par Didier Fassin.

[13] Dans ce chapitre tout particulièrement, Fassin soutient que les sociologues et les policiers se tiennent d’un côté, les minorités et la plupart des Français de l’autre. Par exemple : « À la question [peut-on dire qu’il y a discrimination raciale ?], les Français, dans leur ensemble, [répondent] par l’affirmative, tout comme les habitants des cités ; les sociologues, le plus souvent, par la négative, rejoignant en cela les policiers » (p. 223).

[14] 200 à 250 heures d’observation menées dans des conditions semblables à celles de Didier Fassin, dans deux BAC distinctes de grande banlieue parisienne. Ces observations ont pu être confrontées à celles menées dans le même temps dans d’autres circonscriptions (Paris et province) par trois sociologues (Valérie Boussard, Marc Loriol, Sandrine Caroly), dans le cadre du même projet. L’une des exploitations de ce terrain, centrée sur la question du racisme policier, est discutée par Didier Fassin dans l’ouvrage qu’il a dirigé avec Eric Fassin, De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006, « Police, justice et discriminations raciales », p. 219-237.

 
 

Le cinéma hongrois entre la jungle et le ZOO, en attendant je ne verrai pas le cheval de Turin

Le cheval de Turin de Béla Tarr avec Erika Bok, Janos Derzsi
Le cheval de Turin

Le film censuré de fait…

On se souvient de cette remarque de jean ferrat entre la jungle (le capitalisme) et le zoo (le communisme), à l’occasion de la sortie du dernier film de Bela Tarr, ce dernier et d’autres cinéastes dressent un constat de faillite du cinéma hongrois, il n’y a plus de possibilité pour de jeunes cinéastes ambitieux de faire des films.

Pire encore: aujourd’hui est le changement de programme, je me précipite pour prendre le nouveau des salles d’Art et d’essai qui théoriquement sont nombreuses à Aix entre le mazarin et le Renoir. je me fais une joie d’aller voir le dernier film de Bela Tarr, le cheval de Turin qui a obtenu l’ours d’argent au festival de Berlin. j’adore ce cinéaste et de surcroît le thème est passionnant puisqu’il s’agit de la rencontre mythique le 3 janvier 1889 entre Nietzsche et le cheval battu par le cocher parce qu’il n’a plus la force d’avancer. la légende rapporte que Nietzche se serait jeté au cou du cheval en pleurant et dès le lendemain il s’était plongé dans le silence et l’immobilité, la folie qui le tiendra jusqu’à la mort. Derrida avait vu dans le geste du philosophe une manière de demander pardon pour la raison, pour descartes et son homme machine. Une fois de plus bela Tarr s’appuie sur un trés grand romancier hongrois -une constante du cinéma hongrois que cette relation à la littérature- Lazlo Krasznahorkai qui en partant de l’enlacement du philosophe décide de raconter non l’anecdote du philosophe mais l’histoire du cheval, du cocher et de la fille de ce dernier.

Bela tarr a expliqué qu’après ce film son oeuvre était close et qu’il deviendrait producteur et il se battrait pour la survie du cinéma hongrois. J’ai dit sur ce blog ce que bela tarr avait de novateur et quand j’entends dire que l’oeuvre est close je pense à cette scène où dans un bar un innocent fait jouer à des épaves une sorte de danse cosmique des planètes autour d’un soleil. Comment après que la ville ait rejoué la shoah, l’innocent lui aussi glisse dans la folie catatonique. Donc j’ai le sentiment qu’il faudrait voir cette oeuvre non pas comme finie, bonne à jeter mais au contraire comme devant être rejouée sans cesse et chaque film éclairant l’autre en partant des idées chères à Bela Tarr d’une nature détruite par la folie de la raison.

C’est dire ma déception quand je me suis aperçue que dans Aix ville universitaire le film de Bela tarr n’était pas au programme ni cette semaine, ni la prochaine. Alors cette réflexion sur la jungle et le zoo, sur la véritable censure, celle qui imagine un public pour l’incurie artistique et intellectuelle  est bien réelle.

Danielle Bleitrach

PETIT RETOUR SIR LE CINEMA HONGROIS  

Le cinéma hongrois a été un grand cinéma avant Bela tarr, du temps que l’on qualifiait comme celui du zoo, avec censure.  Sous le "communisme" avec la censure le cinéma Hongrois ce fut : Quelque part en Europe (1947) de Radvanyi et Un lopin de terre (1948) de Frigyes Ban, Zoltán Fábri (L’Orage, 1952 ; Un petit Carrousel de fête, 1955), Karoly Makk (Liliomfi, 1954), Imre Feher (Un amour du dimanche, 1957 ; Départ de zéro, 1975), Istvan Szabó (L’Âge des illusions, 1965 ; Mephisto, 1981), et le plus grand de tous : Miklós Jancsó (Les Sans-Espoir, 1966 ; Rouges et Blancs, 1967 ; Pour Électre, 1975 ; L’Aube, 1986) etc .Le cinéma hongrois, était subventionné par l’État. La manne s’est tarie , plus de "censure" ok , mais plus de film , le pouvoir actuel a fait appel à l’auteur des Rambos pour créer un cinéma qui lui convienne…

Brève histoire du cinéma hongrois

Les premiers longs métrages hongrois datent de 1912. C’est la connivence entre les écrivains et les cinéastes qui marque cette période. Acteurs, journalistes se prennent au jeu de la caméra. Le premier film de fiction hongrois fut réalisé en 1912 par un jeune acteur de Budapest (Mihaly Kertesz, 1888-1962), qui se fera davantage connaître sous le nom de Michaël Curtiz. Sandor Korda ( 1893-1956) sera à l’origine d’ une tradition cinématographique qui influence encore le cinéma contemporain : l’adaptation littéraire. Hanison et Battison, le Ballet de mille livres, d’après Mark Twain, le Cauchemar, d’apres Molnar seront ses oeuvres les plus marquantes.

La chute de I’Empire austro-hongrois en 1918 fait naître en Hongrie un renouveau culturel qui sera stoppé par la dictature de Horthy. La nationalisation du cinéma avait permis la réalisation d’une trentaine de films durant la période révolutionnaire. Malheureusement ne sont parvenues jusqu’à nous qu’ Hier, de Deszo Orban, ou Jonaz ocsem, d’Yvan Siklosi et Mihaly Kertesz . De nombreux cinéastes s’enfuirent durant la terreur blanche qui suivit la république des conseils.

En 1930, Istvan Szekely ( 1899-1979) -Steve Sekely dans sa période américaine…- réalise un peu à la façon d’un Lubitsch la première oeuvre majeure du cinéma hongrois, Hyppolit, a lakaj (Hippolyte, le valet de chambre], 1931). Des gens du peuple de Budapest y incarnent les personnages du Bourgeois gentilhomme. Paul Fejos (1897-1963) réalise Marie, légende hongroise (Tavaszi zapor], puis Tempêtes et Gardez le sourire. Un autre émigré, Lazlo Vajda (1906-1965), revient en 1935 en Hongrie, ou il réalise Magda Kicsapjak. Marton Keleti (1905-1973) tourne en 1937 la Fiancée de Torocko, et Viktor Gertler (1901-1969) le Mercredi vole en 1933. Bela Gaal réalisa entre 1932 et 1938 une vingtaine de films. Certains de ces films n’échappent pas au visées racistes de la période. Ironie du sort, les lois raciales le toucheront à son tour, au pays du cinéma, on apprécie toujours l’histoire de l’arroseur arrosé….

La période de la guerre vit émigrer Szekely et Vajda. De nombreux films furent cependant tournés pendant la seconde guerre mondiale, mais d’intérêt très inconstant.

2-La période communiste

Le cinéma d’après-guerre se veut avant- gardiste. Trois jeunes cinéastes le marqueront de leur empreinte : Frigyes Ban (1902-1969), avec le Rendez-vous au bord de la mer, Imre Jeney (1908-1986), avec Et les aveugles verront ; enfin Geza Radvanyi (1907-1986) , virtuose des mouvements de caméra. Mais très vite la chappe de plomb stalinienne impose un style ouvriériste et conformiste.

Cette chappe de plomb se soulèvera timidement en 1954 avec Zoltàn Fabri et son quatorze vies en danger. Le mouvement s’accélère en 1955 avec Budapesti Tavasz(le printemps à Budapest) , Un petit bock de blonde) de Felix Mariassy, et Un petit carrousel de fête de Zoltan Fabri . Le même cinéaste enchaîne l’année suivante avec Professeur Hannibal et Mariassy, puis,en 1957, Kulvarosy legenda (la Legende du faubourg), qui lui valut la disgrâce. L’écrasement sanglant du mouvement hongrois mettra fin pour quelques années à toute tentative de renouvellement du discours cinématographique , malgré en 1957 A minuit, un long métrage de Gyorgi Reveszr qui proposait une lecture événements de 1956.

2- L’âge d’or du cinéma hongrois

 Mais c’est à partir de 1960 que le cinéma hongrois connaît son véritable âge d’or. L’inoxydable Zoltan Fabri réalise en 1961 Deux mi-temps en enfer, où affleuraient des allusions à la situation contemporaine, et par Miklos Jancso qui réalise en 1962 Cantata . Maîtrise lyrique de longs plans séquences, beauté formelle et parfois glacée, la patte du maître, dont les productions récentes sont hélas très décevantes, marquera jusqu’à Psaume rouge, primé à Cannes, toute une génération de son empreinte. Citons ces oeuvres de référence :: Sans-Espoir (1965), Rouges et Blancs (1967), Silence et Cri (1968), Ah !ça ira (1968), Sirokko (1969), Agnus Dei (1970), le Pacifiste (1971), Psaume rouge (1971), Pour Electre (1975). La génération des maîtres comprendra également Istvan Gaal : Sodrasban (Remous, 1963), Tziganes (1963) – et Zdldar (les Vertes annees, 1965) ; Istvan Szabo : Almodozasok kora (/Age des Illusions), Apa (le Pere, 1965), la confiance (1979), Mephisto (1983) Colonel Redl (1985) ; Ferenc Kosa : Dix mille soleils (1965) et Pal Zolnay : le Sac (1966). I. Gall se joindra au groupe avec le Baptême (1967), le Faucon (1970) et Paysage mort (1971), films dont le thème principal est l’exode rural et l’urbanisation du paysage hongrois.. La génération intermédiaire du cinéma hongrois verra son émancipation quand Zsolt Kezdi-Kovacs, qui fut durant l’assistant de Jancso, réalise Zone tempérée en 1970, Romantika (1972). Le 73 de Petofi évoque la révolution de 1848 en s’inspirant du style du Living Theater. Marta Meszaros apportera une originale et personnelle dénonciation de la situation de la femme durant la période stalinienne, mais aussi des films universels dont maintes réalisatrices s’inspirèrent dans le monde entier. Adoption, ours d’or à Berlin en 1975, est un film rare où des êtres courbés sur leurs souffrances secrètes dévoilent des pans de leur intimité avec une pudeur intimiste, comme se dévoile les bancs de brume au dessus du bac qui transporte deux personnages du film. Avec Neuf mois en 1976, elle allie comme peu d’autres ont su le faire véracité de l’engagement et sensibilité tendre. Journal intime (1982) Journal à mes Amours (1986) jalonnent une carrière dont l’apothéose sera à mon sens le magnifique Elles deux, où Marina Vlady, superbe, confronte la pureté de ses convictions au dur monde des réalités qui s’éloigne du navire de l’enfance.

L’école de Budapest met en avant un cinéma sociologique réalisé à partir d’une "étude de terrain" et souvent joué par des non-professionnels. L’analyse directe de la réalité s’y veut exempte de toute influence idéologique (ils en avaient soupé…). Judit Elek : Un village hongrois (1973), Une Histoire simple (1975) ; Livia Gyarmaty avec Connaissez-vous Sunday-Monday ? (1968), Deux Ingénues (1971), Arretez la musique (1973) ; Lazlo Vitezy : Temps de paix (1979), Terres rouges (1982) sont représentatifs de cette école.

3- le cinéma post-communiste

Le véritable leader du cinéma hongrois est aujourd’hui Bela Tarr, auquel le festival de La Rochelle consacra une rétrospective en 2001 . Né en 1955, tour à tour cinéaste amateur, ouvrier, portier dans une maison de la culture, il suit des études à l’école Supérieure du Théâtre et du Cinéma de Budapest et réalise se premiers films, illustrant avec talent l’un des courants de l’école de Budapest ;. Il donne des cours à la Filmakademie de Berlin depuis 1990. Nid Familial (1979), les rapports préfabriqués (1982), la damnation (1987), Citylife-the last boat ((1990), Satantango (1993), voyage sur la plaine hongoise (1995), les Harmonies de Werckmeister (2000), sont autant d’oeuvres originales et fortes qui lui vaudront le surnom de "Tarkovsky hongrois". Mais pas la consécration internationale puisque ses films ne sont toujours pas distribués en france, s’ils le sont dans d’autres pays européeens ! Année de la commémoration de la révolution de 1956, 2006 a été une anné particulière pour le cinéma hongrois. Il a bénéficié d’un fonds additionnel pour rappeler ces événements très présents dans la mémoire magyare. Plusieurs films de fiction les ont mis en scène, comme Les Gamins de Budakeszi de Pal Erdöss ou Mansfeld d’Andor Szilagyi, histoire d’un martyr de la période , et Children of Glory de Krisztina Goda.   1956 a également inspiré de nombreux documentaires, dont Le Visage de la révolution : à la recherche d’une fille de Budapest, coproduit par Jean-Pierre Jeunet. Attila Kékesi est parti d’une photo célèbre pour faire un film d’investigation sur la jeune inconnue devenue d’une seule représentation sur papier argentique une héroïne de la révolte hongroise.   Plusieurs générations de réalisateurs ont participé à cette commémoration passée presque inaperçue en france. La plus ancienne, composée de Miklos Jancso, Pal Sandor et Judith Elek, reste fidèle à un cinéma d’auteur . Janos Szasz a présenté son nouveau film, Opium, qui explore les relations troubles d’un psychiatre des années 1910 et de sa patiente graphomane. A noter égalment Iszka’s Journey de Csaba Bollok, sur les enfants des rues, un des films sélectionnés à Berlin avec Men in the Nude de Karoly Esztergalyos. La nouvelle génération est composée de cinéastes comme Györgyi Palfi ou Agnes Kocsis (Fresh Air).

4- Aujourd’hui le  cinéma hongrois en danger

Béla Tarr, réalisateur Hongrois est à l’honneur à Beaubourg en ce moment, il fait aussi l’objet d’un ouvrage de Jacques Rancière, et son film, "le Cheval de Turin", sort mercredi 30 novembre, en France. Pour l’occasion, le réalisateur ne manque pas d’évoquer la situation désastreuse du cinéma hongrois. Alors l’année dernière à Berlin, en recevant l’Ours d’argent, Béla Tarr annonçait qu’il arrêtait le cinéma. Qu’il arrêtait de tourner parce qu’exercer ce métier en Hongrie est de plus en plus difficile. Le gouvernement conservateur de Victor Orban coupe les budgets de la culture. Pourtant Béla Tarr reste actif. Avec de jeunes réalisateurs. C’est un reportage de Martin Rosefeldt.

  

www.arte.tv

ARTE Journal – Béla Tarr – cinéma – Hongrie – censure
 
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Publié par le novembre 30, 2011 dans cinema, histoire, société

 

Entretien avec Didier Daeninckx (par Nicolas Dutent et Guillaume Quashie-Vauclin)

 
09 Novembre 2011 Par Nicolas DUTENT

 " La vérité vraie est beaucoup plus dynamique que la vérité construite "

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© Marc Attali

 Nicolas Dutent : Si on opère un retour rétrospectif sur votre œuvre, une question qui s’impose est de savoir de quelle manière permettez-vous la synthèse entre mémoire historique et démarche romanesque ? Quelles sont les conditions d’une telle réussite ?

Didier Daeninckx : Au départ ce n’est pas une volonté théorique de choisir cette manière d’interroger l’histoire par le biais de la fiction. Cela tient vraiment à un parcours personnel. Dans une première période le roman m’a permis d’interroger des moments de ma propre histoire, et d’élucider certaines interrogations en jetant des hypothèses. Mon premier roman, avant Meurtres pour mémoire (1984), évoquait la tragédie de Fessenheim et traitait des enjeux liés au nucléaire dès les années 70. Il interrogeait par exemple la manière dont une société est saisie d’une technique qui peut la conduire à sa destruction.

Je venais d’un milieu extrêmement confiant sur l’idée de progrès, qui était alors considéré comme quelque chose d’obligatoirement positif et libérateur, et d’un seul coup cet espace était confronté à quelque chose qui disait le contraire, pointant l’incapacité  d’aborder cette interrogation environnementale.

Juste derrière j’ai écrit Meurtres pour mémoire, qui questionnait la guerre d’Algérie, les répressions, le fossé qui s’était creusé entre des gens qui portaient un discours et une action indépendantistes et des forces progressistes qui les avaient lâchés, je m’étais alors inscris dès 83 dans l’interrogation du silence d’une société sur les responsabilités de gens arrivés aux plus hautes instances du pouvoir. Tel Maurice Papon ou Bousquet en embuscade. Il y a dans mes livres d’une part une critique de l’état de la société mais aussi un regard parfois effaré sur mon propre camp, une forme de désespoir raisonné sur ses insuffisances et petites lâchetés.

Guillaume Quashie -Vauclin : Ce qui est justement frappant dans Missak, c’est une sorte d’état d’esprit d’historien qui est le vôtre à certains égards, comme la volonté de comprendre et de montrer qui est Dragère ? Sans amener le lecteur à juger de manière trop frontale. Cette démarche, pourtant ancrée dans le code génétique de la discipline, trop d’historiens s’en écartent paradoxalement aujourd’hui. Comment conciliez-vous donc l’exigence de la méthode historienne et son articulation avec les droits imprescriptibles de l’imagination (La Semaine Sainte, Aragon) ?

DD : Sur Missak cet enjeu a été encore plus évident que dans mes autres romans. Par l’intermédiaire d’un personnage clairement identifié, ma recherche a été celle du vraisemblable. Constatant des « trous » énormes dans la biographie de Missak Manouchian, ma volonté a été de rechercher ses actes à partir d’éléments concrets datant par exemple de 1938/40 et en tirer des éléments romanesques vraisemblables. Confronté au pacte germano-soviétique et apatride, les allemands ayant eu à l’époque une responsabilité majeure dans le génocide arménien, comment va-t-il se comporter ? Si nous n’avons pas de textes nous savons comment il va agir, il le fera en s’enrôlant dans l’armée française dès 1939.

Il est ainsi tout sauf dans une position attentiste, il est dans une démarche de lutte contre le nazisme qui le pousse à se retrouver instructeur en Bretagne, tout ce parcours est vérifiable. Si ce travail est à base historique, sans que je sois pour autant historien, j’emprunte effectivement ses techniques d’interrogation de la réalité. Mais l’historien ne s’autorisera lui jamais de constituer des scènes et de « placer » le personnage. Ce travail s’est accompagné par ailleurs de nombreuses découvertes d’archives, avec l’injonction correspondante de ne jamais excéder la réalité vérifiée du personnage. Sans pour autant se priver de l’invention romanesque : cette voie est donc extrêmement étroite. Aragon avait si bien montré dans le Cycle du Monde réel sa capacité à interroger à la fois son époque et sa relation à son père, préfet de police, la filiation est donc là en abîme, elle devient un enjeu essentiel à côté du travail de retranscription historique.

ND : Envisagez-vous donc la fiction comme un moyen, si ce n’est d’accéder à la vérité (entreprise fort risquée et incertaine), mais de la rétablir lorsque celle-ci pour des raisons parfois obscures a été bafoué, comme par exemple le 17 octobre 1961 ?

C’est dire en effet une partie des éléments de la vérité qui ont été dédaignés, mis de côté, rabaissés. Mais au moment de la production du livre cette intention ne préexiste pas. C’est un constat a posteriori, possible rétrospectivement. Le plus essentiel demeure pour moi le point de vue adopté pour faire en sorte d’être au plus près de la réalité. Cette question du point de vue est résolue de manière différente dans Meurtres pour mémoire où j’entreprends un travail sur trois époques par un jeu de miroir. Tandis que dans Missak, c’est choisir le moment où on peut débusquer les non-dits quand les choses ne sont pas encore dîtes vers 1955/56 (Budapest, Rapport de Khrouchtchev). On navigue entre le mensonge absolu et le début des aveux. C’est là qu’Aragon, personnage non central mais important de ce roman, écrit son magnifique poème l’Affiche rouge qui pose le problème de la vérité et montre les contradictions et les tensions du moment, de ce qu’on nous a rabâché, de ce qu’on a pris alors pour vérité [...]

Ce qui me passionne dans l’écriture c’est ce passé récent qui a encore une charge sur le quotidien. Meurtres pour mémoire  n’est ainsi pas écrit n’importe quand, il prend forme en 1983 au moment de La marche des Beurs. Quand un mouvement profond se développe dans notre pays où une partie de la population discriminée se rend compte qu’elle est discriminée aussi parce qu’on l’a privé non pas seulement de territoires, mais de territoires imaginaires notamment. Cette irruption là, comme le 17 octobre 61, est centrale car les acteurs de cette nuit là ne sont pas à considérer en premier lieu comme des victimes, certains l’ont été et ce horriblement, mais j’y vois avant tout une exigence de dignité et de citoyenneté dont le cœur de Paris est le théâtre (les manifestants devaient confluer Place de l’Etoile) et qui s’exprime dans le défi suivant : « on vous regarde en face comme votre égal et ce territoire nous avons le droit de le fouler des pieds ». Cette irruption de dignité est essentielle et traverse le 17 octobre 1961. C’est un défi historique majeur, tellurique, avec un peuple colonisé qui défie un empire en son sein, au cœur de sa capitale. Le travail de mémoire autour du17 octobre 1961 est décisif car il met en lumière le dépassement en acte du statut de victime ou de colonisé et valorise une pleine phase avec la citoyenneté et l’histoire.
Quand je travaille, j’utilise mes intuitions au service de hasards, mais de hasards objectifs comme le dit l’ami contradictoire (André Breton) d’Aragon. Dans ce que j’ai envie d’écrire, il y a des choses qui ont été disposées dans l’histoire contemporaine qui me permettent de les aborder et de les mettre en perspective aujourd’hui.

ND : Votre roman Missak, tout en donnant des clés de lecture et de compréhension nouvelles et précieuses sur le parcours du poète arménien M.Manouchian, opère un retour attendu sur la polémique liée à l’Affiche rouge. Avez-vous eu l’intention, consciente ou inconsciente, de faire découvrir enfin à un lectorat plus vaste le destin pour le moins exceptionnel des 23 membres des FTP-MOI de la région parisienne ?

J’ai toujours été fasciné par le personnage de Missak Manouchian, par tout ce qu’il peut dire, j’avais des éléments de lecture et de rencontres mais j’avais le sentiment que sa statue lui faisait de l’ombre. Comme c’est le cas pour certains Héros. Le personnage était trop insuffisamment exprimé, avec des manquements énormes. Il y avait aussi les promesses non tenues, comme sa dernière lettre qui fait figure d’icône littéraire et donne naissance au poème d’Aragon et à la chanson de Ferré. Dans cette lettre des choses sont demandées mais toujours pas tenues. Il demande à ses camarades d’éditer par exemple ses poèmes. C’était en Février 1944, nous sommes en Octobre 2011, qu’on me montre une seule traduction française ne serait-ce que d’une vingtaine de ses poèmes ! Le point de départ était donc celui-là : restituer une partie  de sa parole et de son itinéraire qui n’étaient pas apparents. On s’interroge ainsi peu ou pas sur son parcours politique. Comme s’il était né avec la carte du PC arménien… J’ai voulu traduire l’histoire d’une prise de conscience qui tient dans la rencontre avec la langue française, ce qui n’est pas banal. Il y a avait aussi un flou à résoudre sur la présence et l’action près de lui du militant trotskiste de la bande, Manoukian. Il m’a fallu voir comment les pièces qui semblaient appartenir à un autre puzzle pouvaient prendre place dans le «puzzle Missak Manouchian».

Par ailleurs, en décidant que le point de vue adopté serait l’inauguration en Mars 1955 de la Rue du Groupe Manouchian à Paris (20e), j’ai pu aussi bien donner un rôle déterminant au journal l’Humanité (à partir de recherches réalisées à Bobigny) que m’inspirer pour une bonne part de Jean-Pierre Chabrol et Willy Ronis pour fabriquer et asseoir mes personnages dans le roman.
Dans ce paysage de nuages, on parvient progressivement à lever ces mystères, au milieu de certaines impossibilités toutefois.
Ma méthodologie a ensuite été facilitée par certains épisodes romanesques comme la découverte d’archives personnelles le concernant. Pour la petite histoire, alors que je commençai le travail de lecture, j’ai appris qu’une exposition sur la résistance arménienne se tenait au musée Jean Moulin au dessus de la tour montparnasse. Il y a de nombreux documents de la Préfecture de  Police, de filatures, de comptes rendus et diagrammes établis à l’époque et certaines choses émouvantes comme la Bible sur laquelle Jean Epstein écrivit le nom de son fils en prenant ce faisant un risque incroyable. Et il y a avait un tableau datant de 1925/27, une huile de très bonne facture représentant M. Manouchian nu et sportif. Je relève le prénom du peintre et me renseigne naturellement sur sa provenance. Après des recherches, je retrouve la personne ayant prêté le tableau et je tombe sur Katia Guirogossian qui se trouve être la nièce de M.Manouchian. Mélinée avait une soeur, Armène, qui est la grand-mère de Katia dont je suis devenu assez proche. Elle m’apprend alors qu’elle possède des sanguines, des études, des photos et plusieurs cartons de documents appartenant à Missak et Mélinée, ainsi qu’à Armène passée sous silence dans l’histoire du groupe Manouchian… Elle me confie qu’elle n’a jamais osé lire dans le détail tout cela, le poids de l’histoire étant trop massif. Croyant être engloutie par ce passé, elle me demande si je veux bien lire ce qui se trouve dans ces témoignages divers ? C’est essentiellement là dedans que j’ai trouvé et puisé une grande partie de ce qui se trouve dans le livre. Comme le fait de tomber sur l’original de la dernière lettre de Manouchian glissée dans la lettre qui porte le nom de Mélinée, et dont on s’aperçoit quand on la retourne qu’il est inscrit : « Missak Manouchian, section allemande de la prison française de Frênes.» Il domine le moindre mot qu’il trace : tout est net, calibré. On sait qu’il s’adresse à l’histoire.

Quand je repose cette lettre, il y a la sœur de cette lettre, avec une enveloppe et un papier identiques. L’avant dernière qu’il écrivait à Armène, la sœur de Mélinée et dans laquelle il y a le début de l’« énigme Manoukian » et sa résolution : dans cette lettre (document inédit et authentique que personne n’a eu entre les mains hormis sa famille, document reproduit pour la première fois dans mon roman) il confie à Armène un devoir sacré, celui de prendre en charge et défendre la mémoire de son ami Dav’tian dit Armenek Manoukian. Le fait que ce soit le seul de ses compagnons cité représente une importance capitale et un enjeu considérable.

GQ-V : Ce Dragère enquêteur, curieux et admiratif de la figure communiste peut-être exemplaire de M. Manouchian, n’est-ce pas finalement une certaine projection de l’objet et du contenu de votre travail ?

Il y a de cela. Il y a en germe également cette interrogation: comment gérer les désillusions ? Considérons néanmoins qu’il s’agit non pas d’un travail de déconstruction mais d’« amplification » de la figure de Manouchian. Un personnage meurtri mais dont l’image n’est jamais abîmée. Il est en échec dans tout son univers mais il se fortifie sur des adhésions et des principes. Il y a ce double mouvement qui fait que la vérité sur Manouchian est bien plus enthousiasmante que ce qui avait été compris ou construit. Cette complexité nous conforte dans l’idée que la vérité vraie est beaucoup plus dynamique que la vérité construite.

Entretien réalisé par Nicolas Dutent et Guillaume Quashie-Vauclin pour mediapart

missak[1]

 

La forme Atlas selon Georges Didi-Huberman

La forme Atlas selon Georges Didi-Huberman
[mardi 22 novembre 2011 - 11:00]

 
 Arts et Culture
 
Atlas ou le gai savoir inquiet. L’oeil de l’histoire, 3
Georges Didi-Huberman
Éditeur : Les Editions de Minuit
 
 
 Cet automne on trouve dans les librairies deux nouveaux ouvrages issus de l´admirable chantier de Georges Didi-Huberman : Écorces, un bref et surprenant récit-photo sur un voyage à Auschwitz-Birkenau, prolongement du séminal Images malgré tout (2003), et Atlas ou le gai savoir inquiet, troisième volet de la série L´œil de l´histoire et objet du présent article.

La série L’œil de l´histoire marque un tournant politique dans la pensée de Didi-Huberman, tournant anticipé par la virulente polémique déclenchée par la publication d’Images malgré tout, qui a opposé, d´un côté, ceux qui défendaient une interdiction de regard et une injonction de silence sur la Shoah (notamment Claude Lanzmann et Gérard Wajchman), et, de l´autre, la critique philosophique de l’inimaginable réclamée par l´historien de l’art. Pour Didi-Huberman, c´est l´image qui rend lisible l’histoire et le temps, raison pour laquelle L´œil de l´histoire s´attèle à la tâche de comprendre ses enjeux et de parvenir à formuler une politique de l´imagination. Si ses premiers travaux, comme par exemple Devant l´image (1990), entamaient une critique de l’iconologie panofskyenne – puisqu’elle réduisait les images à une simple illustration des concepts -, la découverte de la notion de lisibilité chez Walter Benjamin lui a montré comment on peut discerner dans les images, comprises d’un point de vue dialectique et en tant que multiplicités complexes, des effets de connaissance et des prises de position où s´entrelacent le regard et la critique, le voir et le savoir.

Une image n’est jamais unique, voilà comment se formule la première hypothèse de travail de L´œil de l´histoire. C´est dire que dans cette série les images sont toujours au pluriel et que les penser revient à savoir s’inscrire dans la logique de leur agencement, de leur montage. Ce concept est fondamental : "Le montage serait une méthode de connaissance et une procédure formelle nées de la guerre, prenant acte du ‘désordre du monde’. Il signerait notre perception du temps depuis les premiers conflits du XXe siècle : il serait devenu la méthode moderne par excellence"  . Le montage tisse peut-être le principal fil rouge des recherches de L’œil de l´histoire : si Quand les images prennent position (2009) l´étudiait à partir du Journal de Travail et du ABC de la Guerre de Bertolt Brecht, si Remontages du temps subi (2010) se consacrait aux images du camp de Falkenau filmées par Samuel Fuller aussi bien qu´aux films de Harun Farocki, maître du montage cinématographique, ce troisième tome revient à Aby Warburg – déjà objet de la monographie L’image survivante – Histoire de l´art et temps de fantômes selon Aby Warburg (2004) – pour poser la question du montage à l´intérieur d´une des ses plus importantes sources : l’atlas Mnémosyne, élaboré par le grand historien de l´art allemand entre 1924 et 1929.

Dans ces pages, Didi-Huberman s’intéresse moins à une lecture planche par planche de Mnémosyne, tâche sans doute inépuisable, qu’à la façon dont sa forme constitue "une machine de lecture"   où on peut "lire ce qui n´a jamais été écrit"  , forme qui se sert du montage pour faire advenir un savoir là où il n’y avait que la profusion illimitée de l´archive. Remarquons en passant que l´auteur ne se limite pas à étudier le montage à partir d´un angle uniquement théorique, mais qu’il le pratique dans son écriture même, procédant par "gros plans", usant de sa si belle érudition  pour monter et démonter la forme Atlas à partir d´une archéologie qui convoque tour à tour Atlas le titan mythologique, les affinités électives de Goethe, le foisonnement des listes chez Borges commenté par Foucault, la peinture de Goya ou le gai savoir de Nietzsche, entre beaucoup d’autres références qui, n´étant jamais gratuites, produisent des montages de concepts et d´images à fort valeur heuristique.

Divisé en trois parties, l´essai s´attarde initialement sur la forme poétique de l´Atlas, nommée Disparates à la suite de Goya. Il y est question de la façon qu´a l´imagination, comprise d´un point de vue baudelairien, de découvrir les "rapports intimes et secrets de choses"  , en exposant le savoir au risque du sensible. Les planches de l’Atlas Mnémosyne sont ainsi, pour Didi-Huberman, des tables où se recueille le morcellement du monde, des lieux où le désordre des choses s´expose, se monte et se remonte, dans un exercice qui, respectant l´inépuisable, l´hétéroclite, l´ouvre par ce même geste à des nouvelles configurations, dessinant des constellations (astra) en dépit du chaos viscéral des monstra.

La deuxième partie s´occupe de la forme anthropologique de l´Atlas. Le savoir mis en images de Mnémosyne est un savoir tragique : Atlas, le titan mythologique, porte traditionnellement en fardeau les souffrances du monde et sert à Didi-Huberman pour construire le modèle d´un "savoir par le souffrir (pathei mathos)"   dont Aby Warburg lui-même serait l´exemple paradigmatique. En effet, suite à une crise psychiatrique provoquée par les catastrophes de la Grande Guerre, l´historien de l’art a été interné dans un sanatorium entre 1921 et 1924, et Mnémosyne peut donc être lu, selon Didi-Huberman, comme une tentative de réponse aux désastres causés par ce conflit de proportions jusque-là inconnues. S´appuyant sur Nietzsche et son hypothèse d´un gai savoir, ajoutant la dimension de l´inquiétude présente dans les Lieder de Schubert, débusquant chez Goethe les affinités électives qui pour chaque morceau du monde cherchent le principe morphologique à l´origine de leur singularité, Didi-Huberman esquisse une théorie de l´imagination qui trouve dans la célèbre gravure  de Goya (El sueño de la razón produce monstros) son emblème par excellence, l´image où se dialectiseraient, sans synthèse, les caprices de l’imagination et le travail de la raison, les ténèbres du monde et la réponse inquiète du gai savoir.

Dans la dernière partie s´interroge la forme politique de l´Atlas. Mnémosyne est envisagée, de ce point de vue, comme la réponse warburgienne à la crise historique et culturelle du monde moderne. Au démontage du monde Mnémosyne oppose un montage qui n´illustre pas un savoir préalable mais recueille plutôt la dissémination des symptômes, rendant possible une nouvelle modalité du voir : un regard que Didi-Huberman appelle embrassant (Übersicht), inséparable d’un "empirisme supérieur" (Deleuze) où les relations prolifèrent et ne se réduisent jamais à ses termes. L´archéologie des images se transforme ainsi dans un dispositif pour voir le temps, la mémoire inquiète de l´Atlas devient une critique et une clinique de l’histoire.

L’interrogation de longue haleine que Georges Didi-Huberman pose depuis longtemps aux images l´a conduit dans des directions que ses débuts ne laissaient pas soupçonner. Empruntant ses propres mots, on pourrait simplement ajouter que ce livre poursuit infatigablement la recherche de la "loi secrète des images dont aucune théorie ne possède le fin mot – ou le surplomb, ou la synthèse – puisqu´elle s´invente, s´incarne et se transforme à chaque nouvelle affinité, á chaque nouveau conflit"  . Loi qui se fait et défait comme une vague à chaque planche d´un atlas, à chaque montage des concepts et des images, loi qui laisse pourtant sa trace dans le sable toujours mouvant de la page

A lire sur nonfiction.fr : 

- Georges Didi-Huberman, Quand les images prennent position. L’oeil de l’histoire, 1, par Camille Renard. 

- Aby Warburg, Miroirs de faille, par Nuno Carvalho. 

 
 
Titre du livre : Atlas ou le gai savoir inquiet. L’oeil de l’histoire, 3
Auteur : Georges Didi-Huberman
Éditeur : Les Editions de Minuit
Collection : Paradoxe
Date de publication : 06/11/11
N° ISBN : 978-2707322005
 

la politique se fait à la corbeille ce qui apparait incohérent ne l’est pas du point de vue du profit…;

la politique se fait à la corbeille ce qui apparait incohérent ne l’est pas du point de vue du profit…;

légende: Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. (UE-BCE-FMI?)Paris, L’école des loisirs, 1968

Si l’on veut comprendre quelque chose aux propositions politiques actuelles, juger des candidats à la présidentielles, des forces politiques, il faut se résigner à s’armer de patience et à suivre avec le même intérêt ce qui se passe au niveau rébarbatif de chiffres que vous le feriez devant les hausses de votre cher carburant. Nous êtes capables peut-être de suivre les évolutions de votre budget alors dites vous que les mécanismes financiers ce n’est pas compliqué quand on veut bien suivre quelques chiffres et faits.

I France : 34.400 chômeurs supplémentaires en octobre

Si l’on veut mesurer les contradictions (apparentes puisqu’en feit elles n’en sont pas selon le prisme du profit et des speculations) il faut comparer deux séries de chiffre, premièrement l’état de l’emploi en France et la manière dont il indique une récession mais également une transformation de la structure des emplois installant chomage et précarité comme une constante et mettre en regard ces faits avec l’envolée des bourses européennes. De celles-ci non contente de s’envoler en Europe on peut également mesurer qu’elles ont dopé Wall Street.

Selon les chiffres de la Dares dévoilés  lundi, le nombre de demandeurs d’emplois inscrits à Pôle emploi en catégorie A s’établit à 2.814.900 en France métropolitaine. Un niveau en hausse par rapport à fin septembre (de 1,2%), et qui n’avait pas été atteint depuis fin 1999. Depuis 1998, la progression du chômage en France est de 38%.
 

 Uk ne s’agit pas d’une conjoncture défavorable mais d’une tendance qui s’inscrit dans la durée. Fin octobre, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A s’établit à 2.814.900 en France métropolitaine. Un nombre en hausse de 1,2% par rapport à fin septembre, soit 34.400 demandeurs d’emploi supplémentaires. Sur un an, il croît de 4,9%. En ajoutant les demandeurs d’emploi en catégories B et C (qui exercent une activité réduite), le nombre de chômeurs s’établissait à 4.193.000 en métropole, 4.459.400 en incluant les DOM.

1)Hausse des licenciements économiques

En France métropolitaine, le nombre de demandeurs d’emploi de catégorie A de moins de 25 ans est en hausse de 0,6%, tandis que le nombre de demandeurs d’emploi âgés de 25 à 49 ans est en hausse de 1% au mois d’octobre et celui des demandeurs d’emploi de 50 ans et plus s’accroît de 2,4%. En octobre, si les entrées pour fin de contrat à durée déterminée diminuent (-1,4%), tout comme les fins de missions d’intérim (-6,4 %), les autres licenciements (-6,7%), les entrées pour licenciements économiques augmentent de 7,7%. C’est-à-dire que si les annonces de licenciement dans les grandes entreprises font quelques bruits, celui des licenciements massifs dans les PME s’opère dans des proportions alarmantes et marque l’existence d’une récession.

2)Baisse des offres d’emploi collectées par Pôle emploi

Sans surprise dans le contexte de crise, le nombre des offres d’emploi collectées par Pôle emploi diminue de 1,3% au mois d’octobre 2011 en France métropolitaine. Ainsi, toujours sur un mois, les offres collectées d’emplois durables (plus de six mois) et d’emplois temporaires (entre un et six mois) sont en baisse de respectivement 4,9% et 3,8%. Quant aux offres d’emplois occasionnels (moins d’un mois), elles augmentent de 20,1%. Ce dernier chiffre doit être souligné tant il marque de fait une tendance préoccupante du marché de l’emploi en insistant sur la précarité.

II -LA BOURSE SE PORTE BIEN

Plusieurs rumeurs sur le front de la crise des dettes souveraines permettent aux indices boursiers de fortement rebondir. A la Bourse de Paris, le CAC 40 s’adjuge plus de 5 % et termine au-dessus des 3.000 points. Face à ce qui est pourtant une récession donc une difficulté de fait à honorer une dette souveraine les marchés poursuivent leur fonctionnement délétère, jouant à la hausse ou à la baisse au rythme de la rumeur qui n’est pas un phénomène étranger à leur fonctionnement mais bien l’indispensable additif à la spéculation.

1) L’envol boursier

CAC40 – Evolution du cours de Bourse
ce lundi alors même que tombaient les chiffres du chômage, l’annonce de fait d’une entrée en récession de la France on a assité à la Bourse de paris à l’envolée du CAC 40. En hausse de près de 1,5% dès les premiers échanges, l’indice phare de la place parisienne n’a eu de cesse d’accroître ses gains au fil de la séance pour finalement terminer sur un fort rebond de 5,46 % à 3.012,93 points. Soit sa plus forte progression en une séance depuis le 27 octobre dernier.A Francfort, le Dax 30 a pris 4,60%, tandis qu’à Londres le FTSE 100 s’adjugeait 2,87%. Sur les marchés du sud du vieux continent, l’Ibex 35 madrilène a avancé de 4,59 % et le FTSE Mib milanais de 4,60%. Reste que ces progressions sont à relativiser. Les volumes d’échanges sont restés faibles. Ainsi, à peine plus de 3 milliards d’euros ont été échangés sur le CAC 40.La progression de ce début de semaine tient en effet à des rumeurs relatives à des décisions pour freiner la crise des dettes souveraines qu’à des annonces concrètes pour l’endiguer.  Ainsi, selon le journal "La Stampa", le FMI étudie la possibilité de prêter jusqu’à 600 milliards d’euros à l’Italie à un taux de 4 ou 5% sur 12 à 18 mois afin de lui permettre de respirer face à la pression des marchés. Bien que démentie par un porte-parole du Fonds Monétaire International, cette information a fait renaître l’espoir sur les marchés.Le petit jeu se poursuit la troika UE-BCE FMI va continuer sur sa lancée, donner de l’air aux banques en fournissant de l’argent que l’on fait payer aux peuples. Il faut bien comprendre que quand jacques Attali explique que l’euro peut s’effondrer d’un jour à l’autre, il ne fait que dire ce dont sont convaincus la plupart des économistes. Voici pas mal de temps que les Banques ne trouvent plus à emprunter sur les marchés et que les Etats européens sont chargés de pallier cette carence. Il suffirait que l’Allemagne refuse de continuer et reprenne ses billes pour que tout s’effondre et comme dans le même temps la dite Allemagne impose sa vision de ce fait à tous les pays de la zone euro, à savoir une BCE qui prête aux banques et n’aide pas l’investissement productif la récession se poursuit rendant toujours plus vraisemblable l’explosion de la zone euro. Il faut mesurer que l’allemagne a pour elle non seulement le rapport de forces économique mais également la légalité européenne, ce que sont les institutions de la zone euro, un des plus beau licol néo-libéral qui se puisse imaginer.

Alors pourquoi dans une telle situation qui combine récession et menaces d’explosion de la zone euro, les marchés sont-ils en état d’euphorie et qu’est-ce qui provoque la dite euphorie ?

2) Un nouveau sommet européen vers le profit et contre la démocratie

 La France et l’Allemagne ont accéléré leurs réflexions sur une redéfinition radicale de la zone euro. Même  s’il est officiellement affirmé qu’un "super gouvernement européen" n’est pas à l’ordre du jour de fait  l’évolution de crise en crise vise le contrôle plus strict de la politique budgétaire des pays membres. Une proposition du couple franco-allemand sera déposée lors du sommet du 9 décembre et pourrait être adoptée sans passer par une révision des traités européens qui nécessite l’unanimité des Etats et est donc à la fois longue et risquée. Nous sommes nous le voyons en pleine "démocratie". Et par parenthèse que dire et que faire quand dans un tel contexte nous voyons tous les candidats à la présidentielle y compris le candidat désigné par le PCF s’affirmer à des euros enthousiastes. la palme du crétinisme ou de l’inconscience revenant aux écologistes.

Autres facteurs de soutien, selon plusieurs rumeurs, le gouvernement allemand serait prêt à autoriser la BCE à jouer un rôle plus important en échange de gages sur la rigueur budgétaire. C’est peu vraisemblable et Nicolas Sarkozy a opéré un retrait qui tient de la débâcle en rase campagne et ce ne sont pas les résultats actuels de la France qui vont lui donner des armes.

 Ces rumeurs, pour la plus part démenties, témoignent seulement de la fébrilité des intervenants à l’approche du sommet européen des 8 et 9 décembre qui réunira les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union Européenne. Alors même que chaque sommet depuis quelques années est marqué par le choix de solutions qui s’avèrent insuffisantes et même nocives, sans parler du coût exhorbitant de ces réunions au sommet dont rien ne sort si ce n’est une avancée dans le brouillard du néolibéralisme.

3)Où est comment les valeurs sont-elles dopées ?

Néanmoins à cause de ces rumeurs sur le marché des changes, la monnaie unique était en forte hausse face au billet vert. A la clôture des marchés européens un euro s’échangeait contre 1,333 (+0,71%). Dans le même temps, les prix du baril de pétrole progressaient. Ainsi, le Brent de la Mer du Nord gagnait 1,74% à 108,25 dollars tandis que le WTI s’échangeait contre 98,26 dollars (+1,54%).

Si l’on considère le front des valeurs au-delà de la dette souveraine des Etats, celui-ci ne se porte pas mal et il y a encore pour les boursicoteurs pas mal de profit à faire avec les entreprises. Et là nous avons une nouvelle constante du système, la plus forte progression a été Axa (+ 13,11%). BNP Paribas grimpe de 10,33 . Mais en général les banques continuent à progresser.  Société générale et crédit agricole grimpent de 9,60% et 8,88% justement parce que les marchés attendent du prochain sommet des mesures qui iront dans le sens de leur solvabilité.

Mais ce qu’il faut bien voir également c’est que les entreprises qui licencient massivement comme ArcelorMittal(+ 7,83), Peugeot (+7,54%) touchent comme d’habitude le salaire des licenciements et de ce fait la confiance des investisseurs.

Il me semble que c’est clair alors maintenant avant de vous engager dans le soutien à un candidat écoutez bien ce qu’il propose ? De fait de continuer dans l’euro comme le candidat du Front de Gauche ? de donner toujours plus de pouvoir à l’Europe comme les écologistes ? De continuer la rigueur pour les peuples en tentant d’être plus juste mais sans remettre en question l’Europe et la zone euro comme le candidat du PS ? le fait est qu’il faut battre sarkozy et la droite mais entretenir une quelconque illusion sur les autres est une mauvaise action et une manière d’obtenir l’inertie devant cette situation. C’est mon opinion et c’est pourquoi je m’abstiendrai au premier tour.

Danielle bleitrach

 
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Publié par le novembre 29, 2011 dans Economie, politique

 

Le cinéma egyptien… quel charme ce monstre par danielle Bleitrach

Le cinéma egyptien… quel charme ce monstre par danielle Bleitrach

 je viens de réellement m’amuser, j’ai été à l’institut de l’image visionner un film egyptien du milieu des années cinquante. Il m’a séduite oui séduite comme jadis les messieurs empressés savaient séduire les dames dans un 5 à 7 galant… En sus non seulement il y a eu le plaisir de la rencontre avec l’inconnu, l’aventure, mais cela a alimenté ma réflexion sur la  relation entre cinéma et histoire. Là rien d’univoque mais des traces à exploiter pour comprendre l’énigme Egypte, sa modernité, une histoire à pas lents  alors même que "l’événement" rapporté par nos médias voudrait nous faire croire que nous savons de quoi il est question.

« Le monstre », d’Abu Youssouf s’appuie  sur un fait divers authentique et il  témoigne à sa manière de la prise en main par l’Etat nassérien de la sécurité des paysans, la mise au pas des brigands et des notables complices. Un village sur les bords du Nil où pourrait vivre bien une population de petits paysans, mais un gangster (et oui!) allié avec le pacha du coin, spolie les villageois, les force à vendre leur lopin de terre… Dans le film le truand, le monstre s’appelle "la brute", il est trés malin et a réussi à rassembler autour de lui tous les voyous du coin, il terrorise tous les petits paysans et s’allie avec l’immonde propriétaire foncier dont il est l’homme de main. Le propriétaire foncier, autre temps autres moeurs, est peut-être un nabab mais il n’a pas de quoi se payer le dentiste… Le monstre dans le fond aurait pu être un révolutionnaire s’il n’avait pas choisi la facilité de l’appui du féodal dont il est le fléau…Il est opiomane et nous avons droit de surcroît à une dénonciation des méfaits de la drogue et de ses manques…

 La brute est amoureux et la belle est une danseuse du ventre dans le cabaret du coin. Leur passion et leurs rendez-vous galants ont lieu  au su de tous et en… particulier de son époux, un flutiste…
 
Comme la brute devient audacieuse au point d’attaquer un groupe de flics, on fait appel à Eliott Ness, ou son équivalent égyptien et là commence une histoire haletante qui rebondit de séquence en séquence. Ca ne s’arrête pas, le film dure deux heures et quand on croit que le policier a vaincu, la brute trouve une machination et c’est reparti… Nous sommes en train de voir les aventures de Tom Mix à la gloire d’un Etat en train de se construire…
 
A chaque fois ceux qui font les frais de l’affrontement sont les villageois et on commence à se demander au vu des dégâts si la venue d’Eliott Ness est vraiment une affaire, si le remède n’est pas pire que le mal. d’ailleurs c’est exactement ce que pensent les villageois et pendant tout un temps ils demeurent dans l’expectative en se disant que plus ils demeurent petits et se taisent mieux ils se portent, ça ne les empêche pas d’avoir leur opinion. Et là il y a au milieu du film une séquence pleine d’émotion celle où un pauvre homme porte son enfant mort suivi par le village en deuil, une victime des manigances de la brute et du propriétaire foncier qui veut la terre du père, mais aussi d’une fine manoeuvre du policier justicier. Il y a aussi le rôle de la mosquée, un lieu où on prie mais aussi une agora où l’on vient exposer les problèmes, proposer des attitudes et avec l’argument de fond, il faut faire comme le prophète, ne pas tolérer l’injustice. le film a comme ça des respirations au milieu de l’action, les protagonistes interpellent la collectivité et le spectateur, une espèce de distanciation brechtienne… Et puis ça repart…
 
L’exotisme  crée de l’étrangeté mais celle de studio à laquelle nous sommes habitués, Le rythme haletant avec un montage savant, nous prend et nous voici des spectateurs actifs, en train de nous enfoncer dans nos sièges, écarquiller les yeux et serrer les mains, sans cela y a-t-il un plaisir digne de ce nom au cinématographe ?  Nous avons notre double sur l’écran, les enfants du village qui suivent un guignol et les villageois eux-mêmes qui ne se décident à bouger que quand la police a gagné…
 
Et puis quand nous sommes bien pris par le rythme, nous avons droit à quelques  leçons sur le "bien conduire", être opiomane n’est pas une affaire… Mais il y a plus : ainsi l’incorruptible policier dont le fils vient d’être enlevé par la brute de plus en plus fou parce qu’en manque… La femme du policier le supplie de céder au chantage de la brute, elle est prête à tout pour sauver son enfant mais le policier lui déclare: "Une femme digne de son nom doit faire confiance à la police et à son époux"… et vlan!!! Et l’on sent bien que ce qui sépare l’honnête ménagère de la voluptueuse danseuse du ventre est le respect de ces principes parce qu’elles sont faibles, l’une aime les bijoux, l’autre ne pense plus quand il s’agit de son enfant, heureusement il y a l’époux, le héros pas le lâche…pas la brute qui manifeste une coupable indifférence au fait que sa belle se livre en public à des danses érotiques tant il paraît uniquement préoccupé par les potions qu’elle lui concote avec sa drogue favorite. Et honnêtement il n’y a pas de différence entre cette représentation de la femme dans le cinéma egyptien et ce qu’on peut voir au même moment dans le cinéma hollywoodien même si dans ce dernier les scénaristes communistes et des auteurs comme Cukor, Mankiewicz, Minelli et d’autres vont proposer une autre représentation des femmes, la division entre la ménagère et la putain est de même nature…
 
Voilà comment on éduquait les femmes dans ces années là et tout finissait bien, la campagne redevenait tranquille et les méchants étaient punis. Lacan avait bien raison de dire que tout s’était dégradé quand le monde s’était dévirilisé. je plaisante il est vrai qu’il y a du conservatisme dans ce film mais il y  a aussi et surtout le charme du néoréalisme italien, nous sommes en 1954, peu de temps avant la nationalisation du canal de Suez(juillet 1956), Nasser. le cinéma basé sur le rêve, la danse, le mélodrame se fait critique sociale mais sans perdre l’émotion, le sentiment qui attire le peuple et donne encore aujourd’hui à ce cinéma quelque chose entre Douglas Sirk et Etorre Scola…
 
Quant au peuple toute proportion gardée cela fait songer au premier maître de Mikalkov, il ne prend parti pour le pouvoir d’Etat nassérien- qui est révolutionnaire- que quand celui-ci a fait la démonstration que les choses peuvent réellement changer.
 
Et  ce cinéma egyptien comme son alterego italien avait un charme qui ne cédait en rien à celui d’Hollywood, la fin avec les deux bagarres montées en parallèle: le chef de la police avec la brute et le mari cocu avec son épouse tandis que le village se décide enfin à bouger et que les enfants à la fenêtre nous applaudissent nous les guignols, est du grand cinéma, quelque chose entre la poursuite et la bagarre bien menées et le burlesque non dénué de poèsie.
Danielle Bleitrach
 
 
 
 
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