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L’ignoble Docteur Fu Manchu, le péril jaune à l’ordre du jour…

L’ignoble  Docteur Fu Manchu, le péril jaune à l’ordre du jour…

légende: le mystérieux docteur Fu Man Chu avec Boris Karloff dans le rôle titre

Décidemment nos politiciens donnent dans le retour aux mythes les plus éculés du Colonialisme. Mis en bouche par l’assentiment général à l’intervention de l’OTAN en Libye, ils poursuivent leur croisade cette fois contre la Chine qui a eu comme seul tort d’être préssentie pour nous aider dans la mauvaise passe que traverse l’invraisemblable foutoir qu’est l’Europe. On ne l’avait pas entendue depuis le second tour des primaires socialistes, Martine Aubry est sortie de son silence hier dans le « JDD » pour critiquer notamment la possibilité offerte à Pékin de participer au Fonds européen de stabilité financière (FESF). « C’est choquant, a-t-elle dit. Les Européens, en se tournant vers les Chinois, montrent leur faiblesse. La réponse aurait dû être européenne. » François Hollande a lui aussi critiqué cette option, parlant d’ « allégeance à Pékin ». D’autres opposants au chef de l’Etat, notamment Nicolas Dupont-Aignan, ont estimé que la Chine, « qui trichait avec toutes les règles du jeu », ne pouvait prêter que « de l’argent sale ».Parce que l’argent européen est de l’argent propre? En outre pour le moment le problème de la Chine est de se protéger du trafic de drogue entretenu en Afghanistan par les armées de l’OTAN. Plutôt que de s’interroger sur la nécessaire mise à plat des rapports économique, politique, culturels dans le monde, constater le changement intervenu avec la montée de pays émergents ayant soif de développement et d’égalité planétaire, ces gens qui n’ont rien appris, rien compris préférent s’inventer un péril et une figure de bouc émissaire.  Oui la Chine a une stratégie: modifier les institutions internarionales, financières en particulier, dans un sens plus representatif de cette nouvelle réalité, accorder plus de poids diplomatique aux décisions régionales dans le sens des échanges gagnant-gagnant et de préservation de la paix.. Ne faut-il pas mieux en discuter au lieu de faire appel aux vieux fantasmes coloniaux?

Pour renouveler leur argumentaire colonial, au point où ils en sont, je leur propose de lire Le mystérieux docteur Fu Manchu de Sax Rhomer qui vient d’avoir une nouvelle traduction à partir de l’anglais. Fu Manchu c’est le péril jaune incarné en un esthète du crime qui a jeté son dévolu sur l’Occident. Et l’on va de laboratoire clandestin (l’argent sale ), tripots et princesse arabe…  Mais voici dans cet intéressant article de Régis Poulet une explication de la nécessité d’inventer cette vision feuilletonnesque et paranoïaque de l’autre…(note de Danielle Bleitrach)

Le Péril jaune  par Régis Poulet

                  En ce début de XXIe siècle, nos oreilles sont rebattues de mises en garde, de propos alarmistes relatifs au danger que l’Asie ferait courir à l’Occident dans les domaines économiques, sociaux voire culturels. Cela fait plus d’un siècle que le Péril jaune est brandi régulièrement. Examinons-en l’origine, les caractéristiques et tentons de comprendre ce qu’il révèle des représentations occidentales.

Une métaphore entomologique


Le Péril jaune fut défini dès 1900 comme « a supposed danger that the Asiatic peoples will overwhelm the white, or overrun the world » [1]. Le schème de l’animalité qui traduit la proximité du Barbare à la Nature sert de relais et de base à la manifestation du mythe du Péril jaune. Mais à la différence des schèmes thériomorphes qui distinguent Le Barbare, la rencontre entre l’imaginaire anthropologique et l’imaginaire social suscite à partir des années 1870 une métaphore entomologique par laquelle les Asiatiques sont pris dans leur ensemble. Ainsi l’image de la « fourmilière » asiatique est-elle promise à une fortune durable. De Vladimir Soloviov, qui évoque les nuées de sauterelles pour dénoncer le fléau mongol, au « culte de la foumilière » dénoncé par Henri Michaux au Japon, en passant par Claudel et Jünger, le pullulement des Asiatiques est devenu un lieu commun qui trouve son origine au XIXe siècle dans l’imaginaire anthropologique, certes, mais aussi dans l’évolution de l’imaginaire social et qui se manifeste jusqu’à la fin du XXe siècle par les mêmes images.

Révolte de l’Asie


Si nous suivions l’interprétation du Péril jaune que Jacques Decornoy donne dans Péril jaune, peur blanche (1970), nous dirions que les pays Occidentaux ayant des colonies en Asie en auraient profité pour créer cette menace. C’est à cette époque, selon Gollwitzer, que la formule du ‘Péril jaune’ (Bismarck, mort en 1898, ayant affirmé qu’un jour ‘les Jaunes’ abreuveraient leurs chameaux dans le Rhin) se répandit en Europe et aux Etats-Unis. L’expression gelbe Gefahr apparaît en effet d’abord en allemand comme « die Bedrohung der weissen durch die gelbe Rasse » [2] , et presque simultanément en anglais, yellow peril. Guillaume II aurait ainsi voulu fédérer les Européens en leur opposant une menace factice. Cette interprétation n’est pas sans intérêt. On trouve un écho angoissé de cet épisode dans La Révolte de l’Asie (1904), où Victor Bérard souligne avec prémonition le danger pour les Européens et notamment les Russes, d’une « coalition des Jaunes » .

En effet en 1905, à la suite de l’agression japonaise contre la Russie et après la défaite russe, une nation asiatique dominait pour la première fois dans les temps modernes une nation européenne ! Le Japon incarnait alors à lui seul le Péril jaune : les Russes « commencent à mesurer le péril que pourrait créer à leur empire d’Asie un Japon directeur spirituel ou militaire de la Chine et de la Corée » [3] , affirmait Victor Bérard l’année précédant le conflit. Comment l’Europe, qui semblait pourtant redouter un danger dans la région, avait-elle pu se laisser ainsi surprendre ?

L’image qu’elle se faisait du Japon, image partiale sinon factice, et due en grande partie aux romans de Pierre Loti, masquait par le fait même de l’exotisme les implications nouvelles et périlleuses de la politique japonaise pour l’Occident. Cependant la cécité volontaire de Loti ne fut pas de règle puisque Claude Farrère (pseudonyme de Frédéric-Charles Bargone) illustra de belle manière la menace asiatique. Ce Lyonnais d’origine italienne, qui servit quelque temps dans la marine sous les ordres de Pierre Loti dont il fut un émule, passa de nombreuses années en Asie orientale. Devenu célèbre du jour au lendemain grâce au recueil de nouvelles Fumée d’opium (1904), il est aussi l’auteur de La bataille (1909), dont le sujet est précisément l’affrontement entre la flotte russe de Baltique (commandée par l’amiral Rojdesvenski) et la flotte japonaise (commandée par l’amiral Togo), les 27 et 28 mai 1905.

Cette bataille, dite de Tsushima, dont les Japonais sortirent vainqueurs, est l’occasion pour Farrère de nous présenter une lutte perpétuelle entre Orientaux et Occidentaux. D’une part, des Japonais restés fidèles aux antiques traditions, ou convaincus au contraire que l’Orient doit provisoirement feindre d’admirer les Blancs pour acquérir une mentalité européenne. D’autre part, des personnages représentatifs de la vie cosmopolite au temps de la guerre russo-japonaise de 1905. Le point culminant du roman est naturellement le récit justement fameux de la bataille de Tsushima. Contrairement aux romans de Pierre Loti sur le Japon dans lesquels l’auteur ne semble pas percevoir l’enjeu de ce qui se passe dans le pays pour l’avenir de l’Asie et du monde, le roman de Farrère aborde les dangers d’une européanisation hâtive et trompeuse du Japon pour celui-ci et pour l’Europe.

Illustrations romanesques

Inscrivant la première défaite occidentale moderne face à des Asiatiques dans le champ littéraire européen, Claude Farrère utilise et entretient ce fameux mythe du Péril jaune dont l’actualité était devenue de plus en plus pressante depuis 1905. A la même époque, c’est sous la plume d’un militaire et romancier français, Emile Driant, alias Capitaine Danrit (il était en fait commandant), que le mythe du Péril jaune trouve le développement romanesque le plus important. Danrit publie alors le premier volume d’une trilogie sur le Péril jaune : La mobilisation sino-japonaise. Cette trilogie est un élément capital pour comprendre la menace ressentie par les Européens à la veille de la chute de l’Empire chinois. Sans être d’une grande qualité ces romans se laissent lire, et l’action, ses rebondissements ou ses arrière-plans sont assez bien agencés pour ne pas trop susciter l’ennui. Dans La mobilisation sino-japonaise, Danrit s’efforce en premier lieu de nous donner l’image d’une Europe décadente et faible qui paraît bien incapable de pouvoir éventuellement réagir à cette menace qu’elle ignore encore, d’ailleurs.

Lors d’une séance à l’Assemblée nationale, un député qui sait ce qui se prépare à l’autre bout du continent, fustige ses pairs : « Vous ne percevez donc pas les grondements précurseurs de l’orage qui se forme là-bas en Extrême-Orient ? » , leur dit-il. Et d’ajouter : « De grâce, messieurs, laissez pour un instant les vains propos, les byzantines discussions et écoutez ce bruit qui monte ! Le Japonais est prêt à la lutte [...], seulement cette fois il n’est plus seul » [4] car les Chinois vont l’aider. Le narrateur s’indigne aussi et se demande :

« Etait-ce possible que les Français se fussent attardés à ces querelles misérables, lorsque déjà grondait l’orage aux pays d’Extrême-Orient, lorsque le Nippon montrait sa supériorité sur le Russe en Mandchourie, lorsque se révélait ce danger insoupçonné depuis des siècles : la résurrection du monde Jaune. » [5]

Un des mérites de Danrit, tant dans La mobilisation sino-japonaise que dans Haine de Jaunes, est d’avoir esquissé une explication des motivations asiatiques pour s’en prendre à l’Europe. Il lui suffit, en ce qui concerne la Chine, de se référer aux proclamations des Boxers lors de leur insurrection contre les Puissances européennes, pour prévoir le même danger : « La guerre à l’Europe est prêchée partout [...] La dynastie mongole détruite, la façade qui amuse nos diplomates abattue, que trouverons-nous derrière elle ? Nous trouverons des millions d’hommes vigoureux, sobres, fanatiques, infatigables [...], acharnés contre les blancs. » [6] Danrit s’intéresse à la face inquiétante des Asiatiques, celle que Loti laissait au second plan. Pour le militaire, la solution logique à cette ‘haine de Jaunes’ envers les Européens est une mobilisation des énergies japonaises et chinoises. En évoquant une société du Dragon Dévorant, le roman de Danrit est un bel exemple de transition entre les mythes barbare et du Péril jaune : le schème thériomorphe n’est pas entomologique, mais le ‘Dragon’ vermiforme embrasse dans ses significations autant le grouillement que le ‘sadisme dentaire’.

Dans cette fiction, la menace que les Barbares d’Asie sont censés faire courir à une l’Europe « amolli[e] dans le bien-être, habitué[é] au luxe, plus apte à discourir qu’à porter les armes » s’est nourrie de la réalité. Essentiellement du choc psychologique consécutif à la défaite russe contre le Japon en 1905. Plutôt que la victoire japonaise de 1905, c’est davantage la révolte des Boxers de 1900-1901 en Chine qui servit de point de départ à l’écrivain anglais Sax Rohmer qui créa dès 1913 le personnage du Docteur Fu Manchu, mélange du savant fou et du Péril jaune, dont les aventures furent déclinées pendant quarante ans avec, entre autres, Yellow Shadows (1925), The Emperor of America (1929) et The Mask of Fu Manchu (1955). Voici comment Sax Rohmer le décrit :

« Imaginez un homme de haute taille, maigre, félin, haut d’épaules, avec le front de Shakespeare et la face de Satan, au crâne rasé, aux longs yeux bridés, magnétiques, verts comme ceux d’un chat. Supposez-lui la ruse cruelle de l’Asie tout entière, concentrée dans un puissant cerveau, décuplée par une souveraine connaissance de la science passée et présente [...]. Imaginez cet être terrible et vous aurez le portrait du docteur Fu Manchu, le péril jaune incarné en un seul homme. » [7]

A l’instar de la trilogie de Danrit, les aventures de Fu Manchu ont pour constante une infrangible volonté de dominer l’Occident. Il est aidé en cela par les Dacoïts, cruels séides, et par sa maîtrise des poisons et des animaux sauvages. Une fois de plus les schèmes thériomorphes sont dominants.

Toujours est-il que cette image fit fortune et que le succès des romans de Sax Rohmer fut tel qu’il en écrivit une quinzaine à la hâte. Tant en Europe qu’aux Etats-Unis, le docteur Fu Manchu s’inscrivait comme catalyseur d’un racisme dont, aux États-Unis, le Chinese Museum de Barnum à la fin du XIXe siècle, puis le Chinese Exclusion Act de 1904 avaient déjà attesté la vigueur. La faveur populaire du personnage de Sax Rohmer suscita rapidement des adaptations cinématographiques : Daughter of the Dragon (1929) et Le Masque d’Or (1932).

Pourtant d’aucuns contestaient cette idée d’une organisation des foules chinoises. Contrairement à Danrit, Alexandre Ular avançait l’idée d’Un empire russo-chinois (1902), jugeant plus vraisemblable une alliance entre la Russie et la Chine. Voici ce qu’il écrivait :

« Croire que le péril jaune consiste dans la possibilité pour la nation chinoise d’adopter la barbarie militaire européenne afin de noyer l’Occident sous les flots d’une immense et irrésistible invasion brutale, c’est se baser sur une conception de la vie nationale que les Chinois ont abandonnée depuis vingt siècles. » [8]

Néanmoins, si Ular entend pondérer la menace d’une invasion massive des Chinois au profit du danger représenté par un péril russo-chinois, où « la Russie, la plus forte puissance militaire sera[it] associée à la plus forte puissance travailleuse » , c’est-à-dire la Chine, la menace est bien chinoise : « Et c’est là le péril dans sa grandiose ampleur pour l’Occident : accaparer le péril jaune au profit de la Russie [...] pour écraser l’Occident ; bref, imiter les grands empereurs mongols. » [9] Ce qu’il y a alors de plus déterminant, selon Ular, dans le développement de ce péril russo-chinois, c’est que « ces mêmes idées sont devenues conscientes et effectives chez les Chinois mêmes, et que le Monde jaune sait maintenant qu’il constitue l’inéluctable, l’affreux péril jaune » [10]. En conséquence, même lorsque la menace d’une invasion asiatique est contestée, en l’occurrence pour mettre en évidence la menace russe, on convient que c’est à l’Asie que le premier rôle est dévolu.

C’est ainsi au Japon qu’échoit selon Danrit la tâche d’organiser les armées asiatiques. Grâce à lui, grâce à ses ingénieurs, grâce à ses canoniers, « le formidable ressort de toutes les énergies jaunes était bandé » . Le véritable chef est alors cet inquiétant Japonais, Yukinaga, puisque « un signe de lui et l’Ancien Continent submergé par les hordes barbares, filles de celles de Gengis Khan et de Tamerlan, allait disparaître dans le sang et les ruines des civilisations détruites » [11]. En se fondant sur l’analyse des romans de Maurice Spronck L’An 330 de la République (1894), de Camille Mauclair L’Orient vierge. Roman épique de l’an 2000 (1897) ou encore de Daniel Halévy Histoire de quatre ans (1997-2001) [1903] consacrés au Péril jaune, Jean-Marc Moura constate pour sa part que les foules asiatiques sont des hordes sans leader apparent. En effet, la question est de savoir quelle tête peut diriger un tel corps. Cette masse acéphale et inorganisée a donc besoin d’un chef, et lorsqu’elle le trouve, le danger guette l’Europe. Comme l’écrit Danrit : « c’est la ruée de l’Asie sur l’Europe qui va reprendre après six siècles d’assoupissement » [12] . En revanche la ‘modernité’ est passée par là :

« Les hordes déchaînées de la race jaune retrouveront vers l’Europe les traces d’Attila et de Gengis-Khan : elles balaieront tout sur leur passage. Et ce ne seront plus les cavaliers huns ou les sabreurs mongols que vous verrez accourir du fond de l’Asie ; mais des régiments à la japonaise munis d’armes perfectionnées, dirigés par un Etat-Major que vous connaissez bien, et qui a fait ses preuves, une invasion méthodique, savante, terrible [...]. » [13]

Le Maréchal Yukinaga est ainsi « un descendant des Tamerlan et des Gengis-Khan, se préparant à jeter sur l’Europe frappée de cécité des millions de fanatiques » . Bien que la nouveauté de cette invasion jaune moderne soit (gage de son efficacité) son organisation ‘à l’européenne’, il n’en reste pas moins que les Asiatiques restent avant tout des « fanatiques », des « Barbare[s], servi[s] par la seule force brutale » [14] .

Ce que Danrit dénonce est un sentiment de sécurité, responsable d’un relâchement et d’une décadence des Européens. « Des deux races qui se rencontraient dans ce choc suprême, dit-il, l’une ne comprenait que des combattants prêts à mourir sur un signe, l’autre ne savait plus mourir » [15]. L’abnégation et le sens du sacrifice ont disparu de l’Europe occidentale, Danrit nous le dit depuis le début de sa trilogie. Il n’était pas le premier puisque Spronck, Halévy, ou Mauclair puis Giffard dans La Guerre infernale (1908) présentaient « les traits comparables d’une imagination eschatologique où le Péril jaune vient sanctionner le mal-être occidental. » [16] Mais chez Danrit il reste pourtant un espoir : « Seuls les Russes avaient conservé en Europe ce fatalisme qui maintient debout contre la mort les régiments débordés. S’ils n’avaient rien pu contre ces fanatiques d’Orient, que feraient les autres peuples ? » [17] S’ils pouvaient faire figure de rempart contre l’invasion asiatique, c’est parce que leur sang charriait encore de ce lœss qui, en deça du raffinement et de l’urbanité européenne, rattache le Barbare à son sol, à sa nature profonde et à sa force terrible, admirable et débordante.

L’obstacle russe effacé sans peine, les Jaunes poursuivirent alors leur chemin vers Berlin, où leurs ennemis avaient envisagé une union franco-allemande dont l’existence romanesque pourrait corroborer la théorie de Jacques Ducornoy. Selon Danrit, un homme providentiel sut prendre la mesure du danger bien avant les autres : « un homme pourtant en Europe avait vu clair dès le premier jour, et dans une improvisation exaltée, Guillaume II avait, au reçu de la foudroyante nouvelle, prophétisé la lutte gigantesque et montré l’effort nécessaire » [18]. En affirmant que les Asiatiques abreuveraient un jour leurs chameaux dans le Rhin, l’empereur allemand avait voulu frapper les imaginations. Il avait peut-être exagéré.

Dernier recours d’une Europe aux abois, l’armée allemande a cependant de quoi se faire du souci, car aussi motivée qu’elle soit, elle doit affronter le nombre inouï des soldats asiatiques, peu affectés par la bataille contre les Russes : « Des renforts, l’Invasion jaune n’en manquerait pas : le quatrième million de Chinois était en route [...]. Il porterait à 3.500.000 combattants l’armée de choc qui entrerait en Allemagne au printemps. Rien ne résisterait à une pareille masse. » [19] Danrit se plaît (l’essor démographique aidant) à composer une armée asiatique sept à huit fois plus nombreuse que lors de la dernière invasion, six siècles auparavant. C’est bien un des traits principaux de cette invasion que d’être sans commune mesure avec ce que les armées européennes peuvent offrir, tant numériquement qu’au point de vue de l’état d’esprit.

Danrit l’explique par une extraordinaire propension des Asiatiques à mépriser la mort. Il l’observe aussi bien chez leurs chefs que chez leurs soldats. Il pense ainsi que le Shinto, dans le cas de Yukinaga, permet d’expliquer que cet « homme extraordinaire, pour qui la vie et la mort de millions d’hommes n’avait pas de valeur, dominait la mort elle-même » [20]. Du côté des soldats, le même sentiment donne lieu à d’inconcevables spectacles. Il n’est, pour s’en convaincre, que d’écouter ce que Luc Harn, un témoin de la bataille d’Allemagne, constate :

« La rivière qui coulait à la lisière du village venait d’être soudain comblée sur une largeur de plus de cent mètres par une avalanche de cavaliers. Luc Harn avait d’abord cru qu’ils voulaient traverser à la nage. Il ne fut détrompé qu’en les voyant disparaître sous l’eau, chaque cavalier ayant tué d’un coup de révolver sa monture que l’instinct eût mise à la nage. Derrière les premiers rangs disparus, d’autres escadrons arrivèrent qui, opérant de même, formèrent une deuxième couche de corps étendus sur ceux qui reposaient au fond, puis une troisième, et bientôt une chaussée humaine surgit au-dessus des eaux. L’Empereur chinois, le Fils du Ciel, pouvait passer. C’était un pont digne de sa toute-puissance. [...] Que pouvait la race blanche contre des hommes méprisant à ce point la mort ? » [21] Le résultat de l’invasion jaune, longuement décrite dans ses préparatifs puis dans son exécution par Danrit, est la fin de la civilisation occidentale. Il suggère que les cavaliers asiatiques de cette apocalypse n’auraient pu vaincre si le ver de la décadence n’avait déjà rongé les âmes européennes : ce ver est celui de la société du Dragon Dévorant, de même que le dragon du tableau de Knackfuss : Die Gelbe Gefahr. Il n’est pas contestable que le bouddhisme soit associé, tant dans l’Invasion jaune que dans d’autres romans étudiés par Muriel Détrie, à l’offensive asiatique. Cependant on peut penser que l’usage qui en est fait par le capitaine Danrit ou Féli-Brugière et Louis Gastine [22] est plus opportuniste qu’essentiel. En effet le subterfuge consistant dans l’Invasion jaune à réunir les troupes asiatiques sous couvert de pélerinage bouddhiste est simplement l’expression de la fourberie des ‘Jaunes’ : « Le Kaiser a [...] certainement voulu mettre en garde ses alliés contre le danger qu’il y aurait à considérer les peuples jaunes comme inoffensifs alors que ceux-ci [...] commencent à se réveiller. » [23]

La question des masses


Le problème auquel il faut toujours revenir car il structure le mythe du Péril jaune comme il structure le mythe des Barbares, est celui des masses. En effet la réflexion occidentale sur le danger d’une civilisation de masse n’est pas séparable de l’image de l’Asie. Cela intervint surtout à la charnière entre le XIXe et le XXe siècle : cette réflexion nourrit le mythe du Péril jaune et s’en nourrit en retour. La menace d’atomisation de la société, liée au développement d’un individualisme excessif, avait fait craindre à Bonald, Maistre et Comte la perte de l’organicité de la société. Mais à la charnière du XIXe et du XXe siècle, l’inquiétude change d’objet et des théoriciens tels qu’Émile Durkheim, Ferdinand Tönnies ou Max Weber attribuent l’arrivée d’une civilisation dite de masse à trois facteurs principaux, qui sont la division du travail, l’industrialisation et l’urbanisation. Tönnies oppose ainsi la communauté (Gemeinshaft) à la société (Gesellschaft) ; la première constituant un tout organique où la vie collective se trouve très développée, et la seconde une société dans laquelle la division du travail et la propriété privée des moyens de production entraînent une décomposition des liens collectifs et communautaires. De façon générale, c’est toujours la société industrielle qui est rendue responsable de la désorganisation des liens sociaux collectifs, laissant les membres séparés les uns des autres et sans conscience d’une commune appartenance à un tout.

Gustave le Bon avait, en 1895, publié une inquiétante étude sur La Psychologie des foules. Il affirmait ainsi que « d’universels symptômes montr[aient], dans toutes les nations, l’accroissement rapide de la puissance des foules » et que « l’avènement des foules marquera[it] peut-être une des dernières étapes des civilisations d’Occident » [24]. Le Bon faisait de la foule une entité collective, impulsive, mobile, irritable et dominée par une mentalité ‘magique‘, inféodée aux desiderata d’un meneur.

Les dangers inhérents à une civilisation de masse avaient été perçus de bonne heure en Occident. Néanmoins, pour ce qui concerne le XXe siècle, on ne peut dissocier, dans l’esprit des Européens, les menaces de la masse et celles de l’Asie. Les origines de la civilisation de masse qui met en péril l’Europe sont internes et externes. Les causes internes furent identifiées dès le XIXe siècle : ce sont la démocratie et son nivellement égalitaire, propice à l’oppression et à la disparition des élites, entraînant ce que Paul Valéry appela, dans Notre destin et les lettres (1937), « une dépression des valeurs intellectuelles, un abaissement, une décadence comparable à ceux qui se sont produits à la fin de l’antiquité » [25]. Les causes externes recoupent le Péril jaune auquel s’ajoute une terrible erreur de stratégie. En effet d’aucuns estiment que l’esprit de masse est atavique en Asie, et qu’il est en passe d’être exacerbé par la diffusion de ce ’poison’ qu’est l’esprit démocratique. L’Europe déjà malade de la démocratie n’aurait donc rien trouvé de mieux à faire que d’en intoxiquer le reste du monde (notamment par le marxisme), et surtout l’Asie dont l’immense population était déjà pressentie, à l’époque du mythe du péril jaune, comme une terrible menace.

De véritables mouvements de masse en Asie n’intervinrent de façon significative pour l’Europe qu’à la suite de la révolution bolchevique de 1917, en Chine. André Duboscq se demandait alors si « la civilisation chinoise ne fut [...] pas à sa manière une civilisation de masse » puisque « leur civilisation, au lieu d’être aristocratique, fut populaire et le demeura ». La civilisation de masse serait-elle donc une expression redondante et atavique de la civilisation chinoise ? Duboscq le pense. Il mêle cependant Asiatiques et Européens aux mêmes périls. Il insiste en effet sur le lien générique entre civilisation de masse et démocratie : « la civilisation de masse est fille de l’égalité, ce besoin morbide qu’engendre, à notre époque, la démocratie » [26]. La propagation de l’esprit démocratique en Asie par les Européens paraît ainsi être une funeste erreur pour l’auteur : puisque l’Asie est prédisposée à être une civilisation de masse, ce à quoi tend aussi l’Europe moderne, il ne peut qu’être dommageable pour celle-ci d’entrer en concurrence avec une Asie qui la surclasse déjà par son nombre.

Au danger pressenti de l’accroissement du pouvoir des masses en Occident, danger interne, est en effet venu s’ajouter la crainte inspirée par les Foules d’Asie, danger externe. Étienne Dennery insiste, en 1930, sur les foules étonnantes de l’Asie, véritables fourmilières humaines de la terre :

« Dans le domaine de l’homme, l’Asie avait ses réserves énormes d’êtres humains, ses foules innombrables, grouillantes, pullulantes. Elle gardait, à elle seule, une humanité plus fourmillante que celle de toutes les races blanches de tous les continents. [...] En face des immenses réserves humaines de l’Asie, [on pouvait parler] du ’Crépuscule des Nations Blanches’. » [27]

Il paraît évident à Dennery que la décadence de l’Occident est liée à la prolifération des Asiatiques, et il se demande si « pour l’Asie, le pullulement des hommes est [...] une cause de désorganisation et de faiblesse [...] ou bien une garantie de puissance future », étant donné « la poussée qu’exerce l’irrésistible expansion des foules » [28]. Hermann von Keyserling semble lui répondre, qui estime que le pullulement des Asiatiques est un atout pour eux :

« Certes, le Chinois est plus près de la fourmi que n’importe quel homme ; certes, dans ce sens, il nous est inférieur. Mais c’est précisément ce qui, d’autre part, constitue sa supériorité incompréhensible : à savoir l’extraordinaire formation sociale des basses classes populaires. Il n’y a pas de travailleuse parmi les fourmis qui n’égale en culture, dans sa sphère, le plus grand des seigneurs. » [29]

La menace qui semble peser sur l’Europe, selon Keyserling, tient à ce qu’elle a affaire à plus nombreux et plus organisé qu’elle. En Asie pourtant, il convient de distinguer les menaces selon les pays. Le Japon n’est pas la Chine : la diaspora de celle-ci s’oppose à la concentration de celui-là.

On reconnaît dans la description de ces foules « versatiles et fanatiques,[...] masse inquiétante manœuvrée à leur guise par ceux qui en avaient l’art » [30], les termes de Le Bon ainsi que les menaces d’Ossendowski [31], reprises comme des avertissements par Duboscq, mais aussi le parallèle que Gobineau avait établi entre la foule et les Chinois.

Se refusant à réduire les Chinois à de simples Barbares proches de l’animalité, Keyserling admet qu’ils possèdent une culture. Mais le problème est qu’il leur trouve alors un air monstrueux d’animaux à faces humaines :

« …Ce qui à Canton m’affecte si désagréablement, c’est ce que la vie a de mécanique, l’absence d’âme. Ici les hommes travaillent, au sens le plus profond du mot, sans but et sans objet [...], ils se démènent comme des fourmis. Et lorsque des fourmis, qui, certainement, ne sont que des fourmis, ont des visages hautement intelligents et en même temps sont d’une culture incontestable, cela produit un effet inquiétant. » [32]

Les Chinois sont ainsi rejetés dans une autre humanité dont l’intelligence et la culture ne sont pas remises en cause. Ils revêtent un des visages de l’altérité.

Péril jaune et péril rouge


Dans Jahre der Entscheidung (1933), Oswald Spengler explique ce qu’il entend par « Année de la décision ». Comme d’autres, il considère, une quinzaine d’années après Le Déclin de l’Occident, que l’Europe est en danger. Il attire alors l’attention sur ces pays qui lui semblent constituer la véritable menace pour l’Occident : la Russie et le Japon, qui représentent « l’Asie active » (das Aktive Asien), voire « les seules puissances actives au monde ». Le Japon, écrit-il, « est à la mer ce que la Russie est à la terre : maître d’un vaste territoire dans lequel les puissances occidentales n’ont plus d’importance. » A travers ces deux pays « l’Asie est devenue l’élément décisif des événements mondiaux. La puissance blanche agit sous sa contrainte et ne s’en aperçoit même pas. » C’est que les Russes ont une arme redoutable : « la nouvelle diplomatie révolutionnaire et véritablement asiatique » qui envahit les nations blanches sous la forme d’une propagande bolchevisante. Et Spengler d’estimer à nouveau que c’est « l’activité de la révolution raciale de couleur » (der Tätigkeit der farbigen, rassenmäßigen Revolution) dont le levier est la lutte des classes (Klassenkampfes) qui va provoquer un krach économique (Wirtschaftskatastrophe). « Après que la révolution d’en bas ait placé la figure du travailleur socialiste à travers la brêche politique des salaires, l’économie de couleur, hélée par la Russie et le Japon, fera invasion à l’aide de l’arme des bas salaires, et l’idée d’un anéantissement sera consommée. » [33]

C’est ce qu’il appelle la « révolution générale de couleur sur la Terre » [34] (die farbige Gesamtrevolution der Erde). Les prolongements de la Révolution bolchevique de 1917, ainsi que l’impérialisme nippon nourissent le mythe du Péril jaune à la mamelle du mythe barbare. C’est tout naturellement que l’on observe l’inquiétude des milieux d’extrême-droite quant à « l’attirance marquée des peuples d’Asie du sud-est pour le communisme » [35]. Ces propos extraits de la revue Défense de l’Occident, dont le directeur était Maurice Bardèche, sont un écho de la crainte suscitée par l’alliance entre cette idéologie du soulèvement des masses qu’est le communisme, et l’Asie surpeuplée. Lorsque le raciologue Joachim Barckhausen s’attacha en 1935 à une histoire de L’empire jaune de Gengis khan [36], c’était pour lire le monde contemporain au prisme du Péril jaune afin de le renforcer et de susciter en retour une adhésion aux principes du national-socialisme. Mais Spengler ne lui avait-il pas préparé la voie en dressant un parallèle entre les Bolcheviks et les Mongols ?

« Ce gouvernement bolchevique n’est pas un état au sens où nous l’entendons, comme l’avait été la Russie de Pierre le Grand. Il se compose comme Kiptschak, le royaume de ‘la Horde d’or’ à l’époque des Mongols, d’une horde dominante – appelée Parti communiste – avec des chefs de clan, d’un Khan tout-puissant et d’une masse environ cent fois plus nombreuse, soumise et désarmée. » [37]

Le problème du nombre ne devait pas échapper non plus à Pierre Drieu la Rochelle qui opposait en 1924 les Européens aux Asiatiques sur ce point en affirmant : « On ne peut pas multiplier l’Européen comme l’Oriental. Nous ne sommes pas des coolies » [38]. Le déclin démographique de la France est cependant contourné avec subtilité. Drieu affirme en effet que la France ne doit pas s’inspirer de l’exemple allemand mais que c’est bien plutôt l’Allemagne qui doit suivre la ‘mesure de la France’ en matière démographique : « Ces Allemands sont absurdes. Il fallait bien que quelqu’un en Europe – et qui moins que la France a oublié les antiques lois modératrices – arrêtât un pullulement aveugle » [39]. Faut-il penser à une interprétation du péril jaune en termes démographiques dont l’origine serait malthusienne, comme le suggère Jean-Marc Moura ? Cette notion de collapsus démographique, chère à Pierre Chaunu, est probablement à mettre en rapport avec l’éveil des foules asiatiques. Ce qui atténue plutôt la portée de l’opinion de Jacques Decornoy dans Péril jaune, peur blanche (1970), selon qui le mythe du Péril jaune « n’était qu’une invention des Blancs pour défendre l’action capitaliste et impérialiste des pays industrialisés contre les menaces représentées par le prolétariat et les pays colonisés. » [40] Cette idée n’est pas mauvaise, encore que sa prétention hégémonique à interpréter le Péril jaune soit tout à fait contestable, puisque la ‘propagande impérialiste’ ne pouvait avoir d’effet que dans la mesure où les conditions sociologiques et psychologiques existaient.

La convergence entre l’anarchie des Barbares intérieurs (les prolétaires) et celle des Barbares extérieurs (les Jaunes) est frappante puisque, dès le milieu du XIXe siècle, les soulèvements populaires avaient contribué à ce que Barbares et communistes fussent confondus : « Le mythe barbare se dissout dans l’épouvantail communiste. Mais on n’a progressé qu’en apparence du discours mythique au discours politique. De barbare à communiste, seul le signifiant devient politique. Le second terme reçoit du premier son signifié, vulgarisé, ressassé, amplifié dans ses valeurs négatives [...]. » [41] Ce que l’un et l’autre partagent, c’est notamment le thème de la « promiscuité », qui fait cortège à « l’insociabilité naturelle du Barbare » et son « communisme primitif » [42] qui s’oppose à la démocratie. Il n’est donc pas surprenant qu’Edward Solich, l’auteur de l’article paru dans Défense de l’Occident, évoque avec inquiétude les propos de Mao Zedong au Congrès national du Parti Communiste chinois de 1936, où il promettait : « Un jour viendra où 450 millions de Chinois brandiront avec fierté l’étendard victorieux de la révolution nationale en Asie orientale » [43]. Comme ce fut le cas dans le mythe romantique des Barbares, la masse du peuple est jugée subversive : le barbare est depuis l’ère des invasions « l’homme du désordre, de l’acosmia, celui qui ignore les convenances les plus élémentaires » [44]. Ainsi le Japon est-il rabaissé au niveau d’une « fourmilière nominaliste » [45]. L’inconvenante promiscuité japonaise ferait presque des Nippons des sujets d’élection pour l’idéologie communiste ! Le journaliste et écrivain Robert Guillain ne va certes pas jusque là puisque le Japon qu’il visite est plus fasciste que communiste. Mais dans Le Peuple japonais et la guerre – choses vues, 1939-1946 (1947), il emploie la métaphore myrmécole, et s’effraie :

« Comme [le Japon] est doué [...] pour la fourmilière de demain, si elle doit un jour s’établir ! Ses murs d’oriental [...] l’ont de tout temps disposé à ne pas s’isoler du groupe, à ne pas s’affirmer contre lui, mais à se dissoudre dans le milieu où il baigne, à se rendre perméable, à se fondre dans le tout qui l’entoure. » [46]

Solich ne manque pas d’y faire état, tout en apportant une connotation philosophique pour déplorer « l’état d’esprit dangereusement nihiliste des populations » [47]. Simone de Beauvoir résume très bien cet état d’esprit : « Il y avait le péril rouge, le péril jaune : bientôt des confins de la terre et des bas-fond de la société une nouvelle barbarie déferlerait ; la révolution précipiterait le monde dans le chaos » [48].

Significations du Péril jaune


Le problème posé est bien celui de la maîtrise des masses. C’est la raison pour laquelle Duboscq fait l’éloge du Japon en qui il voit le dernier espoir de « maintenir [...] l’esprit hiérarchique qui stimule la formation des élites indispensables à la direction des forces collectives » [49]. Mais il reste assez isolé car le pays du Soleil Levant est souvent assez durement traité. Visitant Tokyo en 1942, Robert Guillain constate l’abîme existant entre les représentations usuelles du Japon, « peint au pastel, [...] petit, minaudant et mièvre, alors qu’il est, dans ses mouvements de masse, bruyant, désordonné, capable d’une brutalité carnassière » [50].

Il est néanmoins symptomatique de la prégnance de l’idée de masse dans la perception européenne de l’Asie d’assigner à la civilisation de masse deux manifestations selon qu’il s’agit de l’Europe ou de l’Asie. Alors que c’est l’individualisme et la perte de l’esprit communautaire qui sont rendus responsables de l’avènement d’une civilisation de masse en Occident, c’est ce même esprit communautaire atavique (en Chine selon Duboscq, au Japon selon Guillain) qui est responsable de la civilisation de masse asiatique ! Cette contradiction peut s’expliquer par ce que Jean-Marc Moura appelle le « Péril inconscient ».

S’appuyant sur les analyses de Gustave le Bon, il écrit que « le péril jaune joue en fait comme métaphore du mal qui ronge l’Occident et l’empêche d’exercer sa tutelle civilisée sur le reste du monde », c’est-à-dire qu’« il figure le moment où la foule entre dans l’histoire sans qu’apparaisse un leader pour la contrôler. » Sans dénier sa pertinence à cette analyse sociologique de la décadence occidentale, il estime indispensable de la compléter en mettant en relation « Péril jaune » et découverte de l’inconscient. Il formule ainsi l’hypothèse suivante : « Le péril jaune serait l’une des figurations de ces zones troubles, obscures, qui existent chez le sujet le plus civilisé et que l’époque est en train de découvrir : il serait l’une des figurations de l’inconscient. » [51] Extrêmement séduisante, cette hypothèse expliquerait que l’Asie soit perçue à travers la catégorie de la ‘masse’. Lorsque Ernst Jünger avance, dans Eumeswil (1977), une explication du caractère de masse de l’Asie, on pourrait y voir une anticipation des analyses de Jean-Marc Moura. Parlant des grands khans, Jünger affirme en effet :

« La manière dont, à partir de la Grande Mongolie, ils dévastent pays et peuples, puis redisparaissent comme un mauvais rêve, a un trait de force élémentaire, l’allure d’une pulsation. Peut-être faut-il songer au flux et au reflux d’un des régulateurs de la terre… mais où est la lune de ces marées ? » [52]

L’écrivain allemand fait de ces masses asiatiques des instruments au service de quelque dessein supérieur et inconnu. Par là, il semble rejoindre l’idée d’un Attila ‘fléau de Dieu’. S’il ne cède pas à la peur d’une invasion apocalyptique, il n’en adresse pas moins à l’Occident un avertissement : Orient et Occident ne sont pas du même ordre. Ce que l’Orient représente n’est pas maîtrisable. Voilà pour ce caractère atavique de l’Asie, mais que dire de l’avènement d’une civilisation de masse en Occident ?

Au point de vue sociologique, les idéaux des Lumières et la Révolution française fournissent l’essentiel de la réponse. Pour ce qui est de l’analyse philosophique, il faut s’interroger sur le fait que la perte de l’organicité de la société favorisa l’individualisme et l’émergence de la foule. Marcel Gauchet propose, dans L’Inconscient cérébral (1992), une explication à cette transformation : « l’advenue de la société des individus émancipés se traduit en profondeur par la ruine des fondements de la possession de soi. L’homme délié de l’assujettissement au collectif est l’homme qui doit se découvrir intérieurement asservi. » [53] Ainsi Jean-Marc Moura peut-il affirmer que « la puissance imaginaire du péril jaune résiderait dans ce rapprochement inaperçu avec l’inconscient. » [54] Il symboliserait un double enfoncement dans l’inconscient : négation de l’inconscient héréditaire [55] auquel l’époque accordait, en suivant Le Bon, un crédit non négligeable ; et abandon, au plan individuel, à « la part obscure de l’homme », voire « régression au niveau de l’instinct des masses barbares ».

De l’expression romanesque du Péril jaune entre 1890 et 1910, Jean-Marc Moura conclut :

« Le péril jaune serait une forme inédite et romanesque de la réflexivité théorique, désormais problématique, de l’Européen, homologue imaginaire de la réflexivité théorique se développant par l’abandon des prétentions à la maîtrise complète de soi. Et il faut avouer que c’est une belle image de l’inconscient que ce flux mystérieux, surgissant d’un continent énorme et obscur, entourant la petite Europe rationnelle des ténèbres de l’ignorance et libérant des forces, on pourrait dire des pulsions, aussi violentes que mal maîtrisées. » [56]

Mais de même que « la question d’Orient et la question des prolétaires ne font qu’un » [57] dans le mythe des Barbares, ajoutons à cette analyse l’idée suivante : le mythe du Péril jaune, dont la métaphore entomologique le relie au mythe barbare (notamment) par le fourmillement, est une expression littéraire anecdotique du machinisme moderne. Pour Pierre Michel « le Barbare est le moteur de l’histoire » [58]. Du Barbare figure historique de l’Autre on est insensiblement passé au XIXe siècle à un Barbare figuré par l’Insecte : « La fourmillière renvoie à la Cité de 1848. De l’Insecte comme du Barbare, on ne connaît que le masque, ‘fixe, immobile, condamné à ne rien dire [...]. Celui d’un monstre ou d’un spectre ?’ » [59]

Le prolétaire, le communiste, nouveaux barbares, sont à l’image des Jaunes et des insectes : le symbolisme ‘mordicant’ triomphe ! « Les dents ou mandibules [...] menacent et semblent présenter le combat » ; mais « cependant, [...] elles [...] servent aussi de mains » écrit Michelet dans L’Insecte (1857). Des mains d’ouvrier : « L’Insecte est ‘le grand destructeur et fabricateur, l’industriel par excellence, l’actif ouvrier de la vie’. C’est un canut que l’araignée, ‘un ouvrier, un cordier, un filateur et un tisseur.’ » L’araignée est ainsi constamment « serrée dans ce cercle vicieux : pour filer, il faut manger ; pour manger il faut filer. » [60]

Péril jaune et péril économique


Entre les soubassements barbares du Péril jaune au XIXe siècle et son renouveau à partir des années 1970, les métaphores n’ont pas vraiment changé. Il y est toujours question d’« invasion », d’« inondation » et de « fourmis ». En revanche on ne peut plus le tenir pour une figuration de l’inconscient. Il faut ainsi se retourner vers le XIXe siècle, période de son élaboration, pour en discerner un élément constitutif que nous n’avons pour l’instant abordé qu’indirectement.

L’élément économique en question est très fortement lié à la révolution prolétarienne qui est elle-même industrielle. « La peur des nantis devant la montée du prolétariat » [61] avait fait du mythe des Barbares un moyen d’escamoter le communisme naissant. Il en fut du prolétariat extérieur comme du prolétariat intérieur. Cette distinction, nous l’empruntons à Arnold Toynbee.

Comme Spengler, mais sans comparer les civilisations à des organismes (ce que faisaient ses devanciers, y compris Spengler), Toynbee estime qu’elles suivent un mouvement ascendant de genèse puis de croissance, et un mouvement descendant de déclin et de désagrégation. Les phases de genèse et de croissance sont régies par le mimétisme social et le défi-riposte, qui assure son autonomie à la société ; la décadence s’explique par l’affaiblissement des forces conditionnant la croissance, c’est-à-dire l’incapacité à relever les défis et la perte de l’auto-détermination. La désintégration d’une civilisation est la conséquence d’un schisme social et d’un schisme dans l’âme. Le schisme social intervient dès que « les masses se détachent de leurs leaders » et que la société est divisée « en une minorité dominante, un prolétariat intérieur, et un prolétariat extérieur constitué des barbares des frontières » [62].

Ainsi trouve-t-on dès le milieu du XIXe siècle l’expression de craintes qui nous paraissent tout à fait modernes concernant les transferts de capitaux vers l’Asie, la Chine plus précisément. Voici ce qu’écrit Arthur de Gobineau à ce sujet : « A voir tout l’argent du globe s’écouler et s’amasser graduellement dans l’Asie orientale, car c’est en Chine qu’à la fin il aboutit, il semble qu’on pourrait calculer l’énergie des forces qui l’attirent et ressentir quelques craintes de cette absorption contre laquelle on ne peut rien. » [63] Car le problème, c’est encore et toujours la masse des Asiatiques :

« Quand un jour ou l’autre, par telle ou telle cause que l’on ne peut prévoir, l’Inde aura repris sa libre action [...], comme elle possède en abondance la matière première, et, ce qui est bien autrement plus important, comme ses ouvriers peuvent travailler à un bon marché inaccessible pour nous, l’Angleterre elle-même ne tiendra pas devant cette rivalité. » [64]

Les craintes se font plus précises et abordent le problème du transfert de technologie : « On objectera peut-être, en sa faveur, l’action des machines. Mais qui empêchera le fabricant indien [...] d’introduire les mêmes machines pour son usage ? » [65]

Fataliste, Gobineau pense qu’« il ne restera guère de moyens de lutter contre les productions asiatiques, ce qui revient à dire que le mal fait par l’Asie aux Grecs et aux Romains menace tout autant l’Europe moderne. » [66] Le consul de France qui précéda Paul Claudel à Fou-tchéou, Eugène Simon, ne disait pas autre chose. Gilbert Gadoffre lui rend hommage :

« En situant sur le terrain économique, dès ses premiers articles de 1869, les données de l’avenir chinois, Eugène Simon aurait sans doute fait faire de grands progrès à la compréhension des problèmes de l’Asie par les Français s’il avait été suivi. Mais il ne l’a été ni par ses contemporains, qui s’obstinaient à minimiser l’importance de la Chine, ni par la génération suivante qui parlera de ‘péril jaune’ sans y voir autre chose, dans la plupart des cas, qu’un danger d’invasion militaire. » [67]

En effet l’auteur de La Cité chinoise (1885) comprenait « les dangers qu’un dumping asiatique présenterait pour l’Europe le jour où la Chine se déciderait à adopter les techniques industrielles du monde occidental », d’autant plus qu’elle conserverait « les avantages d’une main-d’œuvre intarissable et bon marché, et d’une production sans entraves fiscales. » [68]

Quelques décennies plus tard, après la Première Guerre mondiale, Paul Valéry émit les mêmes réserves sur la propagation des méthodes occidentales de production aux peuples de l’Asie, sans craindre plutôt la Chine qu’un autre pays asiatique puisqu’elle était dans un profond chaos. C’est dans les années trente que les craintes se précisèrent à propos du Japon. Il remplaça alors pour vingt ans la Chine dans son rôle de menace économique. Oswald Spengler témoigna de sa préoccupation dans Der Mensch und die Technik (1931), où il affirmait :

« En trente ans, les Japonais devinrent des techniciens de premier ordre. [...] Aujourd’hui, et presque partout, – en Extrême-Orient, aux Indes [...]- des régions industrielles existent ou sont en passe d’exister, qui, grâce au bas niveau des salaires, vont nous mettre en face d’une concurrence mortelle. Les PRIVILEGES intangibles des races blanches ont été éparpillés au hasard, gaspillés, divulgués. » [69]

Il ajoutait d’ailleurs : « Il ne s’agit nullement d’une crise, mais bien des PRODROMES D’UN CATACLYSME. Pour ces peuples ‘de couleur’ la technique n’est rien de plus qu’une arme dans leur lutte contre la civilisation faustienne » [70]. L’auteur du Déclin de l’Occident insistait alors sur « la connexité étroite et profonde, la quasi-identité, entre la politique, la guerre, et l’économie » [71]. Et il n’était pas le seul à mettre en relief le rôle de l’économie. Albert de Pouvourville mettait en garde contre « l’invasion économique » japonaise du début des années trente :

« L’homme japonais – l’Europe le sait enfin – est le voisin commercial et industriel le plus courtois, le plus silencieux, le plus constant dans l’effort, et pourtant le plus redoutable. Ce n’est plus un fait à démontrer, mais à surveiller à chaque minute. [...] Existe-t-il un pays de race blanche qui puisse entrer avantageusement en rivalité avec un ouvrier si simple, si patriote, si habile, et avec une production si soutenue, et si adaptée aux besoins des consommateurs voisins ? » [72]

Telle est la nouvelle expression du Péril jaune où l’Asie ne submerge plus l’Europe de ses soldats, mais où « les exportations nippones inondent l’univers » [73]. Ce sont alors particulièrement les pays d’Asie du sud-est qui « se débattent au milieu de la marée montante » ou qui « sont noyés » [74], et les Hollandais d’Insulinde, les Birmans de l’Empire indien ou les Philippins paraissent tous n’être que les premières victimes du tsunami nippon. Et certains d’imaginer déjà une révolution complète qui ramènerait un siècle plus tôt, au moment de l’ouverture par la force du Japon par les Américains, mais cette fois-ci avec des rôles inversés :

« Un jour viendra où, inévitablement, à l’instar des Japonais qui ouvrent le marché chinois à coups de canon quand il se montre par trop récalcitrant, les Asiatiques enverront à l’Europe quelque nouvel amiral Perry qui obligera lui aussi les blancs à ouvrir le marché au commerce asiatique. » [75]

A cette époque on voit que l’expansion économique japonaise est encore indissociable de son expansion militaire, ce qui ne sera plus le cas après sa défaite en 1945. Comme en écho à Valéry qui envisageait cela une quinzaine d’années auparavant, Schreiber constate que « chaque usine qui naît au Japon, en Mandchourie ou en U.R.S.S. correspond à la fermeture d’une des nôtres en Occident » [76]. Nicolas Bouvier évoque, dans sa Chronique japonaise (1989), l’évolution de la perception du Japon par les Occidentaux jusqu’à la Seconde Guerre mondiale :

« En Occident l’image du Japon s’assombrit. [...] Les vélos japonais à dix francs, les montres au kilo, les perles de culture au boisseau, la ‘camelote japonaise’ n’y sont pas pour rien. [...] On parle aigrement pacotille, concurrence déloyale, ‘dumping’, et le ‘péril jaune’ revient à la mode. On se console de la méfiance qu’inspire cette nation efficace mais fermée en lui trouvant des ridicules : leurs révérences, leur sempiternel sourire, ils portent mal le complet-veston, [...] ont des sociétés secrètes et des espions partout, et ces petits soldats à casquettes et bandes molletières qu’on peut voir aux actualités de la Fox, accrochés à leurs mitrailleuses lourdes et fauchant les paysans des campagnes chinoises. Dans l’imagination populaire, le catéchumène modèle des Jésuites, le bon élève de 1880 et le ‘brave samouraï’ de 1905 ont fait place à un quidam inquiétant dont l’appétit commence à faire peur. » [77]

La seconde étape intervint après la Guerre de 1939-1945. Dans les années 1950-1960, c’est la Chine qui fournissait à l’Occident ses images de Péril jaune. Les romans de Sax Rohmer connurent alors une seconde vie notamment par de nouvelles adaptations cinématographiques. Christopher Lee, qui avait été un saisissant Dracula, cet archétype du symbolisme mordicant et sadique, incarna ensuite Fu Manchu dans plusieurs films comme Le Masque de Fu Manchu (1965) ou Les Treize Fiancées de Fu Manchu (1966). Ce rôle fut dévolu à Peter Sellers dans les années 1980. Concurremment à Fu Manchu, on peut citer les personnages de Ming dans Flash Gordon et du docteur No dans James Bond. Mais durant les années où la Chine agitait vaguement l’épouvantail communiste, le Japon s’attelait à un redressement économique sans précédent.

Résurgence du Péril jaune


Ainsi à l’heure où son voisin faisait sa ‘révolution culturelle’ en vue d’un ‘Grand Bond en avant’, les représentations agressives du Japon reprirent vie. Au seuil des années 1970, l’évocation du ‘miracle économique japonais’ ne tarda pas à devenir l’expression la plus récente et la plus objective du nouveau péril jaune. Ainsi renaissait l’hydre nippone qui déjà épouvantait les Européens durant l’entre-deux guerres : « le ‘miracle’ japonais, le ‘défi’ japonais, le ‘siècle’ du Japon : c’est par ces titres-chocs que le monde a soudain pris conscience du poids spécifique atteint par le pays du Soleil Levant au bout de vingt années d’efforts acharnés mais discrets » [78] .

Alors que dans les années cinquante les progrès du Japon étaient encore hypothéqués par ses soi-disant faiblesses, comme dans Visa pour le Japon (1958) de Marcel Giuglaris, certains de ses anciens détracteurs commençaient à reconnaître la grandeur du Japon moderne. C’est le cas de Robert Guillain, qui en fait l’éloge dans Japon troisième grand (1969), avant d’affirmer en 1979 : « attendez-vous à de nouveaux étonnements » [79] car le Japon n’en a pas pas fini de progresser. Jean-Marie Bouisson constate ainsi au terme d’une étude statistique des numéros spéciaux de magazines consacrés au Japon que ses « succès économiques et sociaux, au lieu de lui valoir l’admiration, lui attirent souvent [l’] hostilité » [80] . C’est qu’à la fin des années 1970 les premières frictions commerciales faisaient monter la tension entre le Japon et ses partenaires économiques européens ou américains. Au début des années 1980, alors que débutait le contentieux nippo-européen relaté par Endymion Wilkinson dans Misunderstanding-Europe versus Japan (1981),commençadecroître le sentiment nippophobe nourri par les images complémentaires d’un Japon modèle ou repoussoir. Les titres de différents articles de magazines des années 1980 et du début des années 1990 suffisent à nous en convaincre : Cent mauvaises raisons de détester le Japon (Globe), Comment les Japonais veulent nous manger (Le Nouvel Observateur), Les Japonais sont des tueurs (Le Nouvel Economiste), Comment le Japon nous envahit (L’Express), etc. Aux États-Unis, où le mythe connut une expression assez vive au début du siècle, sa résurgence dans les années 1970 et 1980 se traduit dans les romans populaires et les films. Les films sur le Viêtnam parlent de la barbarie communiste victorieuse d’une démocratie libérale qui n’est elle-même pas exempte de barbarie, retrouvant sans s’en douter les schèmes du mythe éponyme. Citons notamment Voyage au bout de l’enfer (1978) de Michael Cimino ou Apocalypse Now (1979) de Francis Ford Coppola. Mais Chinois (L’Année du dragon, 1985, d’Oliver Stone) et Japonais (Rising Sun, d’après le best-seller de Michael Crichton, 1992, ou Airframe, 1997) ne sont pas en reste et « la caractériologie désignant la cruauté, la fourberie » [81] fonctionne à plein ! En France, ces humeurs bilieuses furent même relayées, sinon encouragées par le premier ministre Edith Cresson. En effet, dès sa prise de fonctions (en 1991) ou peu s’en fallut, elle attaqua le ‘modèle japonais’ par les arguments les plus éculés et les moins diplomatiques qui fussent, déclarant notamment que « la nouvelle proie du Japon, c’[était] sûrement l’Europe », qu’elle n’enviait pas la vie de « fourmis » des Japonais : « nous ne voulons pas vivre comme ça. Je veux dire dans de petits appartements [...]. Nous voulons garder notre Sécurité sociale, nos vacances et nous voulons vivre comme des êtres humains » [82]. Le premier ministre se fit alors fort de confirmer ses propos le 27 août de la même année. La récurrence des images thériomorphes s’accompagna des mêmes images diluviennes qu’autrefois.

Lors du fameux et ridicule épisode des magnétoscopes de Poitiers, les autorités françaises, en pleine crise de Péril jaune, se campèrent en défenseurs de la France, dressant leur barrière douanière contre l’invasion des produits japonais.

L’attitude la plus courante en ce début des années quatre-vingt dix était le mépris des conditions de vie des Japonais. On retrouve ainsi dans ce concentré de civilisation qu’est le Reader’s Digest l’idée qu’il n’y a pas de quoi envier les Japonais serrés dans leurs cages à lapins, et qui mettent des heures à parvenir à leur lieu de travail, lequel est aussi sinistre que leur paysage urbain. Ajoutez à cela la rémanence du cliché selon lequel les Japonais, après avoir imité les Chinois ont imité les Européens, qu’ils sont donc incapables d’invention, et certains éléments de la pensée d’Ortega y Gasset sont réunis : le Japonais jouit de la sécurité trompeuse de l’héritier, exploitant les avantages d’une culture qu’il ne crée pas et ne comprend pas (le Japonais est superficiel). Il incarne presque à lui seul « l’homme-masse ».

Tout fut tenté pour discréditer par la calomnie ou par la simple mise en évidence de travers effectifs un modèle de développement économique que l’Europe, quoi qu’elle en dise, enviait au Japon. Dans La Catastrophe-Japon (1991), le pays du Soleil Levant apparaît cependant comme « l’impénitent contrevenant aux règles du monde, du monde occidental s’entend » [83]. Et parce qu’il inspire toujours une certaine crainte, on ne manque pas de se réjouir de ses difficultés conjoncturelles. C’est la nouvelle tendance que l’on observe entre 1996 et 1999, où l’on montre toujours du doigt le Japon, société camisole de force (1996). Dans cet ouvrage japonais, la « remise en question des aspects sociaux et moraux du ‘modèle japonais’ se double de graves interrogations sur sa pérennité économique et financière » [84]. Et l’auteur de l’article de citer des ouvrages d’éminents connaisseurs du Japon, comme La Crise financière du modèle japonais de P. Geoffron et M. Rubinstein. La jubilation maitrisée du journaliste, qui convient sans apparemment trop de désespoir que les diverses restructurations en cours au Japon « devraient donner une nouvelle chance à la deuxième puissance économique du monde » [85], tient probablement à deux facteurs dont l’un est l’accommodement au péril économique japonais, et le second la découverte de nouveaux ennemis renforçant encore le péril jaune de la fin du XXe siècle.

En effet depuis le milieu des années 1970, celles qui virent l’ascension remarquée du Japon, d’autres pays d’Asie lui avaient emprunté son modèle. Ces modernes haruspices que sont les économistes appelèrent, vers la fin des années 1980, ‘Dragons’ des pays tels que Singapour, Hong Kong, Taïwan et la Corée du Sud. Cette dénomination que nous avons déjà rencontrée à plusieurs reprises [86] apparaît de façon exemplaire dans L’Apocalypse de Jean. Pour Gilbert Durand « il semble que le Dragon existe, psychologiquement parlant, comme porté par les schèmes et les archétypes de la bête, de la nuit et de l’eau combinées » [87]. La barbarie thériomorphe, l’inondation et les ténèbres expriment très clairement la menace mortelle de ces pays pour la civilisation occidentale. Si le schème de l’eau évoque dans le cadre économique ‘l’inondation’ d’un marché par des produits asiatiques, ainsi que la notion de flux monétaire (déjà évoquée par Gobineau), le schème de la bête est également très explicite.

Le monstre « à l’animalité vermidienne et grouillante, [à] la voracité féroce » [88], le Dragon, celui dont l’imaginaire judéo-chrétien craint tant le retour, est la bête à sept têtes qui hante l’Apocalypse [89]. Pourquoi ne pas voir alors dans l’Indonésie, la Malaisie, Singapour, la Thaïlande, Hong Kong, Taïwan, la Corée du Sud les sept têtes de la Bête, ou son corps ? Il est alors probable que le mythe du Péril jaune recoupe « la peur de l’an 2000 » et qu’il soit « un millénarisme d’un nouveau genre à usage occidental. » [90]

Conclusion
Le mythe du Péril jaune est né à la fin du XIXe siècle dans la continuité du mythe des Barbares, avec lequel il partage l’expression occidentale d’une peur de la décadence. Il se manifeste notoirement de 1890 à 1914, mais poursuit sa carrière tout au long du XXe siècle, avec un climax à la fin des années trente puis une violente résurgence à partir de la fin des années soixante-dix.

Les différentes explications du Péril jaune évoquées ici sont les suivantes :le Péril jaune est une invention des Blancs impérialistes et colonialistes (Decornoy) ; il est une métaphore du mal qui ronge l’Occident (Moura) ; il est une figuration de l’inconscient (Moura). Aucune ne semble infondée, quoique celle de Jacques Decornoy restreigne singulièrement la question. L’hypothèse de Jean-Marc Moura, qui en fait une métaphore du mal qui ronge l’Occident, par quoi il entend un « sentiment de perte du sens de l’histoire » [91], embrasse davantage d’aspects du Péril jaune. Car celui-ci consiste, selon nous, non seulement dans une figuration de l’inconscient, mais il manifeste aussi l’angoisse occidentale face au nihilisme de la technique.

Cela prend sa source dans le glissement qui s’effectue au sein de l’éthopée [92] du ‘Jaune’, de l’idéologème ‘Barbare’ à l’idéologème ‘Insecte’ dès le XIXe siècle, et qui se poursuit au XXe siècle avec la mise en accusation du machinisme stakhanoviste des pays d’Asie. Certes, ce n’en sont encore que les rouages les plus visibles qui affleurent dans le Péril jaune, mais le fait est là. Et la peur de l’Apocalypse (sous-entendant une révélation, un dévoilement) qui structure en partie ce mythe n’y est pas étrangère.

notes:
[1] The Oxford English Dictionnary (Oxford : Calendon Press, Second Edition, 1989) vol. XX, p. 718b,§ d.

[2] Brockhaus Enzyklopädie (Wiesbaden : F.A. Brockhaus, 1969), siebenter Band, Seite 50.

[3] Victor Bérard : La révolte de l’Asie (Paris : Armand Colin, 1904), p. 322.

[4] Capitaine Danrit : La mobilisation sino-japonaise (Paris : Flammarion, 1909), p. 53.

[5] Ibid., p. 285.

[6] Ibid., pp. 53-54.

[7] Sax Rohmer : Le Mystérieux Docteur Fu Manchu in Fu Manchu (Paris : Le Masque-Hachette, 1996), tome I ; chapitre II, p. 27.

[8] Alexandre Ular : Un empire russo-chinois (Paris : Félix Juven, 1902), pp. 334-335.

[9] Ibid., p. 335.

[10] Ibid., p. 336.

[11] Capitaine Danrit : La mobilisation sino-japonaise, op. cit., p. 39.

[12] Ibid., p. 54

[13] Idem.

[14] Capitaine Danrit : Haine de Jaunes, op. cit., p. 66.

[15] Ibid., p. 93.

[16] Jean-Marc Moura : « Anti-utopie et péril jaune au tournant du siècle, quelques exemples romanesques » in Orients Extrêmes, Les Carnets de l’exotisme no. 15-16 (Poitiers : Le Torii Éditions, 1995), pp. 83-92 ; p. 84.

[17] Capitaine Danrit : A travers l’Europe, tome III de L’invasion jaune, op.cit., p. 93.

[18] Capitaine Danrit : Haine de jaunes, op. cit., p. 179.

[19] Ibid., p. 110.

[20] Ibid., p. 228. Muriel Détrie souligne que le mythe Péril jaune, tel qu’il est figuré par le tableau de H. Knackfuss : Die Gelbe Gefahr (1895), prit la figure du Bouddha comme emblème de l’Antéchrist (voir Muriel Détrie : « Une figure paradoxale du Péril jaune : le Bouddha », in Orients Extrêmes, Les Carnets de l’exotisme, op. cit., pp. 73-82). Cette variante Shinto pourrait aller dans ce sens. Mais si le Bouddha emblématisa parfois le Péril jaune, il reste marginal dans sa genèse, et son statut dans l’imaginaire occidental ne l’y place qu’accessoirement.

[21] Ibid., p. 224.

[22] Dans L’Asie en feu (Paris : Delagrave, 1904).

[23] Muriel Détrie : art. cit., p. 76.

[24] Cité dans l’ Encyclopædia Universalis (Paris : Editions Universalis, 1995), Thésaurus, article ’Foule’

[25] Paul Valéry : Regards sur le monde actuel, op. cit., « Notre destin et les lettres », in Œuvres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1957, tome I, pp. 202-203.

[26] André Duboscq : Unité de l’Asie (Paris : Unitas, 1936, 96 pages), pp. 29-30

[27] Etienne Dennery : Foules d’Asie (Paris : Armand Colin, 1930, pp. 2-3.

[28] Ibid., p. 18.

[29] Hermann von Keyserling : Journal de voyage d’un philosophe, cité par Muriel Détrie in Le voyage en Chine (Paris : Robert Laffont, Bouquins, 1992) p. 1061.

[30] Jean Chesneaux : L’Asie orientale aux XIXe et XXe siècles ; Chine – Japon – Inde – Sud-Est asiatique (Paris : Presses Universitaires de France, 1966), p. 336.

[31] Ferdinand Ossendowski : Le Crépuscule des nations blanches.

[32] Hermann von Keyserling : op. cit., p. 1060.

[33] Oswald Spengler : Jahre der Entscheidung – Deutschland und die weltgeschichtliche Entwicklung (München : Deutscher Taschenbuch Verlag GmbH & Co. KG, 1961, 214 pages), pp. 198-199.

[34] Ibid., p. 201

[35] Edward Solich : « La Chine et son expansion » in Défense de l’Occident, mars 1956, no. 31, pp. 44-55 ; p. 44.

[36] Joachim Barckhausen : L’empire jaune de Gengis khan (Paris : Payot, 1942).

[37] Oswald Spengler : Jahre der Entscheidung, op. cit., p. 74.

[38] Pierre Drieu La Rochelle : Mesure de la France, (Paris : Grasset, 1964), p. 85.

[39] Ibid., pp. 31-32.

[40] Jacques Decornoy cité par Muriel Détrie, art. cit., p. 82.

[41] Pierre Michel : Les Barbares : un mythe romantique, 1789-1848 (Lyon : Presses Universtaires, 1981, 656 pages), p. 238.

[42] Ibid., p. 20.

[43] Edward Solich : art. cit., p. 44.

[44] Lucien Musset : Les Invasions : les vagues germaniques (Paris : P.U.F., 1965), p. 220, cité par Pierre Michel : op. cit., p. 8.

[45] Gérard Siary : « Les images successives du Japon… », Historiens-Géographes, n 542, pp. 103-121, p. 110.

[46] Robert Guillain : Le Peuple japonais et la guerre – choses vues, 1939-1946, cité par Gérard Siary, ibid., p. 111.

[47] Pierre Michel : op. cit., p. 45.

[48] Simone de Beauvoir : Mémoires d’une jeune fille rangée (Paris : Gallimard, 1958), p. 129.

[49] André Duboscq : op. cit., p. 30.

[50] Robert Guillain : Le Peuple japonais et la guerre – choses vues, 1939-1946, cité par Gérard Siary, ibid., p. 110 .

[51] Jean-Marc Moura : art. cit., pp. 89 & 91.

[52] Ernst Jünger : Eumeswil (Paris : La Table Ronde, traduction de Henri Plard, 1978), p. 303.

[53] Marcel Gauchet : L’Inconscient cérébral (Paris : Le Seuil, 1992).

[54] Jean-Marc Moura : art. cit., p. 92.

[55] Par quoi il faut comprendre que « le péril jaune, par la fin de la civilisation qu’il implique, est trahison de ceux qui ont donné les marques de la race. » Idem.

[56] Idem.

[57] Pierre Michel : op. cit., p. 313.

[58] Ibid., p. 504.

[59] Pierre Michel, citant Jules Michelet, ibid., p. 517.

[60] Jules Michelet : L’Insecte, cité par Pierre Michel, op. cit., pp. 517-518.

[61] Pierre Michel, op. cit., p. 8.

[62] Arnold Toynbee : L’Histoire (Paris, Bruxelles : Elsevier Séquoia, 1978, 705 pages), p. 303.

[63] Arthur de Gobineau : Trois ans en Asie (Paris : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1983), p. 111.

[64] Ibid., p. 367.

[65] Idem.

[66] Ibid., p. 369.

[67] Gilbert Gadoffre : « La Chine du XIXe siècle vue par deux consuls de France à Fou-tchéou », Cahiers de l’Association internationale d’études françaises (Paris : Les Belles Lettres, juin 1961, n 13), première journée : « Influences de l’Asie dans la littérature et les arts français aux XIXe et XXe siècles », pp. 55-69 et p. 64.

[68] Idem.

[69] Oswald Spengler : Der Mensch und die Technik, traduit par Anatole A. Petrovsky sous le titre L’homme et la technique (Paris : collection ‘Idées’, Gallimard, 1958), p. 175.

[70] Ibid., p. 177.

[71] Ibid., p. 156.

[72] Albert de Pouvourville : « Le Japon et la maîtrise de l’Asie », in Revue des Deux Mondes, Paris, CVIe année, huitième période, tome XXXI, 1936, pp. 758-769, p. 761.

[73] Ibid., p. 761-762.

[74] Ibid., p. 762.

[75] Emile Schreiber : On vit pour un franc par jour (Paris : Baudinière, 1935), p. 190.

[76] Ibid., p. 169.

[77] Nicolas Bouvier : Chronique japonaise (Paris : Coll. ‘Voyageurs’, Payot, 1989), pp. 108-109.

[78] Jean Perrin : L’inconnu japonais – Une grande puissance à la recherche de son rôle (Paris : Casterman, 1974), p. 7 ; cité par Gérard Siary : « De la mode au modèle ; les images successives du Japon en Europe aux XIXe et XXe siècles », art. cit., p. 112.

[79] Entretien accordé à l’Express (no. 1464, le 4 septembre 1979), cité par Gérard Siary, art. cit., p. 115.

[80] Jean-Marie Bouisson : « Le Japon pour quoi faire ? Pour une analyse du Japon dans la France contemporaine et sa signification » ; Bulletin de la société franco-japonaise de science politique, 1, avril 1981 ; cité par Gérard Siary, art. cit., p. 117.

[81] Jean-Marc Moura : article « Péril jaune » du Dictionnaire des mythes d’aujourd’hui (Monaco : Éditions du Rocher, 1999) dirigé par Pierre Brunel, pp. 616-627 ; p. 624.

[82] Edith Cresson, entretien à la chaîne américaine ABC rapporté dans Le Monde, 18 juillet 1991, p. 7.

[83] Gérard Siary, art. cit., p. 120.

[84] Jean-François Rouge : « Malaise au pays du Soleil-Levant » in Capital, décembre 1996, p. 195.

[85] Idem.

[86] Que ce soit dans le tableau de Knackfuss (Die Gelbe Gefahr), dans le roman de Danrit (« La société du Dragon Dévorant ») ou dans les titres des romans de Sax Rohmer (The Daughter of the Dragon).

[87] Gilbert Durand : Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (Paris : Dunod, 1992, p. 106.

[88] Ibid., p. 106. Victor Bérard, dans La Révolte de l’Asie (1904), distinguait d’ailleurs deux Asies : ‘L’Asie féconde et l’Asie féroce’.

[89] L’Apocalypse : « un énorme Dragon rouge feu, à sept têtes et dix cornes » (12, 3), « une Bête ayant sept têtes et dix cornes » (13, 1).

[90] Jean-Marc Moura : article « Péril jaune » du Dictionnaire des mythes d’aujourd’hui, op. cit., p. 625.

[91] Jean-Marc Moura : « Anti-utopie et péril jaune au tournant du siècle », art. cit., p. 89.

[92] Marc Angenot définit l’éthopée ainsi : « Portrait physique et caractériel, identifiant tel groupe humain comme congénitalement marqué, différent, et aussi fondamentalement inférieur au type normal » in Ce que l’on dit des Juifs en 1889 (Saint-Denis : P.U. de Vincennes, 1989), p. 1562.

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L’Algérie face à la crise libyenne par Abed Charef

L’Algérie face à la crise libyenne par Abed Charef

légende : Carnaval fi dechra, film algérien

L’Algérie et l’Egypte auraient dû jouer un rôle de premier plan dans la recherche d’une solution à la crise libyenne. Mais les deux pays n’ont pas participé à la compétition: ils ont été éliminés dès les préliminaires.

La mort de Maammar Kadhafi marque la fin d’un cycle en Libye, et ouvre une longue période d’incertitudes pour toute la région. Dans un tel contexte, l’Algérie doit, à son corps défendant, gérer une partie des conséquences de cette crise, ce qui devrait pousser à revoir, de manière critique, l’attitude algérienne tout au long de la crise.

Même si elle pouvait être contestable, la position algérienne a été assez logique au départ. Mais des flottements ont rapidement pris le dessus mesure que la situation sur le terrain évoluait. N’ayant pas su s’adapter, l’attitude algérienne est, par la suite, apparue totalement décalée, pour finir dans le vague.

Dans un premier temps, quand des manifestants ont défié le régime de Maammar Kadhafi à Benghazi, les dirigeants algériens sont restés de marbre. Pas seulement à cause de leur peu d’enthousiasme pour les idéaux démocratiques, ni en raison d’une sympathie particulière envers le dirigeant libyen, mais parce que les principaux centres de décision du pays font la lecture qu’ils maitrisent : lecture sécuritaire et raison d’état.

On est alors en pleine tourmente en Tunisie et en Egypte. Les dirigeants algériens et libyens font la même lecture des évènements. Ils ne voient pas dans cette contestation une soif de liberté, ni un appel au changement, mais une menace contre le régime et une tentative de déstabilisation. Kadhafi s’apprête donc à réprimer, et l’Algérie approuve discrètement. Après tout, tout Etat est responsable de l’ordre sur le territoire qu’il contrôle, et aucun état n’accepte la contestation de son pouvoir. Et puis, on fait ce qu’on sait faire le mieux. En l’occurrence, réprimer. Alger et Tripoli sont donc sur la même longueur d’ondes.

La position algérienne face à ce qui se passe en Libye est probablement arrêtée dans trois cercles : le président Abdelaziz Bouteflika, qui se considère encore comme ministre des affaires étrangères et qui connait le colonel Kadhafi depuis quarante ans ; l’armée, qui a des soucis de sécurité aux frontières ; et les services de sécurité, supposés être très présents en Libye, mais dont la réaction laisse supposer qu’ils n’ont pas vu venir la tempête.

Ces trois cercles convergent naturellement vers ce qui les unit: garantir le statuquo, éviter toute déstabilisation, éviter également toute menace sur les frontières du pays, et sauver éventuellement de vieilles amitiés. Car quoiqu’on dise, Kadhafi a été pendant longtemps un proche, sinon un ami de l’Algérie. Pendant la guerre de libération, Tripoli a abrité la base la plus célèbre des services spéciaux algériens, la célèbre base Didouche, ce qui laisse évidemment des traces.

D’autres éléments ont favorisé cette position. En février, on est en plein printemps arabe, et l’Algérie vient à peine de sortir d’une semaine d’émeutes qui a fait trembler le pouvoir. Tout ce qui vient de la rue est donc une menace, en Algérie comme en Libye. Et les pouvoirs en place sont naturellement solidaires les uns des autres.

De plus, les contestataires libyens sont des inconnus. Personne ne sait qui ils sont réellement, et les autorités algériennes, comme tous les régimes, ont peur de l’inconnu. D’autant plus que des manipulateurs professionnels les prennent rapidement en charge sur le plan médiatique.

Tout ceci explique la position algérienne, mais ne la justifie pas. Et il faudra bien se poser certaines questions un jour : comment, malgré un compagnonnage aussi long, l’Algérie n’a-t-elle pas décelé les fractures qui s’opéraient au sein du clan Kadhafi ? Comment des dissidences d’hommes aussi importants que d’anciens ministres de la justice et de l’intérieur n’ont pas été décelées et exploitées suffisamment tôt ?

PESER SUR LE L’EVOLUTION DE LA CRISE

Cette position adoptée au départ par les autorités algériennes a, par la suite, plombé la position de l’Algérie, qui a toujours eu une étape de retard. Il ne s’agissait même pas, pour l’Algérie, de soutenir la démocratisation de la Libye. Il s’agissait seulement de ne pas se mettre hors jeu, de garder des cartes, pour préserver les intérêts du pays, et garder une certaine influence pour peser sur le déroulement et l’issue de la crise. Et sur ce terrain, les erreurs sont manifestes.

Pour peser sur l’issue du conflit, il fallait deux préalables: faire une bonne évaluation de la situation, et établir des ponts avec les deux parties. Or, sans aller jusqu’aux dénonciations folkloriques concernant l’envoi de mercenaires algériens pour aider Kadhafi, il semble bien que l’Algérie a péché sur ce terrain. Elle a longtemps refusé de considérer le CNT comme un interlocuteur.

Plus tard, elle n’a pas su adapter sa position en fonction de ce qui se passait sur le terrain. Quand l’aviation de l’OTAN a commencé à bombarder la Libye, il était évident que l’issue de la crise ne pouvait plus être seulement interne. Quand l’aviation de l’OTAN a immobilisé les troupes de Kadhafi, il était devenu évident que celui-ci ne pouvait plus gagner. Quand l’Union Africaine a été dessaisie du dossier, il était évident que la solution avait changé de nature. Enfin, quand Barak Obama a déclaré que Kadhafi ne faisait plus partie de la solution, un nouveau pas avait été franchi, mais l’Algérie ne semble pas en avoir tenu compte. Et ce n’est que lors de la réunion de la Ligue arabe au Caire que l’Algérie a officiellement établi un premier contact avec le CNT, alors que celui-ci avait largement pris le contrôle du pays.

L’ancien ambassadeur Abdelaziz Rahabi a noté que ces erreurs sont dues, entre autres, à l’absence de fonctionnement institutionnel de la diplomatie algérienne et du pays de manière générale. Ce qui pose un problème primaire de la gestion des affaires du pays : non seulement les positions officielles privilégient les intérêts du régime sur ceux du pays, mais de plus, l’Algérie ne dispose pas des structures en mesure de s’adapter à une situation mouvante, comme le fut la crise libyenne. Les institutions algériennes ne fonctionnent même plus en temps normal. Comment peuvent-elles fonctionner correctement en temps de crise ?

La centralisation excessive de la décision interdit aux acteurs algériens de prendre des initiatives et de s’adapter. La nature des relations au sein des cercles du pouvoir interdit à qui que ce soit de prendre la moindre initiative tant que le président Bouteflika lui-même n’a pas donné son aval. Or, celui-ci n’est pas en mesure d’impulser la vitesse et la dynamique qu’impose une situation comme la crise libyenne. C’est dire le handicap que constitue la présence d’un homme comme M. Bouteflika au sommet du pouvoir. Non seulement sa lecture des évènements, établie selon une grille datant du milieu du siècle passé, est en décalage total avec le réel, mais le fonctionnement des centres de décision s’en trouve paralysé, ce qui ne permet pas les adaptations nécessaires pour défendre au mieux les intérêts du pays.

Sans aller jusqu’à une reconnaissance du CNT dès les premiers moments, ni à un soutien résolu aux contestataires, rien n’interdisait à l’Algérie d’établir des ponts avec les rebelles libyens dès le mois de mars. Ceci offrait l’avantage de mieux préserver l’avenir, de connaitre le CNT et sa composante, et de garder un œil sur la destination des armes libyennes au moment où les arsenaux se vidaient.

Etablir une relation avec le CNT pouvait aussi être utilisé comme moyen de pression sur Kadhafi, pour l’amener à tempérer son discours et à négocier. Peut-être était-ce même un moyen de l’aider à éviter les erreurs qui ont conduit à l’irréparable, la guerre civile. Car si le régime algérien est borgne, celui de Kadhafi était aveugle. Et il était toujours possible de l’aider à éviter le pire.

RATTRAPAGE

M’Hamed Yazid avait l’habitude de dire que quand on n’arrive pas à résoudre une crise, on peut toujours essayer de la canaliser. Dans le cas libyen, il était tout à fait possible de donner à la crise une tournure précise. Quitte à aider franchement les rebelles et à menacer Kadhafi. Car l’enjeu, pour l’Algérie, était énorme : c’est toute la carte de la région qui est en train d’être redessinée, et ce sont des milliers de kilomètres de frontières qui sont désormais exposées à toutes sortes de menaces. Toutes les frontières de l’Algérie dans la zone du Sahara sont désormais exposées. Le risque était tel qu’il justifiait une véritable prise de risques avant que d’autres n’imposent leurs solutions. L’ampleur de ces risques méritait même de hausser le ton envers les grandes puissances qui ont la prétention d’imposer leur hégémonie dans la région.

Mais aujourd’hui que le mal est fait, un rattrapage est-il possible ? Oui, à condition de supprimer les deux handicaps majeurs qui entravent l’action de l’Algérie : revenir à une évaluation rationnelle de la situation, et mettre en place les institutions en mesure de réaliser les objectifs fixés, en utilisant les arguments et les moyens disponibles.

En termes d’évaluation, cela ne devrait pas se limiter à la Libye, mais inclure la Tunisie, l’Egypte et l’ensemble de la région du Sahel. C’est pratiquement la moitié de l’Afrique qui se trouve concernée, avec des enjeux énormes. Les bouleversements qui s’opèrent ne peuvent être gérés en colmatant les brèches, maie en devenant, ou en redevenant un acteur de cette recomposition. Et, contrairement à ce qu’on croit, les moyens existent, et ne sont pas seulement militaires. Il faut être présent, et organisé en conséquence.

Pourquoi n’avoir pas envoyé un million d’Algériens en Tunisie cet été, en doublant ou en triplant éventuellement l’allocation devises, pour aider l’économe tunisienne et offrir une possibilité de vacances aux Algériens, s’est demandé un ancien ministre ? C’était là un formidable moyen d’aider la Tunisie qui souffre de la baisse de ses ressources touristiques, de contribuer à la stabilité de ce pays, et de prendre des gages sur l’avenir. Au lieu de cela, un ministre algérien a déclaré qu’il allait mobiliser les cités universitaires pour organiser les vacances des Algériens !

Il est possible d’aller de l’avant, aussi bien en Libye que dans d’autres pays. A condition d’innover, de sortir des archaïsmes dominants, d’avoir de l’ambition. A condition surtout que la nature du pouvoir en place ne constitue pas un frein, voire une prison, qui interdit toute action. Autrement, l’Algérie sera contrainte de subir indéfiniment les évènements, de polémiquer pour savoir s’il faut pleurer Kadhafi ou non, s’il faut maintenir l’asile offert à sa famille, pendant que la carte de la région se dessine ailleurs.

En d’autres circonstances, la crise libyenne aurait du être gérée par l’Algérie et l’Egypte. Ces deux pays auraient du imposer une solution, leur solution, celle qui préserve leurs intérêts, car ceux qui imposent la solution en tireront forcément els dividendes. Or, les deux pays ont été éliminés avant le déclenchement de la crise libyenne. Ils n’ont pas du tout participé à la compétition. L’Algérie a été réduite à publier une série de démentis, qui l’ont placé constamment sur la défensive. Une position indigne de son histoire, et dangereuse pour sa sécurité.

Mais l’Algérie peut-elle avoir de l’influence sur le changement dans la région si elle-même ne change pas ?

L’actualité Autrement Vue :

 

Senso, cinéma et histoire: l’espoir de libération trahi…

Senso, cinéma et histoire: l’espoir de libération trahi…

Avant hier barbara nous a envoyé un moment sublime, celui où un opéra s’unit dans un chant, celui des hébreux dans Nabuchonosor de Verdi pour dénoncer l’humiliation d’une patrie trahie.

cadeau de barbara : « Va Pensiero » pour l’unité italienne

Trahie par ce que Fellini avait annoncé dans plusieurs films et en particulier dans la cité des femmes, ce que pasolini avait dénoncé comme un nouveau fascisme dans les écrits corsaires, celui d’une société vidée d’elle-même prise dans un mouvement spasmodique de la consommation de l’autre… La fin de l’amour et de toute espérance, la jouissance morbide. La laideur et l’orgie compulsive  d’un vieillard qui fait songer à Katzone, le don juan de la cité des femmes enregistrant des cris de jouissance féminine, multipliant les possessions spasmodiques tandis qu’une jeunesse complètement dérécébrée hurle sur une musique techno ou le retournement consumériste et haineux de la pseudo libération des femmes dans une société dominée par un imaginaire télévisuel, un nouveau fascisme.

Ce chant si beau s’est élevé pour revendiquer autre chose, ce que j’appelle l’espérance des vaincus et qui continue à se gonfler de toutes les espérances trahies mais toujours présentes.

Trés tôt les artistes italiens encore influencés par l’existence d’un parti communiste, d’une vision de classe ont vu sur quoi avançair cette monstruosité carnavalesque que décrivait Fellini.

parce que cette scène merveilleuse d’un peuple communiant dans une espérance  faisait irresistiblement songer à Luchino Visconti dans Senso.  Et cela risque d’être effectivement ce qu’il décrit dans cette oeuvre majeure, la manière dont un mouvement qui ne sait pas faire jonction avec le peuple ne peut qu’aller vers la trahison de la patrie et de toutes les espérances…

C’est un tournant dans son oeuvre, celui du désenchantement. Il renonce au néoréalisme à la peinture d’un peuple et il va désormais peindre le compromis d’une classe dominante, tarée, épuisée ou l’amour lui même devient une passion corrompue. Si l’on excepte la scène d’ouverture qui fait songer à ce qui vient de se passer et que nous a décrit barbara, un sursaut parti du poulailler et qui emplit toute la sallé d’une espérance, d’une foi nous sommes devant le déclin d’une classe sociale (comme dans le Guépard en 1963 ou les damanés et mort à Venise), l’aristocratie qui va étouffer les aspirations de l’unité italienne, s’unir à la bourgeoisie vulgaire pour maintenir ensemble l’exploitation et préparer le fascisme.

Senso – Opening Scene – Luchino Visconti

youtube.com4 juin 2009 – 5 mn – Ajouté par marplejane1

Dans un tel compromis, il n’existe plus aucun sentiment, aucun art, tout est prostitué, le lieutenant autrichien est lâche et amoral tandis que Livia Serpieri,la comtesse jouée par la magnifique Alida valli dont on sait qu’elle rappelait à Visconti sa mère,  aveuglée par ses sentiments, est pitoyable. Il s’agit d’une vision desespérée des sentiments, d’une prostitution de la mère et de l’italie, d’une beauté qui se corrompt et l’arrière plan historique est là. Visconti décrit la bataille de Custoza, perdue le 24 juin 1866 par les troupes indépendantistes italiennes face à l’armée autrichienne, malgré le fort avantage numérique italien. Il met en relation cet échec avec l’humiliation de la Comtesse qui découvre que son amant pour lequel elle a trahi la cause italienne ne l’aime pas, c’est une loque à laquelle elle se raccroche parce qu’elle même ne vaut pas mieux et il la repousse. ce que décrit Visconti est une défaite tragique et inutile et il l’impute au fait que cette alliance aristocratie et bourgeoisie est incapable d’être un mouvement populaire à la hauteur de la scène d’ouverture dans l’opéra. Cette classe de possédants a cru pouvoir mener un combat sans le peiple et même contre lui et non seulement elle est vaincue mais elle prépare les lendemains fascistes. Comme dans Les damnés, il analyse de la même manière la corription de l’aristocratie des barons de la Rhur se livrant au nazisme, avec les mêmes fantasmes d’un amour impossible et corrupteur.

. D’après Visconti[3], cette défaite fut d’autant plus tragique qu’elle fut inutile, l’Autriche devant capituler devant la Prusse un mois plus tard et abandonner la Vénétie. Le cinéaste a voulu montrer que Custoza était la défaite d’une classe sociale, qui avait combattu seule : à part au cours de la scène de manifestation à l’opéra sur laquelle s’ouvre le film, la lutte pour l’indépendance n’est pas décrite comme un mouvement populaire, mais comme un combat de la couche aisée de la société italienne auquel le peuple ne prend pas part.

Cours de cinéma : "Senso" de Luchino Visconti

dailymotion.com15 mars 2011 – 67 mn
"Senso" de Luchino Visconti analysé par Laurence SchifanoDirectrice du Master Recherche Cinéma à l
 

Voilà l’exemple même de ce qu’est la relation entre cinéma et histoire. Il ne s’agit pas d’un témoignage, ni même d’une reconstitution historique, il s’agit à travers l’émotion sensible de comprendre le devenir de l’esprit d’une nation, ce que cherche l’esthétique d’hegel et aussi Marx qui jamais ne néglige cette économie poétique de la lutte des classes, lui qui commence le manifeste par cette référence à hamlet de Shakespeare : un spectre hante l’Europe.

Oui un spectre hante l’Europe et ils n’en finissent pas de dire tes artistes prophètes qu’il faut que le malheur succombe. Viconti sait que l’Histoire, celle qui a cru en la libération de l’Italie est en train de s’effondrer et nous sommes aijourd’hui le produit passager, transitoire de ce moment où le nazisme non seulement n’a pas été éradiqué mais où il est venu gonfler la puissance de nuisance de cette classe sur le déclin à toute la société… Elle a fait du profit non seulement sa loi mais celle de toute la société et nous sommes tous pris dans ce desespoir à la manière dont la mariée mélancolique de Larx Von trier avance les jambes retenues dans des lamabeaux de laine grise et l’individu le plus lucide n’ose pas accepter le pouvoir comme dans Habemus papam… Il manque un peuple…

 
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Publié par le octobre 30, 2011 dans cinema, civilisation, Europe, histoire

 

Le mouvement étudiant chilien ne fait pas partie des indignés. Ce n’est pas un mouvement spontané, mais plutôt un long processus basé sur une analyse approfondie

Le mouvement étudiant chilien ne fait pas partie des indignés. Ce n’est pas un mouvement spontané, mais plutôt un long processus basé sur une analyse approfondie
 
Camila vallejo à Paris photo de Constance Fremiot Vincente
 
Samedi 29 octobre 2011 6 29 /10 /Oct /2011 00:10

 BBC World a parlé avec Camila Vallejo à Paris

 La dirigeante de la FECH a déclaré que les revendications des étudiants n’ont pas émergés spontanément, mais obéissent à « un long processus basé sur une analyse approfondie de ce qui se passe au Chili, de l’injustice » et que désormais « il faut regarder au-delà et construire une alternative au pays ». Elle a également exprimé son désir de "projeter le mouvement politiquement, car pour la première fois, une demande sectorielle est devenue un mouvement social qui comprend de nombreux secteurs.

Après environs six mois de protestations, le mouvement étudiant, qui exige une éducation publique gratuite, continue de définir l’agenda politique du pays. Ce mardi commence une nouvelle grève de 48 heures. Les étudiants, les enseignants, les écologistes et la Centrale Unitaire du Travail, principal syndicat chilien, soutiennent la manifestation dont l’événement majeur se tiendra mercredi après-midi.

A la veille de ces jours de mobilisation, BBC World a parlé avec Camila à Paris Vallejo, présidente de la Fédération étudiante de l’Université du Chili et l’une des faces visibles du mouvement. Vallejo, 22 ans, étudiante de géographie, est en Europe avec trois autres représentants étudiants chiliens, pour exprimer leurs revendications et tenter d’« internationaliser » le mouvement.

- Vous avez voyagé en Europe pour rencontrer les institutions internationales et des intellectuels. Quels sont les conseils qui vous ont été donné par les intellectuels, qui vous plaisent le plus ?

Le philosophe Edgar Morin nous a donné confiance. Il nous a dit que l’enseignement supérieur ne peut être légué au marché, il doit être garanti à travers un enseignement public car les pays en ont besoin pour leur développement.

Et Stéphane Hessel (l’auteur de "Indignez-vous !") Nous a poussé à renforcer les communications et l’installation de nos idées dans le monde entier pour diffuser nos propositions par tous les moyens.

- En parlant de Stéphane Hessel, pensez-vous que le mouvement étudiant chilien en quelque sorte se connecte avec les mouvements sociaux comme Occupy Wall Street ?

Le mouvement étudiant chilien ne fait pas partie des indignés. Ce n’est pas un mouvement spontané, mais plutôt un long processus basé sur une analyse approfondie de ce qui se passe au Chili, au niveau de l’injustice.

Nous comprenons la lutte des indignés, mais au Chili nous avons dépassé le stade du mécontentement. Maintenant, nous devons regarder en face et construire une alternative pour le pays.

- Prenant en compte des protestations étudiantes existantes dans d’autres pays comment pensez-vous que vous pouvez internationaliser le mouvement ?

Les différents mouvements – au Chili, Colombie, Brésil, France, Espagne – ne surgissent pas par mimétisme, ils ont des particularités.

Mais il peuvent-être vu comme un tout. C’est la lutte de ceux qui se sont éveillés pour construire un modèle différent de la société au niveau national et international. Il y a une cohérence, c’est la résistance à un modèle de privatisation ou d’une étape vers la conquête de ce droit.

En France, nous avons rencontré l’UNEF (Union Nationale des Etudiants de France). Ils nous ont rapporté la prise de conscience qu’ils font pour résister à la privatisation déguisée généré par le gouvernement. Nous sommes dans des processus différents, mais on a les mêmes objectifs, et il y a des liens de solidarité internationale chez les jeunes.

- Quel modèle éducatif pour le Chili ?

Aucun élève n’a jamais voulut copier quoi que ce soit. Le Chili croit en son propre modèle, qui permet l’intégration de tous et gratuitement. Nous voulons une éducation qui puisse transformer la société et que des professionnels surgissent pour construire la démocratie.

- Comment sera l’avenir du mouvement étudiant ?

Le mouvement étudiant se débat dans une conjoncture déterminée, après cinq mois de mobilisation. Il faut maintenant penser comment avancer tactiquement pour qu’il continue.

Aujourd’hui, le dialogue avec le gouvernement est rompu. Ils veulent réformer les bourses des étudiants au parlement et nous excluent de cette discussion. Donc, même si nous ne faisons pas confiance dans le Parlement, nous devrons travailler vers eux. Nous ne voulons pas que la loi budgétaire de la nation légifère tant qu’il n’y aient pas des propositions de lois élaborées en accord avec les étudiants en matière d’éducation.

- Ne pensez pas que votre leadership est au détriment du mouvement étudiant dans son ensemble ?


La personnification du mouvement est due aux politiciens et aux médias. C’est une stratégie qui est utilisé très fréquemment auprès de ceux qui se lèvent et ont des revendications sociales. Au Chili cela s’applique beaucoup, et je pense que dans d’autres pays du monde aussi.


Pour Cuba, on parle de Castrisme, au Venezuela de Chavisme. Tout est personnifié avec les supposés dirigeants, et l’on ne voit pas que c’est un processus qui est partagé par une majorité. Dans le fond il s’agit de les détruire pour ainsi détruire le mouvement.

Aussi, nous semblons être plus vulnérables. J’ai été accusé d’être manipulé par le Parti communiste, de faire payer les entrevues que je donne. On m’a dit que je profite de tout cela.

- Vous êtes sur le point d’être diplômés. Est-ce que le mouvement continue malgré tout ?

Sur le thème étudiant, je vais continuer à participer, cela dépendra aussi des prochaines élections de la Fech. Nous allons construire, avec tous mes camarades qui n’ont pas de face visible. Et nous voulons projeter le mouvement politiquement, car pour la première fois, une demande sectorielle est devenue un mouvement social qui regroupe de nombreux secteurs.

- Pensez-vous à une carrière en politique ?

Je suis une militante, je suis prêt à mettre à la disposition des besoins de la construction de ce mouvement, comme un autre.

Dans le contexte des prochaines élections, je pense qu’il ne s’agit pas de moi en particulier, mais les jeunes doivent s’inscrire dans les registres électoraux comme candidats pour conseillers. Qu’ils aillent disputer les municipalités à la droite, ou à ceux qui ne sont pas d’accord pour répondre à nos propositions qui sont justes.

Maintenant les jeunes commencent à s’intéresser à la politique, et doivent assumer cette responsabilité. Nous devons prendre en charge et conduire un projet participatif. Et pour cela nous devons avoir une vocation pour le pouvoir, mais dans le bon sens du terme.

La Revolucion Vive

Sur Cri du Peuple 1871 : http://www.mleray.info/article-chili-87403544.html

Le mouvement étudiant chilien ne fait pas partie des indignés. Ce n’est pas un mouvement spontané, mais plutôt un long processus basé sur une analyse approfondie

 

Vente d’armes : comment la France "fait du commerce"

Vente d’armes : comment la France "fait du commerce"

Légende: Tartuffe de Murnau
 

Paris jure qu’il parvient à signer des contrats juteux tout en se faisant le promoteur d’une éthique.

 
Pas question de jouer les saintes nitouches. "L’idée, c’est de faire du commerce." C’est même "une priorité nationale". Mais "en le contrôlant de la façon la plus rigoureuse possible". Le militaire, qui vient de lâcher ces mots devant un parterre de journalistes, a le mérite d’être clair. Du moins pour la première partie du propos.

Quatrième rang des exportateurs

Selon le rapport du gouvernement au parlement sur les exportations d’armement de la France en 2010, que les ministères de la Défense et des Affaires étrangères ont présenté à la presse mercredi 26 octobre, la France se porte plutôt bien en la matière.

En 2010, elle a totalisé 5,12 milliards d’euros de prises de commandes et se maintient au quatrième rang des exportateurs mondiaux d’armement avec 6% des parts de marché, derrière les Etats-Unis (53,7%), le Royaume-Uni (12,5%) et la Russie (8,2%) et devant Israël (5,3%). Sachant que ces cinq-là s’accaparent 90% du marché mondial.

Sans surprise, parmi nos meilleurs clients ne figurent pas forcément que des agneaux. Sur la période 2006-2010, le Moyen-Orient est la première destination pour les exportations françaises, dont elle absorbe 27%. Nos principaux acquéreurs pour 2010 sont l’Arabie Saoudite, le Brésil, l’Inde et la Malaisie.

La France, un pays "exemplaire" ?

Mais attention, nous sommes vertueux ! La France se targue de mener une politique "transparente", "rigoureuse" et "responsable", bref, et excusez du peu, "exemplaire". Elle assure aussi compter "parmi les principaux promoteurs en matière de textes internationaux" et jouer notamment "un rôle moteur" en faveur de la mise en place du traité international sur le commerce des armes, en discussion à l’Onu, qu’elle veut "juridiquement contraignant".

Mais, pour les ONG, Paris devrait, avant de bomber le torse, balayer devant sa porte.

La France commerçait, en 2010, avec nombre de pays touchés par la vague de révoltes qui traverse le monde arabe : le Barhein (9,8 millions d’euros de livraisons d’armes françaises en 2010), l’Egypte ( presque 40 millions d’euros), la Tunisie (1 million d’euros, et près de 55 millions d’euros d’autorisations d’exportation de matériel de guerre au régime sur 2009-2010), la Libye (35 millions d’euros de commandes et près de 90 millions d’euros de livraisons)… Le ministère des Affaires étrangères assure que Paris "a été très réactif" en interrompant tout de suite toutes les livraisons d’armes dans les pays concernés.

Mais "ce n’est qu’à la fin de l’année 2012 que nous saurons avec exactitude si des armes françaises ont été livrées en 2011 à la Tunisie, la Libye et à Bahreïn", observe Zobel Behalal du CCFD-Terre Solidaire.

Un contrôle en passe d’être affaibli

Or, les ONG estiment que la possibilité d’exercer un contrôle sur les ventes est entravée par le fait de devoir attendre l’année suivante pour savoir ce qu’il en est réellement. Elles réclament des listes détaillées, publiées tous les trois mois, des matériels livrés ou refusés, de leurs destinataires et des garanties obtenues quant à leur utilisation. Un matériel destiné originellement à un usage civil peut très bien être dévoyé pour une application militaire. C’est ce type de reproche que l’on retrouve dans l’affaire de la vente d’un programme d’interception des réseaux informatiques par la société Amesys, qui a été utilisé par Kadhafi pour surveiller les internautes.

Le champion de la transparence leur rétorque que publier de telles données aurait pour effet de fragiliser la position commerciale des industriels hexagonaux et de mettre en porte-à-faux le pays acquéreur d’un point de vue stratégique et intérieur. Les Britanniques ou les Hollandais le font bien. Alors pourquoi pas nous ?

Loin de s’accroître, le dispositif de contrôle s’affaiblit, s’inquiète Oxfam France. Le quai d’Orsay se félicite de l’avoir amélioré et simplifié en procédant, cette année, à la transposition dans le droit français de la directive relative aux Transferts intracommunautaires (TIC) par la loi n°2011-702. "La mise en place de licences générales de transfert au sein de l’UE revient à donner aux industriels des permis d’exporter dont ils ne rendront compte qu’à posteriori", dénonce Nicolas Vercken.

Le Parlement sur la touche

Si les ONG réclament des moyens de contrôle plus précis, c’est que la relation de confiance n’est pas au rendez-vous. Bien que la France réclame, jusqu’ici en vain, la levée de l’embargo sur les ventes d’armes à la Chine décrété par l’Europe, Nicolas Vercken accuse Paris de "s’arranger avec son interprétation du champ d’application de l’embargo, pour exporter quand même des armes et du matériel de guerre à la Chine".

Autant de lièvres que les ONG se chargent de lever elles-mêmes, faute de pouvoir compter sur le Parlement pour faire le boulot.

"Le printemps arabe nécessite une remise à plat de notre politique en matière d’exportation de matériel de guerre avec les pays du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord", estime Nicolas Vercken. Il demande que l’on débatte de l’attitude à adopter vis-à-vis des certains de nos clients traditionnels, comme ceux du Golfe, l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis. On ne peut leur vendre du matériel militaire sans avoir conscience qu’il pourrait être utilisé dans des opérations de répression.

Mais on ne voit rien venir du côté du Parlement.

Sarah Halifa-Legrand – Le Nouvel Observateur

 
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Publié par le octobre 29, 2011 dans Europe, guerre et paix, politique

 

mon journal : en effeuillant le chrysanthème qui est la marguerite des morts par danielle Bleitrach

mon journal : en effeuillant le chrysanthème qui est la marguerite des morts par danielle Bleitrach

C’est la Toussaint, chacun va fleurir les tombes… Avec des chrysanthèmes alors qu’en orient cette fleur est celle de la joie. C’est comme Ségolène Royal se rendant sur la grande muraille vétue de blanc ce qui est en Chine la couleur du grand deuil. Chacun y va de son stéréotype sur l’autre. C’est d’une grande bêtise et surtout cela peut très mal finir. Comme la proposition toujours de Ségolène Royal d’interdire à l’Iran le nucléaire CIVIL… Sans jamais poser la question du nucléaire militaire français…

Avant-hier sur la 2 François Hollande intervient, l’oeil légérement écarquillé ce qui prouve un bon tempêrament du genre "je ne sais qu’une chose c’est que je ne sais rien et que l’Autre est pire" , . La veille, l’Autre, le candidat président jouant à regarder la France au fond des yeux avait frappé les trois coups de l’ouverture à la présidentielle, la chasse au canard Hollande était ouverte, sur le thème: moi seul ait une stature internationale, capable de défendre la France dans cette arène.

Au vu de sa prestation télévisuelle, osons le dire,  le sommet se révélait être une opération marketing au rapport qualité prix désastreux, un cas flagrant de la publicité mensongère . Même les Chinois, que toute la classe politique s’était employé à villepender en dénonçant  la manière dont on avait livré l’Europe à l’ignoble asiate, se sont montrés peu enthousiastes à sauter sur l’occasion. Et ce au vu de l’absence de résultat réel de ce sommet, l’acceptation de la récession sans pour autant tarir la source des gabegies, au contraire puisque plus l’économie stagne moins on paye les dettes que ce que 25% des ménages français surendettés vous confirmeront, Qui a envie de racheter les créances d’un ménage surendetté que l’on met au chômage? Donc la Chine hésite et réclame que le FMI cautionne, ce qu’elle ne demande par parenthèse à aucun  pays africain y compris ceux sans ressources minières avec qui les relations sont plus franches.

 Donc ce pseudo événement  avait une fonction évidente, relooker un président français en perte de vitesse, vous vous rendez compte avec ce qui nous menace et au prix où tout cela coûte ma brave dame !… Dans le fond le bilan de Sarkozy fait songer à celui de Bush. A la fin du mandat de ce dernier on s’interrogeait comme dans un film de Kubrick : comment un individu aussi médiocre peut-il avoir accumulé autant de catastrophe en relativement peu de temps? Quelle machine, quel système de pouvoir peut aboutir à la sélection d’individus au maximum de leur capacité de nuisance ?

L’incurie des candidats, de la classe politique et la vertu française

Il y a sans doute un système de sélection défectueux. Les candidats à la présidentielles ne semblent pas avoir été choisis -quelles que soient les primaires à un ou dix euros, où en utilisant le légitimisme communiste jusqu’à la trame-  les survivants  émergent épuisés et abasourdis du jeu le maillon faible.  Quelque chose les a vidé d’eux mêmes et la rage narcissique de Sarkozy paraît presque lui conférer une stature…. 500 millions de Chinois et moi et moi… sauf qu’ils sont 1 milliard 300.000 et c’est toujours ET moi… ET moi… Et il n’y a pas que Sarkozy…

 Prenons Eva joly pour laquelle j’ai éprouvé une certaine sympathie non seulement parce qu’elle est une femme mais parce qu’elle a un petit côté impitoyable qui flatte mes tendances Robespierristes , mon empathie avec  les incorruptibles, Oui mais Robespierre lui était un très grand politique, un géant de l’Histoire. Que dire d’Eva pour rester charitable ?  Qu’il y a comme de la fraîcheur dans ses propositions par exemple quand elle a suggéré la fin du défilé du 14 juillet  .J’étais pour à l’inverse de Fillon, pour  son léger accent et pour la proposition. Toute la classe politique a réagi comme s’il s’agissait des soldats de l’an 2 ou ceux de la grande armée. Réveillez-vous les amis: ce qui défile est une armée mercenaire, engagée dans des expéditions coloniales. 

La dame aux petites lunettes rouge représente une  candidature à la Coluche, le cul de sac du désespoir citoyen…

Son seul lien au peuple tient dans l’art politicien de  cultiver le préjugé par pure incompétence sur le sujet.. Il y a deux paradoxes fondamentaux de notre civilisation occidentale: ceux qui sont partisans de la peine de mort sont en général les mêmes qui refusent l’avortement et proclament laisser les vivre, c’est encore plus vrai aux Etats-Unis où le moralisme évangélique fait plus de ravages que chez nous. L’autre paradoxe en revanche est totalement français les mêmes qui mènent campagne contre le nucléaire civil ne parlent jamais du nucléaire militaire, qui est pourtant le truc le plus onéreux et le moins intéressant pour la défense qui se puisse imaginer. Donc j’ai déjà ce genre de réserve avec les écologistes sans parler de leur enthousiasme pour une Europe dont l’expérience m’a appris à me méfier, les récents événements me confirmant dans mes préventions.

Donc madame Joly à défaut de mettre en question l’Europe dénonce la Chine et à défaut de proposer une véritable défense des protections sociales s’indigne sur la situation du travailleur chinois. Elle n’est pas la seule, elle est même typiquement française de ce point de vue…

Tout est de la faute de l’ignoble Fu Man CHU

Eva Joly s’est indignée donc non sur l’Europe mais à cause de la Chine qui n’en pouvait mais mais à qui il était proposé de reprendre nos crédits déffectueux. ce faisant elle a démontré à quel point le stéréotype vertueux lui tenait lieu de pensée politique et là sa ressemblance avec l’incorruptible a volé en éclat. Le prétexte de son indignation:  la surexploitation chinoise et l’absence de protection sociale,.

 Il existe effectivment une population dépourvue de protection sociale, une population migrante qui a subi les conditions de travail terrible imposées le plus souvent par des multinationales auxquelles encore aujourd’hui le gouvernement chinois tente d’imposer un minimum de code du travail. Une véritable bataille est menée pour améliorer le sort de cette population et cela fait partie de toute la politique adoptée par le Chine pour créer un marché intérieur autant que de développer des hautes technologies, le tout menant à pas de course une lutte contre le sous développement… Pourtant  il y a plus intéressant non seulement la Chine accorde des crédits sans exiger un gouvernement qui lui convienne mais encore elle le fait en espérant que la population sera un bon consommateur et la politique d’austérité et de rigueur à laquelle est condamnée l’Europe ne lui convient pas, c’est tuer la poule aux oeufs d’or. En revanche elle proteste contre le surarmement des Etats-Unis et celui de la France, mais nous y reviendrons.

 la situation est meilleure en Chine qu’en Inde de ce point de vue parce qu’il existe non seulement des mouvements sociaux (ils existent aussi en Inde) mais une vision prospective d’amélioration liée au développement de ce marché intérieur et à l’évolution de la production . Face à la crise la Chine très tôt a adopté des choix keynesiens de développement  des protections sociales et d’investissement productifs. Eux ils améliorent, nous on ruine. En poursuivant sur la voie du dernier vote du budget de la France en matière de sécurité sociale, on finira bien par se croiser quelque part si ça continue et pas par la faute de l’ignoble Fu Man CHu… Cherchez sur google si vous ignorez de qui je parle..

Il est parfaitement injuste d’accuser madame Joly d’avoir des origine étrangères, d’ignorer les traditions françaises, tant elle a intériorisé tous les vices français sous couvert de vertu : Il n’y a rien d’égal au contentement de soi d’un Français, sa propension à donner des leçons. Rien si ce n’est son art d’ignorer qu’une partie du boulot présidentiel consiste à favoriser les juteux contrats militaires  avec toute la planète y compris les peuples que l’on accuse… surtout eux d’ailleurs… La France est un usurier qui défend bec et ongle ses banques et un marchand d’arme et qui chasse l’étrnager sur ses terres. Ce qui donne un étrange profil à la vertu de la France dans le monde. oui mais voilà pourquoi perdre son temps avec Eva alors que françois est du même tonneau…

: « la Chine est désormais la maîtresse du jeu, de sorte que le sommet du G20 des 3 et 4 novembre, qui devait être le moment de vérité pour le yuan, va consacrer l’empire économique chinois». a déclaré ce benoit individu aussitôt relayé par son directeur de campagne Pierre Moscovici qui a déploré « l’entrée de la Chine dans nos affaires », comme si « nous nous mettions entre ses mains ».

Bref l’unanimité est totale. Sur quoi ? Sur le refus de considérer qu’il pourrait y avoir une autre mondialisation dans laquelle des rapports nord-sud nouveaux pourraient intervenir. Il serait pourtant temps d’y songer au lieu de préparer la grande prochaine déflagration nucléaire… On ne peut espérer aucune lucidité sur ce point de personne, ils voteront et revoteront avec unanimité les interventions de l’OTAN, ignoreront les coûts militaires non pas parce qu’ils sont totalement idiots mais parce qu’ils ne veulent pas changer : l’occident a tous les droits, ici et là-bas… Alors il ne reste plus qu’à tabler sur le plus mou…

Enfin Hollande vint…

 Selon les sondages 40% des français sont convaincus que ni Hollande, ni sarkozy ne seront susceptibles de changer quoique ce soit à une situation au demeurant navrante : augmentation des factures, chômage qui s’accroît, salaires en berne et restruction des prestations sociales…On ne vote plus POUR un candidat en france, on vote CONTRE et c’est l’ultime motivation citoyenne dès le premier tour et désormais encore en aval dans les primaires…Résultat je ne supporte plus les enthousiastes, ceux qui ont l’air de croire que leur vote par exemple pour melenchon va réellement changer quelque chose… peut-être que j’envie leur instant de bonheur, croire, Ah! Croire une fois encore que Melenchon, en train de singer Marchais, offre une perspective autre que un avancement de sa propre carrière, autre chose qu’un strapontin ministérie? Et s’il faut pour cela voter les expéditions de l’OTAN qui s’en inquière ? Alors celui qui s’enthousiasme pour une telle candidature m’inspire les mêmes inquiétudes que les fanatiques religieux ou les démarcheurs de police d’assurance. C’est toute ma jeunesse!  ah! une fois encore une fois perdre le nord, encore une fois dire je t’alme en effeuillant le chrysanthème qui est la marguerite des morts…

S’exalter lors que l’on sait que l’on va chuter sur Hollande avec un secrétariat aux anciens combattants pour Melenchon relève d’une propension à l’excès d’optimisme et marque un défaut de raisonnement.  Certes outre le soulagement d’avoir échappé à Strauss Khan et celui de se dire que peut-être on ne subira plus Sarkozy, il y a dans la perspective Hollande quelque chose qui rassure par rapport au tapage mensonger de l’actuel hôte de l’Elysée. Nulle poitrine ne se gonfle d’espérance à la vue de François Hollande et c’est là un gage d’honneteté parce qu’effectivement personne n’a rien à en espérer.

Bref, j’ai décidé de l’aider, d’apporter ma contribution militante à cette non-campagne puisque le sort a voulu qu’il finisse par être l’instrument par lequel j’espère abattre Sarkozy, encore que l’idée de prendre Hollande pour gourdin pour assommer Sarkozy relève de la bataille de pelochon ou comme on dit chez moi en provence, assommer un âne à coup de figues.

Sur la Chine, il étouffe la cause qu’il embrasse en laissant transparaître le fond du problème, ce qui est reproché à la Chine comme preuve de son "totalitarisme", c’est son refus de laisser le crédit, la monnaie, le jeu financier au secteur privé à des organismes indépendants comme la BCE. Bref la politique de Deng Xiao Ping à savoir qu’il faut laisser l’économie libre et pas l’étouffer comme un oiseau dans la main mais laisser l’oiseau voler en cage… le socialisme de marché mais avec le financier public et la planification. Bref ce que serait le socialisme si le PS n’en avait pas une définition assez peu claire. Hollande appartient à la famille radicale comme Chirac, ils sont les héritiers de la précédente révolution, celle de Jules Ferry et des banquets de notables. Pourquoi pas, faute de mieux on fait avec… On assomme l’âne à coup de figues et on évite de chagriner les possédants…

Donc voici ma contribution militante à l’entreprise: Hollande paraît un peu embarrassé dés qu’on lui demande comment il va financer la création de 60.000 postes dans l’éducation nationale:

Etant entendu qu’il en a été supprimé 100.000, Sarkozy étant président. Etant donné que 60.000 postes coûtent pas an 600 millions d’euros. Etant donné qu’en 2011, en sus d’un budget militaire de 41 milliard d’euros, il y a eu u surcoût de l’expédition libyenne de 300 millions d’euros, il suffit de renoncer à ce genre d’opération pour trouver déjà la moitié de la somme.

Tout va trés bien me direz vous puisque la guerre de libye est terminé, les bons ont triomphé, l’aviation française a arrêté le convoi de kadhafi l’a livré vivant à des tortionnaires qui l’ont exécuté pour qu’il ne parle pas (peut-être pour qu’il ne dise pas comment sont financées les campagnes électorales françaises).. Donc a triomphé une vertueuse coalition qui reste les armes à la main et qui comme tous les martyrs aura désormais droit au paradis de la polygamie… Le CNT qui se dit qu’il pourrait bien lui aussi finir sodomisé par ces vertueux combattants avait réclamé le maintien de la présence de l’OTAN. le Conseil de Sécurité l’a refusé. Alors c’est l’Union européenne qui a accepté de soutenir le gouvernement autoproclamé libyen que l’on nous a vendu comme les révolutionnaires des droits de l’homme (probablement considérés par opposition aux droits de la femme). Et qui dit l’Union Européenne parle bien sur de BP et de ToTal, je voulais dire l’Angleterre et la france, associées au Qatar, les uns et les autres se surveillant et faisant agir sur le terrain les bandes rivales comme pour en finir avec kadhafi.

cela nous coûrera une somme équivalente à celle déboursée pour l’opération elle-même. Cher françois Hollande il vous suffit de dire que vous renoncez à intervenir militairement en Libye pour trouver la moitié de vos postes d’enseignants. Chiche ! Je suis sûre qu’en faisant le ménage dans d’autres coins de la planète vous trouveriez aisément le complément.

Dans le fond c’est ce que propose la Chine… Alors il vous reste à croire que ce pays est une menace qui justifie que la france maintienne un budget militaire supérieur à celui de l’immense Chine… CQFD

Danielle Bleitrach

 

La Chine viendra-t-elle à la rescousse de l’UE embourbée dans la crise de l’euro ? (ANALYSE Chinoise)

La Chine viendra-t-elle à la rescousse de l’UE embourbée dans la crise de l’euro ? (ANALYSE Chinoise)
A l’occasion du second sommet de la zone euro en quatre jours qui s’est prolongé jusqu’aux premières heures du jour jeudi, les dirigeants européens ont à nouveau échoué à proposer un plan de sauvetage convaincant et définitif pour empêcher une détérioration de la situation, ont indiqué des analystes.Ce sommet a été une nouvelle fois l’occasion d’émettre des espoirs de voir la Chine et d’autres économies émergentes venir à la rescousse des pays européens, mais certains experts appellent à la prudence car selon eux, l’accord proposé au terme de ce second sommet pourrait s’avérer difficile à vendre aux participants potentiels.

En vertu du paquet de mesures de sauvetage convenu par les dirigeants de la zone euro ce jeudi, la dette de la Grèce sera réduite, les banques européennes seront recapitalisées, et le fonds de sauvetage de la zone euro, le Fonds européen de stabilité financière (FESF), sera renforcé.

Cependant, les solutions proposées par les dirigeants européens semblent créer plus de problèmes qu’elles n’en résolvent.

Une annulation de moitié de la valeur des obligations grecques détenues par les créanciers privés portera un coup dur aux banques européennes qui sont déjà profondément embourbées dans la crise, et d’âpres négociations sont à venir puisque les détails du plan de recapitalisation ne sont pas encore décidés.

Toujours hésitante et réticente à engager ses propres ressources pour résoudre un problème qui menace non seulement la survie de l’euro, mais aussi plus largement l’économie mondiale, la zone de la monnaie unique qui compte 17 pays membres envisage de se tourner vers la Chine et d’autres économies émergentes pour faire venir des fonds, en créant un ou plusieurs fonds spéciaux ("Special Purpose Vehicles").

Stabiliser la zone euro est dans l’intérêt de la Chine puisque l’Europe est le principal marché d’exportation de la Chine, et la Chine a exprimé à maintes reprises sa confiance dans le fait que les pays de l’UE auraient la sagesse et la capacité de se sortir de la crise.

Cependant, une éventuelle assistance de la part de la Chine dépendra du contenu du plan de sauvetage, a déclaré Xiong Hou, un chercheur de l’Académie chinoise des sciences sociales (CASS).

"Que faire en cas de défaut de paiement ? Que faire si d’autres pays emboîtent le pas à la Grèce? Beaucoup de gens se demanderaient pourquoi nous nous sommes mêlés à cet imbroglio", a fait remarquer M. Xiong, "La clé pour résoudre la crise de la dette et sauver l’économie européenne est dans les mains des Européens eux-mêmes, plutôt que dans celles de la Chine."

Ce serait un scénario inacceptable de laisser un pays en développement comme la Chine payer les factures pendant que les Européens resteraient sans rien faire de leur côté. "C’est comme si quelqu’un avait fait un grand trou et qu’on demandait à quelqu’un d’autre de le boucher", a indiqué M. Xiong.

A court terme, la zone euro doit mettre sur pied un plan plus convaincant pour restaurer la confiance des investisseurs et éviter une propagation de la crise de la dette. Sur le long terme, "ils doivent mettre de l’ordre dans leurs affaires en mettant en oeuvre des réformes douloureuses et en adoptant des politiques budgétaires et monétaires responsables", a déclaré M. Xiong.

De leur côté, certains économistes européens ont fait valoir que les économies émergentes devraient apporter leur aide à la zone euro car il est crucial d’éviter une récession en Europe étant donné la reprise fragile de l’économique mondiale.

Fabian Zuleeg, économiste en chef de l’European Policy Center, un groupe de réflexion basé à Bruxelles, a déclaré à Xinhua dans un courriel que les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) devraient avoir une vision à long terme et acheter des obligations et investir dans ces pays.

"L’économie mondiale ne peut se permettre un coup dur sur le secteur financier et sur la confiance en ce moment. En outre, les fonds souverains [des pays BRICS] disposent de fonds énormes à investir avec peu d’options sur la table", a souligné M. Zuleeg.

M. Xiong a toutefois indiqué : "C’est une décision difficile à prendre et les investisseurs ont toujours besoin d’être assurés que leurs investissements sont sûrs et qu’ils obtiendront des dividendes."

Source: xinhua

 
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Publié par le octobre 29, 2011 dans actualités, Asie, Economie, Europe

 

Trouble dans le désir, Hegel, Butler, et la France par Claire Pagès

Trouble dans le désir, Hegel, Butler, et la France par Claire Pagès

[17-10-2011]

Presque 25 ans après sa parution aux États-Unis est traduite en France la Thèse de Judith Butler : à travers une étude de la réception de Hegel en France au XXe siècle, elle y pose les premiers jalons d’une réflexion, qui ne cessera de nourrir son œuvre, sur le rapport entre désir et reconnaissance.

Recensé : Judith Butler, Sujets du désir. Réflexions hégéliennes en France au XXe siècle, traduit de l’anglais par Philippe Sabot, Paris, PUF, Pratiques théoriques, 2011, 303 p., 29 €.

Ce livre de Judith Butler, Sujets du désir, réflexions hégéliennes en France au XXe siècle, dont la traduction par Philippe Sabot paraît dans la collection « Pratiques théoriques » des PUF (mars 2011), est tiré de sa thèse de doctorat, soutenue en 1984 à l’Université de Yale. Remanié, le texte fut publié en 1987 chez Columbia University Press (Subjects of desire, Hegelian Reflections in Twentieth-Century France). Il aura fallu presque vingt-cinq ans pour que paraisse en France cette étude de l’histoire de la réception et de la reconstruction de Hegel en France au XXe siècle. De même, l’édition française de Gender Trouble, couronné d’un énorme succès dès sa sortie en 1990 et très largement constitué d’études critiques d’auteurs français (Irigaray, Beauvoir, Lacan, Kristeva, Foucault, Wittig), s’est faite avec quinze ans de décalage, puisque Trouble dans le genre, traduit par Cynthia Kraus, est parue seulement en 2005 aux Éditions La Découverte.

Dans la Préface à la seconde édition, l’auteur qualifie son texte de « livre de jeunesse », évoquant à la fois son absence d’exhaustivité mais surtout les déplacements théoriques qu’impliquerait de le reprendre et de le compléter aujourd’hui. Pourtant, Sujets du désir ne constitue pas dans l’œuvre de Butler un texte précoce qui serait en marge des travaux ultérieurs qui l’ont fait connaître. D’abord, comme elle le revendique elle-même, son intérêt pour la philosophie hégélienne déborde largement ce premier travail et parcourt l’ensemble de ses réflexions. Qu’on songe à Antigone : la parenté entre vie et mort (Paris, EPEL, Les grands classiques de l’érotologie moderne, 2003), le premier chapitre de La Vie psychique du pouvoir, « Attachement obstiné, assujettissement corporel. Une relecture de la conscience malheureuse de Hegel » (Léo Sheer, Non & Non, 2002) ou encore le livre récent écrit avec Catherine Malabou Sois mon corps. Une lecture contemporaine de la domination et de la servitude chez Hegel (Bayard, 2010). Elle va même jusqu’à placer sa philosophie sous un patronage hégélien : « Tout mon travail reste pris dans l’orbe d’une série de questions hégéliennes », au premier chef celle de la relation entre le désir et la reconnaissance (p. 14). D’autre part, son lecteur perçoit nettement la continuité qui relie Subjects of Desire et les travaux fondamentaux sur les gender studies qui suivront. La conclusion de l’ouvrage s’ouvre ainsi sur la lecture critique de Hegel menée du point de vue d’un individu incarné et genré (celle de J. Kristeva en particulier, p. 275, qui sera importante dans Gender Trouble). Surtout, les réflexions sur la constitution de la subjectivité et les mises en cause du sujet à l’épreuve du désir et du corps désirant, mais aussi à la fois les analyses des conditions et apories de la reconnaissance et surtout les discussions déjà serrées des analyses foucaldiennes (p. 281) constituent indéniablement le terreau des développements ultérieurs sur le genre et plus largement la construction de l’identité à l’épreuve de toutes formes de pouvoir.

Hegel en France : le sujet du désir

L’ouvrage possède principalement deux objets dont le traitement est intimement lié :

(1) Écrire une « histoire interne de la réception et reconstruction de Hegel en France » (p. 36). Celle-ci porte principalement sur les interprétations de Kojève, Hyppolite, Sartre, Lacan, Deleuze et Foucault. Cette histoire est organisée autour de deux grands moments constitutifs, le moment de popularité accompagnée de relectures hétérodoxes et celui de la « rébellion » (p. 213) : la spécification du sujet hégélien en termes de finitude, de limites temporelles et de temporalité, puis la « scission », le « déplacement », voire la « mort » d’un tel sujet du désir. Certes, les protagonistes du premier courant déplacent la philosophie hégélienne plus qu’ils ne la renversent à la différence des tenants du second courant. Ces derniers s’en sont fait les critiques radicaux. Pourtant, aucun des auteurs dont parle Butler ne projette d’en faire une exégèse fidèle, raison pour laquelle, la distinction des deux « moments » étant bien marquée, ils sont néanmoins tous des lecteurs « critiques » de Hegel.

(2) Travailler sur le concept de désir – « Mon interrogation […] concerne la signification du thème du désir telle qu’elle a été développée à partir de la lecture de la Phénoménologie de l’Esprit » (p. 88) –, en développant une enquête critique portant sur la relation entre désir et reconnaissance. L’auteur traite alors la question de savoir si « le sujet humain vivant est capable de transformer toute relation externe en relation interne » (p. 35), si bien que toute altérité devienne mienne et familière et que le sujet se trouve partout, chez lui, reconnu.

Ces deux projets sont absolument solidaires – quoique certaines sections comme le chapitre 3 voient l’un prendre nettement le pas sur l’autre – et appelés l’un par l’autre pour plusieurs raisons explicitées par l’auteur. Une étude philosophique approfondie sur le désir passe d’abord par une analyse tout aussi approfondie du célèbre chapitre 4 de la Phénoménologie et par la suite, des réappropriations de ces pages au XXe siècle. Pour Butler, une interrogation soutenue et suivie en effet de la thématique du désir et la promotion en philosophie d’une certaine centralité du désir commence en France véritablement avec la relecture par Kojève dans les années 1930 de la Phénoménologie de Hegel. En retour, un examen minutieux de la réception française de Hegel révèle, d’après Butler, que le point focal de cet intérêt et la cible des contestations résident dans la conception hégélienne du désir attachée en particulier à un sujet du désir comme impulsion à la totalisation et tendance à l’appropriation. Le sujet désirant constituerait ce vers quoi se serait d’abord portée chez lui l’attention des lecteurs français de Hegel. C’est pourquoi l’étude conséquente des relations entre désir et reconnaissance et celle de la réception française de Hegel ne peuvent se faire que conjointement, car c’est tout un, semble-t-il, de discuter la philosophie de Hegel en France au XXe siècle et d’élaborer une philosophie du désir et de la reconnaissance.

Échapper à Hegel ?

Les enjeux de cette étude ont trait aussi à l’évaluation de ces différentes réceptions françaises de la philosophie hégélienne. Certaines sont en effet tentées d’opposer à la subjectivité hégélienne la consistance et l’irréductibilité des effets de méconnaissance dont elle constituerait le déni. L’auteur fait d’une part valoir l’intérêt et la nécessité de ce projet. La réception française, dit-elle, s’est élevée contre la doctrine des relations internes solidaire de la pensée hégélienne du désir, doctrine qui lui semblait intenable et scandaleuse au regard de ce qu’elle nomme « les expériences de disjonction » (p. 90) ou bien de la conscience accrue des limites de la maîtrise par l’homme du monde, de ses instruments et de lui-même (p. 217). Butler montre bien chez Sartre que la conscience désirante ne peut réaliser l’unité projetée que Hegel considérait comme possible, « parce que le monde est “difficile” » (p. 152). Pourtant, d’autre part, elle fait apparaître que la subjectivité hégélienne se trouve souvent méconnue quand on la ramène ainsi à un processus d’appropriation sans reste. L’auteur fait valoir par exemple que la critique lacanienne, selon laquelle Hegel n’aurait pas tenu compte de l’opacité du désir (p. 226), présuppose que le sujet hégélien du désir sait ce qu’il veut – ce qu’infirme l’interprétation donnée de la Phénoménologie dans le chapitre 1. L’état des lieux des « réflexions hégéliennes en France » est alors à la fois diagnostic et critique. Factuellement, il permet de dire ce qui survit et ce qui est perdu de la philosophie hégélienne au XXe siècle (p. 88). D’autre part, il conduit à contester soit certains de ces abandons soit surtout le bien-fondé de ce qui les motive.

Surtout, l’auteur parvient à montrer que bien souvent les lectures françaises de Hegel les plus oppositives, paradoxalement ou « ironiquement », conduisent ceux qui les conduisent à des positions qui constituent en réalité une consolidation des thèses hégéliennes concernant le désir. Butler montre combien le sujet hégélien du désir reste un motif captivant qui finit souvent par gagner à leur insu ses détracteurs les plus virulents. En cela, elle soutient que la pensée hégélienne du désir est bien plus proche de ses lecteurs français qu’ils veulent souvent le dire [1]. Leur critique est ambivalente et la rupture revendiquée de certains avec Hegel pas aussi nette qu’ils l’affirment. Butler suit ainsi le soupçon exprimé par Foucault dans sa leçon inaugurale au Collège de France, au moment de rendre hommage à celui auquel il succède, Jean Hyppolite :

« Échapper réellement à Hegel suppose d’apprécier exactement ce qu’il en coûte de se détacher de lui ; cela suppose de savoir jusqu’où Hegel, insidieusement peut-être, s’est approché de nous ; cela suppose de savoir, dans ce qui nous permet de penser contre Hegel, ce qui est encore hégélien ; et de mesurer en quoi notre recours contre lui est encore peut-être une ruse qu’il nous oppose et au terme de laquelle il nous attend, immobile et ailleurs » [2].

Par exemple, Butler montre comment le dualisme sartrien de l’en soi et du pour soi censé contrer l’ « optimisme » hégélien n’est subrepticement pas loin de constituer une réélaboration de la logique hégélienne (p. 125). Par ailleurs, bien que Sartre rompe avec le sujet hégélien en affirmant que l’expression du négatif, de la négativité existentielle, ne signifie jamais sa résolution en un être positif, Butler parvient à dégager les motifs hégéliens qui continuent de parcourir l’œuvre sartrienne (p. 207). En particulier le rôle constituant de la reconnaissance pour créer un moi à la fois dans Saint Genet et dans L’Idiot de la famille.

L’auteur demande plus particulièrement si la dernière étape du post-hégélianisme (le « second moment », celui de la « rébellion ») se situe vraiment, comme elle le revendique, au-delà de la dialectique (p. 215). Elle rend à chaque fois manifeste les raisons pour lesquelles les lectures les plus corrosives, celles de Lacan, de Deleuze ou de Foucault, sont encore hantées par la dialectique ou par certains motifs hégéliens. En particulier, elle esquisse chez chacun d’eux la persistance de la conception hégélienne du désir comme « impulsion absolue » (p. 274). Chez Lacan, il resterait quelque chose de l’idéal hégélien dans la conception de la demande (p. 238). Chez Foucault surtout, elle montre comment le motif de la lutte à mort ressurgit pour décrire la situation contemporaine du désir, comment celui-ci revient à une préoccupation très hégélienne pour la vie et la mort (p. 269), etc.

Des réflexions critiques

Pourtant, l’ouvrage ne cherche pas du tout à rabattre les pensées françaises du désir sur la conceptualité hégélienne : « il serait évidemment faux de conclure que ces efforts pour surmonter la Phénoménologie de Hegel peuvent simplement être réintégrés dans le cadre hégélien » (p. 274). Il ne s’agit pas de montrer que ces grands lecteurs, quoique le déniant, en viendraient à soutenir des positions identiques. Butler insiste à la fois sur l’irréductibilité des thèses de tel ou tel au sujet du désir chez Hegel. Concernant la lecture de Kojève par exemple, elle met bien l’accent sur l’entreprise d’historicisation du plan métaphysique hégélien qui en complique le sens ; généraliser le motif de la lutte pour la reconnaissance en en faisant le principe dynamique de tout progrès historique en modifie la portée. Surtout, elle montre comment Kojève rejette ce qu’elle nomme chez Hegel « la prémisse de l’harmonie ontologique » (p. 90) selon laquelle peuvent se réaliser des accords entre les mondes intersubjectifs, d’une part, et entre ceux-ci et les mondes naturels, d’autre part, en faisant du désir une force qui transcende plus qu’elle n’unifie ou ne réconcilie. De même, Butler insiste sur le déplacement qu’Hyppolite fait subir au motif hégélien de l’absolu, critiquant la téléologie, faisant de tous les teloi des accomplissements provisoires, interprétant l’absolu comme une pensée du temps et une ouverture infinie (p. 116).

L’auteur travaille aussi à distinguer ces différentes réceptions, loin d’amalgamer les diverses lectures dans un combat uniforme contre le monisme hégélien. Et à chaque fois, elle montre comment la relecture de Hegel s’accompagne d’une nouvelle conception du thème du désir. Par exemple, elle souligne la différence chez Kojève et Hyppolite de leurs pensées respectives du temps qui procèdent de leurs interprétations de la Phénoménologie : temps créé par les divers projets des agents humains d’un côté, temps vécu sur un mode ek-statique d’une existence de l’autre (p. 110). Elle distingue aussi leurs conceptions de la négation (p. 122). Autre exemple – tout en montrant qu’Hyppolite et Derrida ont en commun de chercher chez Hegel « le moment du renversement ironique », Butler exhibe chez le premier le désir de conserver le sujet en tant qu’être intérieurement contradictoire et chez le second le projet de déconstruire un sujet qui n’a plus de sens conceptuel (p. 218). De même, alors qu’ils partagent l’analyse du désir comme désir de l’autre, Hyppolite et Lacan, selon Butler, se séparent. En effet, contrairement à Hyppolite, pour Lacan qui définit l’autre par l’inconscient, le désir n’est jamais satisfait ; c’est l’inaccessibilité de la demande (p. 232). Enfin, contrairement à Sartre ou Lacan qui regrettent une satisfaction impossible ou en conçoivent de la nostalgie, Butler explique pourquoi celle-ci apparaît chez Foucault désirable et constitue une expérience érotique (p. 272).

En outre, elle s’efforce, en particulier concernant la pensée sartrienne, de restituer d’une part la possible contradiction – concernant la façon dont Sartre rend compte de l’affectivité (p. 151) – et d’autre part l’ambivalence des positions qui explique aussi parfois l’existence d’un rapport très complexe au sujet hégélien du désir. D’un côté, le désir humain de faire « un » avec le monde se révèle impossible. La négativité qui définit la conscience ne peut jamais laisser place à une synthèse englobante (p. 152). Pourtant, la rupture entre sujet et substance qui sonne le glas de la réconciliation par le désir, ne constitue pas le tout de la position de Sartre. L’analyse de la liberté comme impossibilité constitutive du projet de désincarnation, est mise en perspective avec la conception sartrienne du désir sexuel, projet d’incarnation, qui voit fondre l’opposition du corps et de la conscience (p. 174).

Enfin, elle est soucieuse d’articuler entre elles ces différentes lectures. Certes, les lectures de Kojève, Hyppolite, Sartre, ont en commun de faire valoir l’instabilité et l’insituabilité d’un sujet qui n’est plus substance. Mais la lecture d’Hyppolite s’inscrit dans le prolongement du travail entrepris par Kojève de déplacer le hégélianisme (p. 107). L’ontologie dualiste que Kojève appelle de ses vœux – d’après un commentaire d’Hyppolite dont Butler se fait écho – serait ensuite « réalisée par Sartre dans L’Être et le Néant  » (p. 122). Leurs trois interprétations ont ceci de commun qu’elles dégagent les enjeux concrets du désir humain qui renvoie principalement à leurs yeux à un moi incarné et historiquement situé. Mais la théorie sartrienne du sujet va être à son tour contestée par les discours qui mettent en cause l’accessibilité à la conscience et surtout aux mots de la constitution du sujet (p. 210), contestant chez Sartre une pensée optimiste du langage [3] et de l’autonomie du sujet.

Les post-hégéliens convoqués dans la dernière partie de l’ouvrage semblent avoir en commun d’élucider certains thèmes hégéliens pour s’en détourner et, par exemple, chez un Derrida ou un Foucault, d’initier la tradition « d’une dialectique privée de son pouvoir de synthèse » (p. 223). Certes, ils partagent avec leurs prédécesseurs de penser le sujet comme une « unité projetée », mais, contrairement à eux, ils voient dans cette projection une falsification, une imposition et jamais une projection instructive ou prometteuse (p. 224).

Remarques conclusives

Il est clair que la date du texte original explique en partie l’absence de références qu’on attendrait dans une réflexion sur la réception française de Hegel. Les travaux de Lebrun (La patience du concept. Essai sur le Discours hégélien, 1972 ; L’envers de la dialectique, 2004), Macherey (Hegel ou Spinoza, 1979), Nancy (La Remarque spéculative : un bon mot de Hegel, 1973 ; Hegel, L’inquiétude du négatif, 1997), Lacoue-Labarthe (Typographies), Malabou (L’avenir de Hegel, 1996) sont pour certains postérieurs à la rédaction du manuscrit. L’auteur précise d’autre part que l’ouvrage se fonde principalement sur « les traductions anglaises disponibles d’Hyppolite, de Kojève et de Sartre, ainsi que sur des ouvrages comportant des articles choisis en français… » (p. 8). Les travaux français sur Hegel mentionnés précédemment et qui étaient parus dans le courant des années 1970 étaient par ailleurs loin d’être encore traduits.

À cet égard, il faut souligner la difficulté et la très grande précision et qualité du travail de traduction effectué par P. Sabot. Non seulement le texte traduit est clair et fluide, quand la langue de l’auteur est parfois difficile, mais surtout sont restituées très exactement l’ensemble des références et citations dans les éditions françaises de référence (alors que l’auteur utilise des éditions anglaises, parfois abrégées, des années 1970).

Il est vrai que le lecteur peut aujourd’hui être surpris de ne pas trouver un chapitre sur la lecture de Hegel par Derrida dans Glas, ou sur l’interprétation de Bataille de la dialectique comme « économie restreinte » (La Part maudite, L’expérience intérieure, etc.). Ces textes constituent indéniablement une discussion du sujet hégélien et du sujet hégélien du désir. Néanmoins, comme elle le précise, Butler a développé dans d’autres articles les analyses ici laissées de côté. Elle complète les développements présents dans des contributions comme « Response to Joseph Flay’s “Hegel, Derrida and Bataille’s Laughter” » [4] ou « Geist ist Zeit : French Interpretations of Hegel’s Absolute » [5].

Néanmoins, on soulèvera une seconde difficulté relative à la solidarité, posée en principe, des deux projets théoriques du livre : une étude de la réception française de Hegel et celle des relations entre désir et reconnaissance. Si l’idée selon laquelle la réception française de Hegel se présente comme une discussion avec le sujet hégélien du désir est largement étayée, et confirmée par le fait que cette réception fut pendant longtemps et en majorité centrée autour de la Phénoménologie, elle laisse néanmoins de côté d’autres lectures importantes qui ont davantage pour cible l’Aufhebung dialectique et le type d’altérité qui en est le corrélat (chez Blanchot dans L’Entretien infini, chez Deleuze dans Différence et répétition, chez Derrida dans « Le puits et la pyramide », chez Lyotard dans Le Différend ou au début de Discours, figure, chez Levinas dans Totalité et infini, chez Macherey dans Hegel ou Spinoza, chez Lebrun dans l’Envers de la dialectique, etc.).

Pourtant, nous soulignerons aussi que le détail de cette réception française a pour mérite de permettre en partie de faire pièce aux représentations de la Phénoménologie comme entreprise intégrale de totalisation. Dans l’ensemble, – tout en insistant sur la puissance de synthèse de l’Aufhebung dans l’interprétation qui est donnée de la dialectique du désir – le livre nous semble porteur de ce qu’on pourrait appeler une lecture « inquiète » de la philosophie de Hegel. Cette perspective est précieuse car elle en propose une lecture innovante qui en dégage l’intérêt aujourd’hui, sans pour autant en sacrifier les principes. En effet, il est devenu courant, quand on ne rejette pas simplement la pensée de Hegel, de subordonner son actualité à la possibilité d’isoler certaines de ses thèses de leur cadre et de faire abstraction des fondements du système (dialectique, idéalisme, savoir absolu, etc.). Or Butler n’opte jamais pour une telle lecture qu’on pourrait dire déflationniste-abstractionniste. Son travail témoigne au contraire, comme celui de Lebrun, Malabou, Zizek, etc., que d’autres « actualisations » de la philosophie hégélienne sont possibles. Celles-ci témoignent de l’actualité du hégélianisme en dégonflant certaines de ses représentations, en montrant que l’idéalisme absolu n’est pas ce qu’on croit, mais qu’il est inquiété par le négatif qui l’anime. Elles cherchent en effet, comme le fait Butler concernant le désir, à dégager la charge d’inquiétude inhérente à la pensée idéaliste hégélienne.

 
Pour citer cet article :
Claire Pagès, « Trouble dans le désir. Hegel, Butler, et la France », La Vie des idées, 17 octobre 2011. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Trouble-dans-le-desir.html

Notes

[1] On trouvera des arguments touchant la proximité de Hegel avec ses critiques les plus radicaux dans Jérôme Lèbre, Hegel à l’épreuve de la philosophie contemporaine, Deleuze, Lyotard, Derrida, Paris, Ellipses, Philo, 2002.

[2] Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, NRF, 1996, p. 74.

[3] Voir aussi Jean-François Lyotard, « Mots », Lectures d’enfance, Paris, Galilée, Débats, 1991, pp. 89-106.

[4] In Hegel and His Critics. Philosophy in the Aftermath of Hegel, ed. W. Desmond, Suny Press, 1989.

[5] In Berkshire Review, volume 20, 1985, pp. 66-81.

 
 

La Conférence d’Evian .6 – 15 juillet 1938 :aux origines de la question palestinienne

La Conférence d’Evian .6 – 15 juillet 1938 :aux origines de la question palestinienne

Exodus, film d’Otto Preminguer

J’ignorais tout de cette conférence mais cette nuit j’ai vu sur la 3 un sujet qui racontait par le truchement de survivants cette horreur pour l’ensemble de l’humanité, ils en rajoutaient d’ailleurs puisque la famille avait fini par atterrir en France où la police de Vichy les avaient regroupés dans un camp prévu pour les Républicains espagnols, là le père et la mère étaient morts d’épuisement et de maladie, le frère déporté à Auschwitz y érait mort, il ne restait que la petite fille recueillie et cachée jusqu’à la fin de la guerre par des justes de Moissac. Il faudrait ajouter à cette description de l’infdignité générale l’histoire du bateau du Saint Louis, refusé par Cuba, errant sur les mers à la recherche d’un asile et ne le trouvant pas. Voilà comment on a forcé la plus grande part des juifs allemands et autrichiens et plus tard les juifs polonais à aller dans les chambres à gaz, dans l’extermination aujourd’hui niée par l’extrême-droite avec la complicité de certains anti-impérialistes. Voilà comment y compris la folie du sionisme qui était alors impulsée par une minorité a été sciemment entretenue, il ne restait plus à ceux qui survivaient que cette solution. Je naissais et toute ma vie a été déterminée par ces indignités collectives. Ce que j’en tire est la nécessité d’une solution politique la nécessité d’aller jusqu’au fond de l’histoire et de la mémoire pour cela nfin que se maintienne la bataille pour qu’il n’y ait plus jamais cela, pour que non seulement ne soit pas provoqué ce qui crée l’exode y compris les guerres de l’OTAN, la misère entretenue par le pillage, les haines raciales mais pour que  l’accueil de l’étranger malheureux devienne la loi humaine.(note de Danielle Bleitrach)

"Super sujet", la Conférence d’Evian de 1938 ….
Difficile de trouver plus honteux, et "honteux" pour tout le monde …
Heureusement que ce sujet n’est pas très connu,sinon il ferait la "une" des forums…
En fait ce sujet est tout simplement à vômir ….
Chacun y prend pour son grade …
Il y a autant à reprocher aux uns qu’aux autres  .
L’enjeux :  des millions de juifs qui eux ne demandaient qu’à vivre et qui n’avaient aucune idée du sort qui les attendait ….

pointbleugros.gif (1317 octets) L’idée de départ

Devant les exactions nazies,le monde entier s’indigne .
Pour une raison ou une autre (morale ou électorale…)  Roosvelt décide de prendre part à la "question" ,et demande une Conférence Internationale .

La Conférence d’Evian ,voulue au début de 1938 par le Président Roosvelt, a pour but de résoudre le problème des juifs d’Allemagne ; leur trouver,en accord avec l’Allemagne,et en accord avec les juifs allemands menacés, une possibilité de s’établir "ailleurs" et au mieux de leurs intérêts .

Roosvelt fait "tout" pour que cette conférence réussisse,mais refuse d’augmenter son quotat d’immigration aux USA .
A celà plusieurs raisons :
a) Des préjugés raciaux largement répandus chez les Américains
b) L’attitude antisémite de certains fonctionnaires du Département d’Etat
c) De nombreux Américains à peine sortis de la Grande Dépression croyaient que les réfugiés leur disputeraient les emplois, et surchargeraient les programmes sociaux mis en place pour venir en aide aux nécessiteux.

Cette conférence partie sur de bons sentiments,se déroule cependant sans grand enthousiasme ; chacun est bien conscient du problème et de l’urgence à le résoudre ,mais tous aimeraient le voir solutionné par quelqu’un d’autre …

En outre,et aussi paradoxal que celà puisse être, les ONG sioniste la font délibérément capoter : ils ne voient eux qu’une chose : tout juif qui s’enfuit d’Allemagne pour un pays autre que la Palestine,est sans doute un juif "vivant",mais certainement un juif de moins pour la Palestine ….

pointbleugros.gif (1317 octets) Pourquoi une Conférence à Evian et pas à la SDN ?

Les USA n’étant pas membre de la Société des Nations, Roosevelt n’a pas d’autre choix que d’agir indépendament de celle-çi via une conférence internationale .
La Suisse ayant décliné la proposition d’être le pays hôte de crainte de désobliger la SDN (dont le siège était en Suisse) et surtout, d’irriter l’Allemagne (sa voisine….) , la Conférence se tient en France .
Elle débute le 6 juillet 1938 à Evian pour durer 9 jours (la durée de la Conférence ayant été fixée dès le départ à 9 jours  pour des raisons de respect du calendrier politique interne franco-anglais) .

pointbleugros.gif (1317 octets) Pourquoi à Evian ?

La Suisse  ayant décliné l’offre , les États-Unis se tournent vers la France en  suggérant le site d’Évian, ce que Paris finit par accepter sans grand plaisir .

pointbleugros.gif (1317 octets) Le déroulement de la Conférence :

L’ouverture de la Conférence constitue, en soi, un succès pour Roosevelt : 32 pays d’Europe et des Amériques (deux "absents": l’italie de Mussolini et l’Afrique du sud qui n’envoie qu’un simple observateur sans mandat) et 34 ONG (principalement des ONG juives), y participent .

pointbleugros.gif (1317 octets) Les limites du jeux :

Les limites du jeux sont clairement définies dès le départ : D’une part,les pays européens sortent d’une grave crise économique et commencent à ressentir de sérieux problèmes dans leurs colonies ,et à celà s’ajoutte un antisémitisme relatif mais bien palpable ,et ils ne peuvent donc accepter en masse une immigration chez eux .D’autre part,leur opinion publique est effrayée par ce qui se passe en Allemagne,et ils se doivent donc de faire quelque chose .

Enfin,p
our que l’immigration se déroule "bien",en particulier sur le plan économique,et administratif,il faut la collaboration active de l’Allemagne

.Dès lors,les choses s’établissent une fois de plus de la façon suivante :

a) n’accepter que le "minimum minimorum" de réfugiés chez soi .
b) ne surtout pas se montrer trop accueillant envers les immigrants sous peine de voir se détourner vers soi le flux migratoire .
c) ne surtout pas froisser les allemands ,et en particulier :
   1° ne pas aborder la question des motivations soudaines de cette immigration "de masse" …
   2° ne pas parler de juifs,mais d’immigrants …
   3° ne pas parler de juifs expulsés mais d’immigrants involontaires …

En outre,certains voient "plus loin" : régler le problème juif en allemagne,c’est le créer dans les autres pays qui eux aussi sont à deux doigts d’expulser les juifs : la Pologne,et la Hongrie en particulier .
Le problème doit donc être envisagé avec prudence,car personne ne sait donc combien de juifs se cachent réelement derrière la porte … ceux d’Allemagne,ceux de l’ensemble Allemagne + Autriche,ceux de l’ensemble Allemagne + Autriche d’une part + tous les autres ? ….

Enfin d’un point de vue économique ,toute cette affaire est loin d’être sans danger : le départ des juifs ne pourra se faire qu’avec l’accord de l’Allemagne ,or l’Allemagne ne le fera qu’avec des "compensations économiques" (en d’autres termes en "maximalisant" l’Haavara Agreement, cad en contournant complètement tout l’embargo économique,et en se créant un marché artificiel avec l’argent des juifs en particulier au détriment des exportations française,et anglaise …) .

Tout celà donne matière à réflexion …
Il n’y a pas encore de chambres à gaz…. et même si elles sont inscrites dans la pierre, il n’y en a en tous les cas pas "maintenant"…. et ça rassure bien des consciences …

La question très simple dans ses principes,devient très compliquée sur le terrain …

pointebleue.gif (1016 octets)La presse :

La presse a semble-t-il très bien compris ce qui se passait effectivement à Evian;tout se passait apparement aux yeux de tous et en parfaite entente,alors qu’en réalité tout se passait en secret et dans la plus grande hypocrisie .


pointebleue.gif (1016 octets)Roosvelt commence à voir clair …

Le représentant américain confiant dans la réussite de sa mission, prend contact, dès août 1938, avec les allemands qui lui réservent un très bon accueil .
Dès janvier 1939 se crée en Allemagne,sous le patronnage de Göering, l’Office Central du Reich pour l’Emigration juive.

C’est tout à fait incidement ,lors des négociations techniques ,que Roosvelt se rend compte alors de l’existence de l’Haavara Agreement qui existe déjà depuis plusieurs années entre le gouvernement nazi et quelques association sionistes,un accord secret qui permet aux nazis de contourner l’embargo économique voulu par Roosevelt depuis son discours du 5 octobre 1937 prononcé à Chicago, discours dit "Quarantine the aggressor",mais un accord qui a aussi
permis à plus de 60.000 juifs allemands d’émigrer en Palestine avec la totalité de leur fortune.

Cette politique privilégiant la création de l’Etat d’Israël au détriment du sauvetage des juifs d’Europe sera menée, contre vents et tempêtes, presque jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale. Ainsi, à la Conférence extraordinaire sioniste tenue au Baltimore Hôtel, du 6 au 11 mai 1942, le sujet principal fut la création d’une armée juive, non pour aller faire la guerre en Europe, mais pour établir le futur état.

pointbleugros.gif (1317 octets) Résultats de la Conférence :


Tout le monde veut sauver les juifs ou au minimum faire semblant.
Personne ne veut les accepter,et ce pour des raisons diverses :
L’Angleterre
L’Angleterre ne veut pas mécontenter la majorité arabe en Palestine;elle a trop besoin de tranquilité sur le Canal et sur les puits de pétrole d’Arabie .La France
1° Etant la première en ligne comme pays de transit pour l’immigration,elle estimme avoir déjà assez fait .
2° Il n’est pas question d’installer les juifs en Afrique du Nord de peur d’irriter les arabes .
3) Il serait imprudent d’accepter une trop grande communauté germanophone à Madagascar .

Les USA :
Les USA . ne veulent pas accepter trop de travailleurs ou de futurs quémendeurs sociaux,alors qu’ils sortent à peine de la récession économique .
Les "quotats" annuels américains sont de 150.000 personnes dont 27.000 allemands ,et ce sans s’occuper du fait qu’ils soient ou non d’origine juive .

A celà s’ajoutte le fait que des ultra-sionistes tentent par tous les moyens possibles de saboter toute tentative d’immigration ailleurs qu’en Palestine .


pointbleugros.gif (1317 octets) La situation se complique :

Les annexions successives de l’Allemagne (l’Autriche,puis les Sudètes), a des conséquences inattendues : le nombre de juifs (dénommés juifs "allemands")   "augmente" (car l’annexion leur confère à eux aussi la nationalité allemande),tandis que les quotats pour les juifs "allemands" restent les mêmes …
  
pointbleugros.gif (1317 octets) Le CIR :

Un Comité Intergouvenemental pour les Réfugiés (CIR) est créé, doté d’un mandat précis ,d’un calendrier très rigoureux,et d’une direction qui sera basée à Londres.

Le CIR se voit attribuer un budget nettement insuffisant et ne dispose d’aucun relais étatique .

Les choses sont donc dès le départ très claires … Un grand "machin" qui ne sert  "à rien" .

pointbleugros.gif (1317 octets) Qui va recevoir des juifs ?

La France fait savoir qu’elle accpterait quelques juifs de plus ,mais pas "n’importe les quels";elle ne veut pas recevoir les "laissés pour compte" des autres,et elle exige un "tri" préalable …

En fin de compte,seule la République Dominicaine accepta de recevoir des réfugiés supplémentaires…. et comme on le verra plus bas,il y avait d’excellentes raisons à tout celà ….

pointbleugros.gif (1317 octets) L’Emigration des Juifs allemands :

Trois facteurs déterminent le flux de l’émigration des Juifs d’Allemagne:
a) le degré de pression exercé sur les communautés juives en Allemagne
b) la volonté des autres pays à admettre des immigrants juifs.
c) la "tolérence" de l’allemagne nazie à l’émigration des juifs .

Dans un premier temps,la politique allemande encourage raisonablement l’émigration des Juifs,sans trop toucher à leurs biens ,mais par la suite les choses changent : la " taxe à l’émigration" augmente sensiblement tandis que  les montants que les juifs sont autorisés à transférer à l’étranger à partir des banques allemandes se modifie .

En janvier 1933, l’Allemagne comptait quelque 523 000 Juifs,soit moins de un pour cent de la population totale du pays. La population juive était essentiellement urbaine et environ un tiers des Juifs allemands vivaient à Berlin.


A la fin de 1939, environ 202 000 Juifs restaient en Allemagne , dont beaucoup de personnes âgées.

En octobre 1941, lorsque l’émigration des Juifs fut officiellement interdite, le nombre des Juifs encore en Allemagne était tombé à 163 000. L’immense majorité des Juifs qui restent alors en Allemagne seront exterminés dans les années qui viennent .

Les chiffres d’immigration peuvent se voir ainsi :
1933 : 38.000 personnes .
1934 :
1935 :
1936:

1937:
1938:36.000
1939:77.000

La première réaction à l’arrivée des nazis au pouvoir fut une importante vague d’émigration (37 à 38 000 personnes), essentiellement en direction des pays européens voisins (France, Belgique, Pays-Bas, Danemark, Tchécoslovaquie et Suisse). La plupart de ces réfugiés furent plus tard arrêtés par les nazis après leur conquête de l’Europe occidentale en mai 1940.

Les deux années suivantes virent une diminution du nombre des départs. Cette tendance fut en partie due à la stabilisation de la situation politique interne, mais aussi à l’espérance des Juifs dans la levée des mesures contre eux.

En dépit de l’adoption des lois de Nuremberg en septembre 1935 et des décrets annexes qui privaient les Juifs allemands de leurs droits civiques, l’émigration juive resta plus ou moins constante.

Les événements de 1938 provoquent une augmentation brutale de l’émigration des Juifs :

a)  L’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en mars 1938  (dans les calculs statistiques,les juifs autrichiens deviennent des juifs allemands,et ceux qui partent font du même coup artificiellement grossir le chiffre des départs des juifs allemands) ,
b) la multiplication des agressions contre les Juifs ,
c) la "Nuit de Cristal"
d) la confiscation des biens juifs qui s’ensuivit .

En 1938-1939, dans le cadre d’un programme connu sous le nom de Kindertransport, la Grande-Bretagne accepta de recevoir en urgence 10 000 enfants juifs non accompagnés. L’année 1939 fut aussi la première année où les Etats-Unis atteignirent le quota combiné Allemagne-Autriche (qui incluait désormais la Tchécoslovaquie annexée). Cependant, cette limite était loin de pouvoir satisfaire la demande ; à la fin juin 1939, 309 000 Juifs allemands, autrichiens et tchèques avaient déposé une demande pour obtenir l’une des 27 000 places disponibles dans le cadre de la politique des quotas.

pointbleugros.gif (1317 octets) LES "PROPOSITIONS" :

Chacun ressort de ses vieux cartons tous les anciensprojets : Madagascar,l’Ouganda,l’Australie,les Philippines, la Guyane Britannique, l’Angola, et bien d’autres,mais aucun gouvernement ne propose d’accueillir officiellement les juifs chassés du Reich.
On songe alors vaguement au Togo, ancienne colonie allemande confiée en mandat à la France après la Grande Guerre,  mais Paris ne donne pas suite à cause de la violence de la réaction allemande.
Une seule exception : la petite République Dominicaine; et il y a d’excellentes raison pour celà …


pointbleugros.gif (1317 octets) Bilan de l’immigration avant "40" :

En septembre 1939, environ 282 000 Juifs avaient quitté l’Allemagne, et 117 000 l’Autriche annexée.
Parmi eux :
95 000 avaient émigré aux Etats-Unis,
60 000 en Palestine,
40 000 en Grande-Bretagne,
30 000 en France,
75 000 en Amérique Centrale et en Amérique du Sud (essentiellement en Argentine, Brésil, Chili et Bolivie) .
Enfin ,18 000 trouvent refuge à Shanghai, en Chine, ville alors sous occupation japonaise.
pointbleugros.gif (1317 octets) Les juifs à Saint Domingue :

Le 12 août 1938, la délégation de la République Dominicaine propose à la stupéfaction générale de recevoir immédiatement cinquante à cent mille juifs – immigrants involontaires.
La proposition est reçue par la commission d’Evian avec étonnement et incrédulité;la légation des Etats-Unis dans la capitale Dominicaine est interrogée et un délégué américain se rend sur place à fin de vérifier la crédibilité de l’offre .

Le général-président confirme son accord pour accueillir cent mille réfugiés "sinon davantage".
Rafaël Trujillo, Président de la République Dominicaine est le type même du militaire fou de pouvoir.

Elu grâce à des élections honteusement truquées,il impose au pays une dictature absolue : toute opposition est éliminée  physiquement,et il érige le culte de la personnalité au niveau d’une religion d’état.

C’est dans ce contexte que Trujillo demande des juifs : il vient de massacrer  20.000 Haïtiens- travailleurs illégaux bien "commodes" (mais qui commençaient à s’organiser syndicalement…) ,et il faut bien les remplacer d’urgence …

Le dictateur envisageait de "purifier" l’île de ses noirs et les remplacer par des blancs, fussent-ils juifs…
C’était, à l’échelle des Caraïbes, la "solution finale" qui allait suivre en Europe …

Lorsque la tuerie fut connue aux Etats-Unis, l’émotion fut considérable.
Le dictateur Dominicain devenait un allié très encombrant.
Il devenait "urgent" qu’il se rachète une virginité …
Sa proposition d’accepter des juifs dont personne ne voulait ne pouvait tomber plus "à propos" …

Quand on y regarde de plus près,effectivement la proposition dominiquaine de Trujillo d’accueillir les juifs allemands n’est pas faite sans arrière pensées :    a) il récupère  un peu de respectabilité internationale.
   b) il  ne fait pas non plus une mauvaise affaire ; non seulement il récupère une main d’oeuvre "docile",mais aussi
       il est question d’une offre de la Communauté Juive de New-York de  5000 dollars or, par tête de réfugié !

pointbleugros.gif (1317 octets) Source:

Catherine Nicault:
L’abandon des Juifs avant la Shoah: la France et la conférence d’Évian (1994)
in : Les cahiers de la Shoah n° 1, 1994. ISSN 1262-0386 © Les Éditions Liana Levi, 1994
Conférences et séminaires sur l’histoire de la Shoah, Université de Paris I, 1993-1994

 
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Publié par le octobre 29, 2011 dans Amérique, Europe, histoire, politique

 

Kenji Mizoguchi un des maître du cinéma, le japonais communiste et féministe…

Kenji Mizoguchi un des maître du cinéma, le japonais communiste et féministe…

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Mizoguchi naît à Tōkyō en 1898 et il meurt en 1956 d’une leucémie.Sa famille ruinée par la crise économique est très pauvre et son père est violent envers sa mère et vend sa soeur comme geisha.

.Il fait un apprentissage de peintre et va tourner environ 70 films (94 en tout) r, la plupart de ces films sont aujourfd’hui perdus mais Mizoguchi s’affirme dès cette époque comme communiste et mène un combat contre le bellicisme japonais, cependant pendant la guerre pour éviter la prison il fera les films de propagande exigés de lui.C’est un des plus grands cinéastes non seulement du japon mais de l’humanité, un des maîtres. Comme beaucoup d’entre eux (Fritz lang, Murnau) il est initialement un peintre. Il consacrera un film au grand peintre japonais Utamaro et son amour des femmes, des geishas, une rupture avec la société, le choix d’une liberté.

 Mais s’il est passionné par l’histoire, le passage de la féodalité à la modernité du Japon, son oeuvre est marquée par le combat contre le sort réservé aux femmes dans une société machiste comme la japonaise. Son oeuvre fait penser à l’analyse de marx dans les manuscrits de 1844 où la femme humiliée, prostituée, est en quelque sorte le témoin du dégré de civilisation ou de barbarie de la dite société.   Il est connu  en Europe dès le début des années 50 (O’Haru femme galante en 1952, en 1953 il reçoit la consécration du Lion d’or à Venise pour les Contes de la Lune vague après la pluie et en 1954 pour l’Intendant Sansho). Dans cette analyse du plan séquence de la fin de l’intendant Sancho nous avons la rencontre entre le fils et la mère, mais la photographie qui sert d’illustration à l’article décrit le suicide de la soeur qui se sacrifie pour que son frère échappe à l’intendant Sancho qui a fait de lui son auxiliaire dans l’esclavage. Elle se noie pour ne pas l’encombrer dans sa fuite, la femme glisse dans l’eau paraît se confondre avec l’élément. (note de danielle Bleitrach)

L’Intendant Sansho de Kenji Mizoguchi (1954) – Regard sur un plan-séquence

Dans son film Cinq femmes autour d’Utamaro Kenji Mizoguchi explique pourquoi ce peintre d’estampes d’Edo – l’ancien nom de Tokyo – fut son modèle. Rompant avec le conventionnalisme figé de l’académisme Utamaro eut des difficultés avec le pouvoir. Il fit même de la prison pour avoir représenté un prince en compagnie de concubines un peu trop jolies. L’événement le plongea – on lui mit un collier en fer autour du cou – dans la dépression.

Zzzzzzzzzzzzzzzzzzzut(Une estampe d’Utamaro)

C’est qu’Utamaro avait un projet artistique ambitieux : saisir la vie dans son mouvement et toucher le spectateur en le faisant accéder à une véritable connaissance de cette vie. Il renouvela pour ce faire en profondeur la représentation de la féminité. Mizoguchi nous dit en quoi l’idéal du peintre est aussi, au médium prêt, l’idéal du cinéaste. Au XVIII siècle, plus d’un siècle avant l’invention du cinéma, Utamaro a par exemple recourt au tryptique pour peindre "en séquence". Utamaro était cinéaste dans l’âme. Comme Utamaro Mizoguchi fit de la femme, et de la femme aux prises avec la barbarie machiste, le thème central de son cinéma.

Je propose ici d’examiner le plan-séquence final de l’ Intendant Sansho vu en cinéphil’o club.

Entendons-nous tout d’abord sur ce qu’on appelle plan, et plan-séquence.

La petite difficulté de départ est tout d’abord de comprendre qu’un plan, au cinéma, n’est pas l’équivalent de ce qu’on appelle "photographie". Il peut y avoir de très belles photographies dans un film (et dans un plan) mais un plan est autre chose. Un plan, même s’il ne s’y passe pas grand chose, est une unité dynamique.

LE PLAN

C’est tout d’abord ce qui est enregistré par la pellicule entre deux tops machines; entre le signal "on tourne" et le signal "stop"!

Cela n’a rien de banal puisque ce qui est dans le plan est un morceau de film est que ce morceau de film doit suivre les morceaux antérieurs et se raccorder aux morceaux postérieurs. Le plan est aussi peu banal au cinéma qu’une "salle à manger" l’est dans une composition architecturale de Wright. C’est la pensée du plan, et la pensée de la place du plan dans le montage, qui fait le bon cinéaste.

Qui dit plan dit précisément découpage – le film est composé de divers plans qui le découpent en unités – et montage puisque le film prend forme dans le montage des divers plans dont il est composé.

On remarquera donc qu’il n’y a pas identité entre les plans qui sont réalisés au tournage et les plans qui sont finalement juxtaposés au montage. Ces derniers, par exemple, sont souvent plus courts que les premiers.

On appellerait ainsi plans-rushes les plans bruts de tournage. Plusieurs plans d’un même contenu peuvent être tournés, le meilleur étant choisi au montage et en fonction de sa capacité à faire les meilleurs raccords.

Si un plan-rushe est ce qui est tourné entre deux tops caméra, un plan au sens de plan inséré dans une continuité est défini  par la "quantité de film" se trouvant entre deux raccords de montage.

Quand nous disons "plan", dans cette note, nous avons en vue le plan en tant que "quantité de film contenue entre deux collures".

LA SEQUENCE

On appellera séquence une unité d’action. Par exemple, dans l’ Intendant Sansho, est une séquence ce qui se passe quand Zushio revient dans le "goulag" en tant que gouverneur pour arrêter Sansho et libérer les esclaves. Est une autre séquence celle où l’on voit Anju se préparer à mourir, descendre et se noyer dans la rivière. Etc.

Il ne faut pas confondre séquence et scène. Une séquence est souvent composée de plusieurs scènes. C’est dire qu’une même séquence peut se dérouler dans des lieux différents et avec des personnages différents. Par exemple une séquence peut commencer dans une salle à manger avec beaucoup de mondes et se terminer dans une chambre à coucher avec un seul personnage. Plusieurs scènes peuvent composer cette même séquence.

LE PLAN-SEQUENCE

Le plan-séquence est une séquence tournée et montée sous la forme d’un plan. C’est-à-dire que tout ce qui se passe dans la séquence est filmé en une prise continue et inséré comme tel dans le montage.

Certains plans-séquences, lorsqu’ils sont complexes ou très longs, exigent beaucoup de préparation et de virtuosité.

Regardons maintenant le dernier plan-séquence de l’ Intendant Sansho. Le contenu de la séquence correspond à la reconnaissance de Zushio par sa mère, à leur retrouvaille et au partage de leur douleur à la pensée de la mort de leur père et de Anju, leur soeur et fille.

Le plan-séquence sera encadré par le plan immédiatement antérieur et le plan immédiatement postérieur, celui-ci étant, tourné en panoramique sur la gauche, le plan final du film. Ce plan de fin interrompt le plan-séquence par une ellipse, par un "saut de profondeur".

Mizo110 

Souvenons-nous : Tamaki, et parce que son mari, gouverneur, est contraint à l’exil pour s’être opposé à des répressions anti-paysannes, part se réfugier avec ses deux enfants Zushio – le garçon – et Anju – la fille. Ils sont kidnappés par des trafiquants d’esclaves. Tamaki  est envoyée sur l’île de Sado dans une maison close. Les deux enfants deviennent esclaves dans un domaine placé sous la direction de l’ Intendant Sansho. Dix ans passent au cours desquels Zushio devient un "kapo". Mais, et alors que lui et Anju sortent sous bonne garde du camp d’esclaves pour déposer une mourante, Zushio reprend ses esprits et décide de s’évader avec Anju. Anju sait cependant qu’en tant que femme elle sera un obstacle  à l’évasion. Elle encourage Zushio à partir. Mais comme elle sait qu’elle ne pourra probablement pas résister à la torture elle se suicide en se noyant dans une rivière. Son geste rend possible l’évasion de Zushio, la libération future des esclaves et les retrouvailles du fils et de sa mère. En effet, défendant sa cause à la capitale, Zushio devient gouverneur, interdit l’esclavage et arrête l’ Intendant Sansho. Il démissionne de son poste et se rend à Sado pour tenter de retrouver Tamaki. Celle-ci, vieillie par le chagrin et l’esclavage sexuel, estropiée des suite d’une torture, aveugle, elle s’obstine à chanter un air qui est un appel à Zushio et à Anju. Dans une atmosphère de fin du monde le dernier plan-séquence du film raconte la reconnaissance de Zushio par Tamaki, leur joie de se retrouver et la douleur d’avoir perdu Anju et son père.

Le plan qui précéde le plan-séquence est un gros plan sur une statuette bouddhique qui authentifie le fait que Zushio est bien le fils de Tamaki.

Mizoguchi nous dit : les plus grands trésors spirituels de l’humanité n’ont pas empêché le pire de se produire (goulags, camps nazis, guerres meurtrières, bombes atomiques…). Ce ne sont pas les religions comme telles qui peuvent nous secourir. Dans le film c’est une prêtresse, qui collabore avec les trafiquants d’esclave, qui abuse de la confiance de Tamaki et provoque leur rapt par les trafiquants. C’est à chacun d’entre nous de veiller sur le trésor de l’humanité : la compassion, la protection des plus faibles, le lien familial, l’entraide. La statuette bouddhique n’a de sens que parce que Anju a donné sa vie pour permettre l’évasion de Zushio. Et que parce que Tamaki, qui est "morte" depuis longtemps, n’a jamais cessé d’appeler Zushio et Anju. Ce sont deux femmes, Tamaki et sa fille Anju, qui donnent sens à "l’être ensemble", qui le rendent possible. Zushio et Anju sont comme le premier homme et la première femme d’une sortie possible d’un monde qui est en réalité un anti-monde. L’univers sur lequel règne l’ intendant Sansho est un monde inversé où ceux qui détiennent un peu de force physique, au lieu de la mettre au service de l’entraide, en use pour écraser et opprimer les plus faibles et d’abord les femmes et les enfants.

Regardons maintenant, par une série de coupes, comment le plan-séquence final est agencé.

Coupe 1:

Mizo111 

Aveugle, Tamaki prend progressivement conscience que la statuette, étant bien là, ne peut qu’authentifier que l’homme qui lui parle est bien son fils. C’est le début du plan-séquence. Surtout attaché à la logique de l’image les coupes choisies ne rendent compte que d’une partie du dialogue.

Coupe 2 :

Mizo112                                                                                                                               

C’est Zushio qui parle. Sa parole, à la fois, est une certification de la signification de la statuette votive et une manière de souligner qu’il est bien là, que ce n’est pas un mirage. Il est à gauche de l’image, dans le hors-champ.

Coupe 3 :

Mizo114 

Mizoguchi filme les corps et leurs liens les plus organiques. Le génie Mizoguchi est dans ce petit détail : Tamaki se penche sur la gauche, vers cette voix qui est celle de celui qu’elle a appelé, pendant des années, dans sa chanson. La caméra n’a plus qu’à suivre cette "courbure de champ".

Coupe 4 :

Mizo115 

Zushio s’est bien fait reconnaître. Tamaki va pouvoir contempler avec ses mains le petit Zushio devenu un homme et un fils. Pour le moment nous voyons surtout le "regard aveugle" de Tamaki. Observons comment, cependant, le visage de Tamaki – il ressemble à un masque de théâtre – irradie de lumière alors que celui de Zushio est dans l’ombre. La féminité sort de l’ombre au lieu du lien essentiel.

Coupe 5 :

Mizo116

Les deux visages se rejoignent comme le Yin et le Yang du symbole.Coupe 6 :

Mizo117 

Un très léger sourire s’esquisse sur le visage de Tamaki. Aveugle, elle va ouvrir les yeux du coeur sur Zushio.

Coupe 7 :

Mizo118

Elle fait connaissance avec son fils devenu un homme.Coupe 8 :

Mizo119 

Elle lui offre son regard, son "regard d’aveugle", regard dans lequel le spectateur est convié émotionnellement à sonder la simplicité de ce qui fonde le lien humain.

Coupe 9 :

Mizo120

N’en doutons pas : cette phrase s’adresse au spectateur, si souvent aveugle de coeur!Coupe 10 :

Mizo121 

Comme si le spectateur était venu lui aussi chercher sa propre humanité. En opposition à l’anti-monde froid et cruel où règnent tous les  intendants Sansho  Mizoguchi nous propose une expérience émotionnelle qui nous ramène à une enfance d’humanité.

Coupe 11 :

Mizo122

Anju ne peut être avec Zushio puisque c’est sa mort qui a rendu possible les retrouvailles. Il faut peut-être ici quelque peu "spéculer" sur le suicide. Tamaki, compte tenu de l’horreur de la situation, aurait  probablement songé à se suicider. Mais cela aurait été comme un abandon vis-à-vis de ses enfants. Elle a supporté son calvaire pour être avec eux, pour les accompagner à distance et de coeur dans leur souffrance. A l’inverse, et pour que les retrouvailles aient lieu, Anju s’est suicidée. Dans le monde filmé par Mizoguchi la noblesse est du côté des femmes. Elles ne vivent pas pour faire vivre leur seule individualité mais pour que vive le lien humain. L’une souffre en ne se suicidant pas et pour rester une mère fidèle; l’autre se tue pour permettre la réussite de l’évasion.

Coupe 12 :

Mizo123 

Regardons Mizoguchi au travail. Zushio est en train d’expliquer à sa mère que Anju et son père sont morts… Le petit cercle mère/fils s’ouvre alors sur le cercle familial mais c’est un cercle profondément blessé où les présents éprouvent la dureté de la perte. Le cercle est presque vide. Il renvoie dans le film à tous les absents du fait de la "catastrophe".

Coupe 13 :

Mizo124 

C’est aussi une manière de dire ce qu’il en est du monde. "Il n’y a plus que nous deux."Coupe 14 :

Mizo125

Coupe 15 :

Mizo126

Coupe 16 :

Mizo127

Tamaki sert la statuette dans ses mains. Son mari… Anju…

Coupe 17 :

Mizo128 

Zushio explique que, pour rester fidèle à la sagesse de son père, il a démissionné du poste de Gouverneur.

Coupe 18 :

Mizo129

Coupe 19 :

Mizo130

Zushio a demandé pardon pour ne venir que comme un gueux et non comme Gouverneur. Tamaki lui répond que l’essentiel est qu’ils soient réunis. Dans la mesure où Zushio est resté fidèle à la sagesse de son père et que la mort de Anju a été la condition des retrouvailles on peut dire que le cercle est d’une certaine manière réuni. 

Coupe 20 : 

Mizo131 

La vérité des corps.

Coupe 21 :

Mizo132 

Le plan-séquence s’achève par un passage à un plan large qui nous plonge à nouveau dans un paysage de catastrophe. Ce plan large panoramique à gauche pour cadrer sur l’image de fin.

Coupe 22, coupe 23 :

Mizo133

Mizo134

LA FIN DU FILM N’EST-ELLE PAS AUSSI LA FIN DU MONDE?;

L’Intendant Sansho de Kenji Mizoguchi (1954) – Regard sur un plan-séquence

 
 
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