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Archives Mensuelles: août 2011

Jugurtha, un roi berbère et sa guerre contre Rome par Mounir Bouchenaki

Jugurtha, un roi berbère et sa guerre contre Rome par Mounir Bouchenaki
Mounir Bouchenaki, conservateur en chef au Service des Antiquités, Tipasa (Algérie)
(dans « Les Africains », Tome 4, sous la direction de Charles-André Julien et Magali Morsy, Catherine Coquery-Vidrovitch, Yves Person, Éditions J.A, Paris, 1977.)
La figure de Jugurtha rappelle à tout Africain la lutte d’un chef numide contre la pénétration romaine à la fin du IIe siècle avant l’ère chrétienne. Mais qu’est-ce que l’Afrique pour Rome, à cette période ? S’il est assez facile de parler de Rome à la fin du IIe siècle avant Jésus-Christ, il est beaucoup plus compliqué, en revanche, de fournir des renseignements sur l’Afrique où pourtant Rome avait eu des visées expansionnistes dès le début de cette guerre de cent ans de l’Antiquité, plus connue sous le nom des « trois Guerres puniques  ».Entre la date de 146 avant Jésus-Christ qui marque la fin de Carthage et les différents épisodes de la guerre dite de Jugurtha, entre 111 et 105 avant Jésus-Christ, s’ouvre une nouvelle phase de l’histoire de l’Afrique ou la figure dominante, succédant au célèbre Massinissa, est sans conteste celle de Jugurtha.Pourtant, et comme pour une grande partie de l’histoire de cette période, les données manquent et si ce n’était l’oeuvre de l’historien latin Salluste [1], connue sous le nom de « Guerre de Jugurtha », nous n’aurions que très peu de choses à en dire. Les sources de notre connaissance du personnage sont en effet très limitées. L’oeuvre maîtresse dans laquelle tous les historiens puisent des renseignements sur Jugurtha reste donc le Bellum Jugurthinum. À côté de cet ouvrage ne subsistent que quelques fragments, notamment dans Diodore de Sicile ou dans l’Histoire romaine de Tite-Live, dans laquelle les événements ayant trait à la guerre de Jugurtha se trouvent réduits à de simples et brèves mentions.Salluste a écrit la « Guerre de Jugurtha » vers les années 42-40 avant Jésus Christ, alors qu’il était âgé de quarante-six ans environ et qu’il s’était retiré de la vie politique après son dernier poste de proconsul dans la toute dernière province que Rome venait d’annexer : l’Africa Nova [2].Les limites du nouveau territoire, dont la capitale était soit Zama, soit Cirta Nova Sicca (Le Kef), demeuraient imprécises au sud. Du côté est, la limite suivait la frontière de l’Africa Vetus, le fossé de Scipion ou Fossa Regia, depuis l’Oued-el-Kebir, près de Tabarka, jusqu’à l’entrée de la petite Syrte, à côté de la ville de Thaenae (Henchir Thyna près de Sfax) (fig. 1).

Numidie
(figure 1) )Du côté occidental la nouvelle province était bordée par un territoire donné à Sittius, un lieutenant de César. Il semble que la limite entre l’Africa Nova et le territoire de Sittius partait d’un point situé sur la côte entre Hippo Regius (Annaba) et Rusicade (Skikda), passait à l’ouest de Calama (Guelma) et se poursuivait vers le sud-ouest.

Salluste a donc eu à exercer une responsabilité sur ce territoire pendant plus d’un an et demi. Lorsqu’il en parle, à propos de la guerre de Jugurtha, on peut supposer qu’il a une certaine familiarité avec le pays, même si ça et là on note quelques erreurs. Cependant un certain nombre de questions se posent à propos du sujet qu’il a choisi de traiter alors que près de soixante-dix ans s’étaient écoulés depuis la fin de la guerre et qu’il n’a pu, par conséquent, utiliser des témoignages oraux.

L’auteur a-t-il étudié consciencieusement son sujet, a-t-il su et voulu dire la vérité ? Pour répondre, il faudrait savoir où Salluste a puisé ses sources et dans quel esprit il a mis en oeuvre les renseignements qu’il avait recueillis.

En ce qui concerne les sources utilisées, Salluste rapporte lui-même qu’il s’était fait traduire les livres du roi numide Hiempsal écrits en punique [3]. Pour les sources grecques ou latines de Salluste, nous n’avons aucune indication. On suppose seulement qu’il a pu s’inspirer de certains annalistes, tels Sempronius Asellio, d’historiens latins, comme Cornelius Sisenna, ou encore d’historiens grecs, tel le célèbre Posidonius d’Apamée.

Le problème, on le voit, est assez complexe quand il s’agit d’étudier un personnage aussi important à son époque que fut Jugurtha, avec pratiquement une seule et unique source. Il est alors permis de se demander quel degré de confiance l’on peut accorder au récit de Salluste sur les événements au cours desquels s’est illustré Jugurtha.

Jugurtha, petit-fils de Massinissa

Salluste entreprend son récit, comme dans une pièce dramatique, en nous présentant les personnages et les protagonistes du drame qui va se jouer en grande partie sur la terre africaine. Il met l’accent, dès le départ, sur le problème fondamental qui est, à ses yeux, la trahison du parti de la noblesse à Rome, qui n’a que « mépris pour la vertu et la chose publique ». Avant d’en arriver au personnage qui s’opposera à Rome, entre 118 et 105 avant Jésus-Christ, Salluste fait un bref rappel de la situation antérieure :

« J’entreprends d’écrire l’histoire de la guerre que le peuple romain a faite à Jugurtha, roi des Numides. D’abord, parce qu’elle a été cruelle, sanglante, marquée par bien des vicissitudes. Ensuite parce qu’elle est devenue le point de départ de la lutte contre la tyrannie des nobles, lutte qui a bouleversé toutes choses divines et humaines et mis un tel délire dans les esprits que seuls la guerre et le ravage de toute l’Italie ont pu mettre fin à ces fureurs civiles. Mais avant d’en aborder le récit, je résumerai en quelques mots les faits antérieurs pour rendre cette histoire plus claire.

Lors de la seconde Guerre punique, dans laquelle le chef des Carthaginois, Hannibal, avait porté à l’Italie le plus rude des coups qu’elle avait eu à subir depuis l’établissement de la puissance romaine, Massinissa, roi des Numides, admis à notre alliance par Publius Scipion que ses exploits avaient fait surnommer l’Africain, s’était signalé par des faits d’armes multiples et brillants. Le peuple romain l’en récompensa après la défaite des Carthaginois et la capture de Syphax, souverain d’un vaste et puissant empire africain, en lui faisant don de toutes les villes et de toutes les terres qu’il avait conquises. Aussi Massinissa nous garda-t-il toujours une amitié fidèle et indéfectible. Mais son règne finit avec sa vie. Son fils Micipsa fut seul à lui succéder, la maladie ayant emporté ses frères Mastanabal et Gulussa. Micipsa fut père d’Adherbal et de Hiempsal. Il recueillit dans son palais le fils de son frère Mastanabal, Jugurtha, laissé par Massinissa dans une condition inférieure parce qu’il était né d’une concubine, et lui donna la même éducation qu’à ses propres enfants. » (Bellum Jugurthinum, V).


(figure 2) En aidant à la reconstitution du grand royaume de Numidie (fig. 2), Scipion l’Africain désirait non seulement récompenser Massinissa pour l’aide qu’il avait apportée à Rome dans sa lutte contre Carthage, mais encore l’entraîner dans une situation de vassalité qu’il lui aurait été difficile de secouer. Massinissa termine sa vie [4]par une sorte d’aveu d’impuissance puisqu’en 148 il fait appeler, pour régler sa succession, le petit-fils adoptif de Scipion l’Africain qui conduit le siège devant Carthage.

Les attributions royales furent partagées entre ses trois fils légitimes : Micipsa reçut l’administration du royaume, Gulussa l’armée, et Mastanabal la justice. Notons à ce sujet qu’une stèle punique datant de 148, découverte à Constantine, dans le quartier d’EI-Hofra, mentionne les trois rois sans différence dans les prérogatives.

Gulussa et Mastanabal moururent peu de temps après leur père et Micipsa resta seul roi (en libyque, on disait aguellid). Son long règne (148-118) ne fut pas marqué par d’importants événements. À l’égard de Rome, il se conduisit en fidèle allié, mettant à sa disposition une aide humaine et matérielle chaque fois qu’elle était demandée, notamment en Espagne contre Viriathe et les Lusitaniens et durant le siège de Numance par Scipion Émilien en 134. Il ne posait donc aucun problème aux Romains qui s’étaient installés, après la destruction de Carthage en 146, sur le territoire de l’ancienne puissance voisine de la Numidie (voir carte).

Il semble même avoir facilité l’implantation de commerçants, mais aussi de trafiquants romains à Cirta (Constantine) et dans la Numidie. À la fin de sa vie, et comme lors de la succession de Massinissa, probablement sous l’influence romaine, il a dû penser à celui qui prendrait la relève et assumerait le pouvoir, tout en restant en bons termes avec les Romains qui administraient la province Africa [5].

Micipsa avait deux fils légitimes, Adherbal et Hiempsal, à qui il aurait souhaité réserver la succession tout entière, écartant ainsi les autres prétendants de la famille de Massinissa (voir le tableau généalogique de la dynastie massyle de Numidie). Mais il dut prendre une autre décision.

Son frère Mastanabal avait eu également deux enfants, Gauda, né d’une épouse légitime, et Jugurtha, issu d’une concubine et normalement « non qualifié pour accéder au trône ». Gauda ne semble avoir été retenu qu’en seconde position pour la succession car « c’était, selon Saluste, un homme rongé de maladies qui avaient quelque peu diminué son intelligence » [6]. Il n’en régna pas moins à partir de 105 avant Jésus-Christ.

Salluste à tenté d’expliquer alors les raisons qui amenèrent Micipsa à adopter Jugurtha. Il lui fait dire, en effet, sur son lit de mort : « Tu n’étais qu’un petit enfant, Jugurtha ; ton père était mort, et t’avait laissé sans avenir et sans ressource. Alors moi, je t’ai reçu dans la famille royale ; j’ai fait cela dans la pensée que ces bienfaits me voudraient de ta part une affection égale à celle qu’auraient pour moi mes propres enfants, si je venais à en avoir ». [7]

Cette légitimation a dû intervenir alors que Jugurtha n’avait qu’une dizaine d’années, vers 143 avant Jésus-Christ, avant même que naissent Adherbal et Hiempsal.

Par quelques phrases suggestives, Salluste nous a dépeint la jeunesse de Jugurtha, et sa rapide ascension au milieu de son entourage. Ses qualités physiques et sa personnalité rappellent celles de son grand-père Massinissa.

« Des sa première jeunesse, Jugurtha s’était fait remarquer par sa vigueur, par sa belle prestance et, surtout, par son intelligence. Il ne se laissait pas corrompre par le luxe et par l’oisiveté, mais comme c’est l’usage dans son pays, montait à cheval, lançait le javelot, disputait le prix de la course aux garçons de son âge et, tout en se montrant supérieur à tous, se faisait aimer de tous. Il consacrait, en outre, une grande partie de son temps à la chasse et était toujours le premier, ou parmi les premiers, à s’attaquer à des lions et autres bêtes féroces. Nul n’agissait plus que lui et nul ne parlait moins de ses propres actions. » (Bellum Jugurthinum, VI).

Il devint populaire parmi les tribus numides ce qui ne manqua pas d’inquiéter le vieux roi Micipsa, enfin père de deux garçons. « Mais n’osant pas le faire périr, par crainte d’une révolte de ses sujets, il l’aurait envoyé devant Numance, avec l’espoir qu’il s’y ferait tuer, victime de sa bravoure. » [8]

Jugurtha a donc quitté la capitale, Cirta, au cours de l’année 134 et s’est rendu en Espagne, à la tête de cavaliers numides, pour aider les troupes romaines qui assiégeaient Numance [9]. Il se fit remarquer aussi bien par les Romains que par les troupes adverses. Salluste lui-même reconnaît « qu’il était à la fois intrépide dans les combats et sage dans le conseil, qualités qui vont rarement de pair… Il en résulta que Scipion prit l’habitude de charger Jugurtha de toutes les entreprises dangereuses » [10]

Dans son récit, Salluste laisse entendre qu’à ce moment-là déjà Jugurtha aurait été encourage par certains amis romains à revendiquer le trône numide. Dans l’interprétation faite par Charles Saumagne de ce texte assez énigmatique, où l’on annonce déjà « qu’à Rome tout était à vendre », il faudrait voir un avertissement à Jugurtha [11] : « Jugurtha devra savoir que c’est du peuple (romain), et non de la complaisance des nobles, qu’il pourra obtenir la puissance royale… Que Jugurtha ne s’écarte pas de la ligne que lui trace cette sorte d’investiture officieuse ; qu’il se pénètre tout de suite du principe que le peuple romain est bien le maître de disposer du trône de Numidie, et ce trône s’offrira comme de lui-même à ses ambitions. »

Il nous semble que cette vision de la Numidie pratiquement terre romaine est quelque peu extrapolée et qu’une confiance démesurée est accordée au texte de Salluste. N’oublions pas qu’il était romain, qu’il avait été gouverneur d’une province romaine en Afrique, et qu’il n’avait pas le souci d’objectivité d’un historien moderne. Aussi les explications de Salluste sont-elles à prendre avec beaucoup de précaution surtout en ce qui concerne ce problème de succession, « car Micipsa aurait pu, s’il l’avait voulu, se débarrasser facilement de Jugurtha, avant même de l’envoyer à Numance » [12].

Toujours est-il qu’après la prise de Numance, à laquelle les contingents numides contribuèrent grandement, Scipion Émilien fit les louanges de Jugurtha devant toute l’armée et lui remit une lettre pour Micipsa rédigée à peu près dans ces termes : « Ton Jugurtha a fait preuve de la plus grande vaillance dans la guerre de Numance. Je suis sûr que tu t’en réjouiras… Tu as là un homme digne de toi et de son grand-père Massinissa » [13].

Le jeune prince, déjà auréole de gloire, fut alors adopté par Micipsa. Les talents militaires du fils de Mastanabal avaient probablement incité le roi à prévoir une répartition des charges entre ses deux enfants et son neveu, à l’image de ce qui avait été fait entre ses deux frères et lui-même.

Lorsque survint la mort de Micipsa, en 118, les trois héritiers se sont réunis pour établir leur part respective de la royauté. Mais ce fut tout de suite objet de litige et aucun accord ne put être enregistré. Ainsi les précautions prises par Micipsa auront été vaines.

Cette affaire de succession ouverte aux portes de Rome, aux frontières de la province d’Afrique, n’a certainement pas laissé insensibles les dirigeants romains. On peut même supposer, Salluste ne le dit pas, que l’un des deux consuls de l’année 118, M. Porcius Caton, mort la même année en Afrique, a dû être dépêché auprès des trois rois numides pour appuyer une solution favorable à Rome.

Effectivement, Adherbal, Hiempsal et Jugurtha ne pouvant s’entendre, renoncent à toute association et décident de faire le partage du trésor, puis du royaume. Au cours du laps de temps qui sépara la première conférence des trois princes et le moment où ils fixèrent la date pour le partage du trésor et du royaume, Jugurtha allait profiter de la situation. Il fit assassiner Hiempsal, dans une des villes du royaume, Thirmida. Ce geste eut pour conséquence de diviser les Numides en deux camps, l’un pour Adherbal, et le second constitué surtout par l’élite militaire favorable à Jugurtha.

Comme l’on peut s’y attendre, le texte de Salluste flétrit le geste de Jugurtha et favorise, par contre, un sentiment de pitié à l’égard d’Adherbal qui fait d’abord appel au Sénat romain puis « se fiant à la supériorité numérique de ses troupes, va tenter la fortune des armes  ».[14]À peine le combat engage, Adherbal fut battu par Jugurtha. Il chercha alors refuge dans la province romaine de l’Africa, et de là partit pour Rome.

À l’incohérence de la conduite d’Adherbal qui, après avoir procédé par la voie juridique avec un appel porté devant le Sénat, a recours aux armes par la suite, s’oppose la fermeté de l’attitude de Jugurtha à qui la division de la Numidie en trois ne pouvait convenir. Le problème qui est soumis à l’attention du Sénat romain va voir se développer les deux thèses en présence. La première, illustrée par le roi Adherbal soulignait le fait que la Numidie était « chose romaine » et que le « roi » (ou aguellid) n’en était que le régisseur. Il se faisait ainsi le porte-parole d’une tendance favorable à l’introduction de la Numidie dans la propriété de Rome.

La seconde était brièvement exposée par les envoyés de Jugurtha qui, selon Salluste, étaient chargés de présents pour les sénateurs : « …Des problèmes ont surgi dans le royaume numide où Jugurtha doit être jugé selon ses actes. Or, vous l’avez eu comme ami et allié à Numance. » Il n’est pas question ici d’une quelconque allégeance à l’égard de Rome. Jugurtha accepta cependant l’arbitrage d’une commission de dix personnes qui présida au partage du royaume. Toujours selon Salluste, Jugurtha reçut la partie de la Numidie « la plus fertile et la plus peuplée » qui touchait à la Maurétanie, tandis qu’Adherbal « eut celle qui, tout en comptant plus de ports et de belles constructions, avait moins de ressources naturelles que d’apparence. » [15]

Ceci se passait en 117 avant Jésus-Christ, un an à peine après la mort de Micipsa. Dans le récit de Salluste, on assiste alors à une pause. L’auteur esquisse légèrement l’aspect général et la physionomie de l’Afrique. En même temps, il indique quels peuples l’habitaient à l’origine, quelles migrations successives s’y étaient développées, et enfin quel était l’état politique de ce territoire au moment où commence la guerre de Jugurtha :

« Au temps de la guerre de Jugurtha, la plupart des villes puniques étaient administrées au nom du peuple romain, par des magistrats romains. Une grande partie du pays des Gétules et la Numidie jusqu’au fleuve Muluccha étaient sous la domination de Jugurtha. Les Maures obéissaient au roi Bocchus qui ne connaissait des Romains que le nom et qui ne nous était connu ni comme ennemi ni comme allié. » [16]

Ce qui semble sûr, c’est qu’à Rome, l’habitude était prise d’appeler Numidie la vaste contrée qui s’étendait depuis le territoire de Carthage jusqu’au fleuve Muluccha (Moulouya) et Maurétanie, le pays le plus lointain compris entre la Muluccha et l’Atlantique. La Numidie était un peu mieux connue puisqu’on savait qu’elle était partagée entre deux grandes tribus, ou plutôt confédération de tribus, qui dominaient sur toutes les autres : à l’ouest, celle des Masaesyles qui obéirent, entre autres au célèbre roi Syphax et eurent pour capitale Siga, à l’embouchure de la Tafna ; à l’est, celle des Massyles, avec leur chef, célèbre rival de Syphax, l’aguellid Massinissa, autour de la capitale Cirta (actuelle Constantine) (fig. 2).

Après une trêve de quatre années sur laquelle Salluste n’apporte aucune information, Jugurtha, qui ne s’était pas résigné au partage de la Numidie, prit en 113 l’initiative des opérations et s’attaqua au royaume d’Adherbal qui avait Cirta pour capitale.

Bien entendu, Salluste nous présente, dans sa conception manichéenne du monde, le « méchant » Jugurtha face à un Adherbal paisible et pacifique qui ne désirait même pas répondre par la brutalité, sauf s’il y était contraint. Adherbal se contentait d’appeler au secours ses protecteurs romains. Des ambassades furent envoyées, l’une après l’autre, sans succès aucun. Jugurtha tenait ferme et continuait le siège de Cirta.

C’étaient des Romains et des Italiotes (Togati et Italici) pratiquant le commerce dans les États d’Adherbal, et ayant établi leur centre d’affaires à Cirta, qui avaient protégé la retraite du roi et interdit les portes de la ville à ceux qui les talonnaient. Ils avaient monté la garde aux remparts. On imagine bien que cette attitude des Italiens présents à Cirta n’était dictée que par le désir de conserver leurs intérêts avec un roi à leur merci, plutôt que de se livrer à un Jugurtha qui ne leur aurait pas permis les même facilités.

Diodore de Sicile suit, en la dramatisant encore plus, la version de Salluste pour cet épisode qui fut le casus belli qu’attendaient les ennemis de Jugurtha à Rome :

«  Dans une bataille que se livrèrent en Libye les deux rois et frères Adherbal et Jugurtha, ce dernier remporta la victoire, et fit mordre la poussière à un grand nombre de Numides. Adherbal, qui s’était réfugié à Cirta, assiégé dans cette place, envoya des députés à Rome pour réclamer son appui, et prier qu’on n’abandonnât pas, dans un péril si pressant, un roi et un allié fidèle. Le Sénat accueillit cette demande et fit partir des commissaires chargés d’ordonner la levée du siège ; mais Jugurtha n’ayant pas obéi à cette première injonction, les Romains envoyèrent de nouveaux députés pris dans un rang plus élevé que les premiers : ils ne réussirent pas mieux, et revinrent à Rome sans avoir rien obtenu. Cependant Jugurtha avait fait entourer la ville d’un fossé et cherchait par tous les moyens de réduire la place. Dans cette extrémité, son frère Adherbal même vint à la rencontre du vainqueur, offrit de lui céder la royauté et se borna à demander la vie ; mais Jugurtha, sans respecter ni les liens du sang, ni les saintes lois qui protègent les suppliants, fit sans pitié égorger Adherbal, et ordonna en même temps le supplice de quelques Italiens qui avaient suivi le parti de son frère, et qu’il fit périr dans les tourments. » (Diodore de Sicile, Fragments).

En prenant Cirta, Jugurtha venait de reconstituer l’unité du royaume de Numidie. Ce faisant, il n’ignorait pas qu’il se heurterait à l’hostilité de Rome, surtout à la suite du massacre des négociants et trafiquants romains. Mais sa volonté d’unifier la Numidie fut telle qu’il n’hésita pas à payer d’audace.

Jugurtha en lutte contre Rome

À Rome, ce fut « l’union sacrée » contre Jugurtha. L’un des tribuns récemment élus au cours de l’année 112, Caius Memmius, enflamma l’assemblée par ses harangues belliqueuses. Il faisait certainement partie d’un groupe de financiers solidaires des négociants d’Afrique.

Talonné par la propagande de Caius Memmius, le Sénat fut contraint de prendre position dès l’automne de l’année 112 en créant une « province de Numidie », désignant ainsi le territoire de Jugurtha comme champ de prochaines batailles. Le sort chargea le nouveau consul pour l’année 111, Lucius Calpurnius Bestia, d’y mener la campagne pour laquelle une armée fut levée et des crédits alloués.

Cette décision surprit fortement Jugurtha, nous rapporte Salluste [17]. Mais « cette guerre, beaucoup de Romains clairvoyants ont voulu et voudraient l’éviter, souligne Gsell ; ils n’ont pas besoin de l’or de Jugurtha pour comprendre qu’elle est inopportune et qu’elle sera très dure… On sait, depuis le temps d’Hannibal, que ces barbares d’Afrique ne sont pas des ennemis à dédaigner. » [18]

Lorsque les armées romaines, sous la direction de Calpurnius Bestia et d’Aemilius Scaurus débarquèrent en Afrique, Jugurtha les laissa pénétrer quelque peu en territoire numide puis il leur proposa une trêve, « en achetant les chefs », nous dit Salluste. Et, poursuit l’auteur, « dans la Numidie, comme dans notre armée, ce fut la paix  ». L’année 111 fut donc assez favorable à Jugurtha qui évitait ainsi à son pays les difficultés d’une guerre à outrance. Mais l’opinion publique romaine, manipulée par les financiers, n’acceptait pas ce trop rapide dénouement et exigeait le châtiment des nobles qui s’étaient, parait-il, laissé corrompre par l’or numide.

Encore une fois le tribun Memmius souleva l’indignation du parti populaire et exigea du Sénat de faire témoigner Jugurtha lui-même contre la vénalité des nobles : « Qu’ils soient poursuivis par la justice, dénoncés par Jugurtha lui-même !  » [19]

Pour Jugurtha qui semblait connaître assez bien les méandres de la politique romaine, il n’était plus question de remettre en cause une paix qu’il avait signée avec le consul romain et un prince du Sénat. Aussi accepta-t-il de se rendre à Rome au début du mois de décembre 111.

Les commentateurs de Salluste expliquent différemment l’attitude de Jugurtha au procès des nobles. Pour Saumagne, Jugurtha va nouer des relations avec le parti populaire et, tournant le dos à une noblesse incapable de maîtriser l’irréversible mouvement des forces plébéiennes, il est conduit à devenir l’animateur et l’informateur de cette « conjuration jugurthine »… mais lui-même deviendra à son tour victime de sa propre cabale [20].

C’est ainsi qu’on explique son attitude devant l’Assemblée du peuple où il se tut comme le lui avait demandé le tribun Baebius, acheté lui aussi, selon Salluste, à prix d’or.

Pour Gsell, au contraire, « il n’est pas moins vrai qu’un honnête homme eut pu trouver légitime d’agir comme lui (Baebius) car rien n’était plus humiliant pour la République que cette scène théâtrale où un barbare, qui s’était joué de Rome et souillé de sang italien, était appelé à jeter le déshonneur sur les personnages les plus considérables de l’État. » [21]

En fait, reconnaît Saumagne, le récit de cette première partie de la guerre de Jugurtha sent l’enflure et l’artifice. On y flaire un parti pris d’excitation à froid qui ne parvient pas même à communiquer sa fausse chaleur [22]

Jugurtha semble avoir séjourné plusieurs semaines à Rome. La fin de l’année 111 marque en effet la désignation de deux nouveaux consuls, tandis que le roi numide est toujours présent à Rome. L’un des deux consuls, Spurius Postumius Albinus, avait tenté d’apporter une solution au problème de la Numidie en suscitant un rival à Jugurtha. L’homme « providentiel » était justement à la disposition des Romains, mais Salluste n’en parle qu’à cette occasion : « Il y avait alors à Rome un Numide du nom de Massiva, fils de Gulussa, et petit-fils de Massinissa. Il s’était déclaré contre Jugurtha lors de la querelle des princes et, après la réddition de Cirta et le meurtre d’Adherbal, avait du quitter en fugitif sa patrie. Spurius Albinus qui, avec Quintus Minucius Rufus, avait succédé à Bestia dans le consulat, s’adressa à cet homme et l’engagea, puisqu’il descendait de Massinissa, à profiter de la haine et de la terreur qu’avaient inspirées les crimes de Jugurtha, pour demander au Sénat de le reconnaître pour roi de Numidie. » [23]

Mais Jugurtha, grâce aux amitiés qu’il avait à Rome, avait été mis au courant de cette nouvelle offensive destinée à le destituer du trône de Numidie. Il eut l’audace, selon Salluste, de faire assassiner Massiva à Rome même. Puis il quitta la ville en prononçant sa fameuse phrase : « Ville à vendre ! Que tu périras vite si tu trouves un acheteur !  »

La guerre va reprendre au début de l’année 110. Jugurtha va tenir tête aux troupes dirigées par le consul Spurius Albinus, en multipliant les manoeuvres de diversion et en appliquant une stratégie qui réussissait d’autant mieux qu’il connaissait parfaitement l’armée adverse. L’aguellid devait savoir également que le consul était pressé et qu’il devait rentrer à Rome avant la fin de l’automne pour des raisons politiques. Spurius Albinus finit par laisser son frère Aulus à la tête de l’armée qui avait pris ses quartiers d’hiver, dans la province Africa, aux frontières de la Numidie. Ce dernier, voyant que son frère tardait à revenir de Rome, et rêvant d’une victoire facile, se mit à menacer Jugurtha de la puissance de son armée.

Il entreprit alors, en plein hiver, le siège de Suthul, lieu nous dit Salluste, où était déposé le trésor du roi numide. On a cherché à identifier, mais sans preuve, Suthul avec Calama (Guelma). Par une habile manœuvre, Jugurtha réussit à l’entraîner, puis à l’encercler avec ses troupes et remporter ainsi une grande victoire sur l’armée romaine.

« Le lendemain, Jugurtha eut une entrevue avec Aulus. Bien qu’il le tienne enfermé avec son armée, bien qu’il ne dépende que de lui de l’exterminer par le fer ou par la faim, il est prêt à prendre en considération l’instabilité des choses humaines. Si Aulus est dispose à traiter il ne fera que le passer sous le joug, lui et les siens, après quoi ils pourront s’en aller où bon leur semble. Mais Aulus aura dix jours pour quitter la Numidie… La nouvelle de ces événements plongea Rome dans la douleur et dans l’angoisse. » [24]

Ainsi Jugurtha prenait-il sa revanche en humiliant Rome et en lui imposant sa paix. C’est alors qu’éclata la suite de cette singulière aventure au cours de laquelle Jugurtha continua à s’illustrer comme le champion d’une Numidie libre.

Ce fut d’abord le frère aîné d’Aulus, Spurius Albinus qui, repoussant le traité signé, et voulant effacer la honte de la défaite, s’embarqua pour l’Afrique, mais devant ses troupes démoralisées et indisciplinées « tira la conclusion qu’il ne lui restait plus rien à faire ».

À ce moment-là, Salluste fait apparaître un nouveau personnage, Quintus Caecilius Metellus, élu consul pour l’année 109 et chargé de conduire la guerre contre Jugurtha. Il se fait accompagner par deux légats, Publius Rutilius Rufus et Caius Marius que Jugurtha avait rencontrés au cours du siège de Numance, vingt-cinq ans plus tôt. Les adversaires se connaissaient donc bien, et les dispositions prises montrent à quel point les Romains craignaient le roi des Numides :

« Jugurtha était, en effet, si fécond en ruses, il avait une telle connaissance du pays, une expérience militaire si grande, qu’on ne savait ce qu’il fallait redouter le plus : son absence ou sa présence, ses offres de paix ou de combat. » [25]

Les différents épisodes qui ont marqué la lutte que Jugurtha soutint contre Metellus et ses lieutenants sont parmi les plus commentés mais aussi les plus controversés du texte de Salluste. Les historiens modernes ont, en effet, tenté, chaque fois que cela était possible, d’identifier les sites où eurent lieu des combats en suivant le texte de Salluste et, en les plaçant ainsi sur une carte, de reconstituer le déroulement de ce qu’on qualifie communément de campagnes de Metellus.

À suivre de si près le texte de Salluste, qui n’était pas un géographe, loin s’en faut, on risque de tomber dans certaines exagérations, notamment celle des auteurs du « problème de Cirta » qui proposent de revoir toute la géographie politique de l’Afrique ancienne, en remplaçant par exemple Cirta (Constantine), capitale de la Numidie par Cirta Nova Sicca (Le Kef), et en réduisant le théâtre des opérations de la guerre contre Jugurtha à une partie seulement de l’actuelle Tunisie [26]. Or, les distances comme la durée et l’importance des opérations ne sont pas toujours données avec exactitude par Salluste qui se contente souvent d’allusions. Gsell écrivait déjà, dans son Histoire ancienne de l’Afrique du Nord [27] : « En telle matière, Salluste ne se pique pas de la précision et de l’exactitude rigoureuse du grand historien grec Thucydide. Aussi, nous est-il assez malaisé de rétablir la suite chronologique des faits qui nous sont présentes, et impossible de reconstituer l’ensemble des opérations militaires, en les plaçant dans leur milieu géographique. D’autres textes nous permettent de constater l’omission par Salluste d’un événement qui nous parait fort important : la perte de Cirta, dont Metellus s’était emparé en 108, et qui en 106 n’appartenait plus aux Romains. »

Les campagnes de Metellus se sont déroulées au cours des années 109 et 108 avant Jésus-Christ. Encore une fois, Jugurtha va avoir à mobiliser l’énergie et les ressources de la Numidie pour affronter un ennemi dont les troupes ont été grossies et réorganisées. Celles-ci pénètrent en Numidie et occupent la place de Vaga (Beja) qui était un important marché agricole.

La première bataille s’est déroulé, non loin de la, près du fleuve Muthul, dont l’identification a une grande importance (l’Oued Mellegue d’après Gsell, l’Oued Tessa, d’après les travaux de Saumagne).

Jugurtha, sans abandonner les méthodes de guérilla qu’il avait commencé d’appliquer contre l’armée romaine, a tenté cependant, durant l’été 109, une opération de grande envergure au cours de laquelle Salluste nous le montre en train d’exhorter ses troupes et les encourager à défendre leur pays :

« Ensuite, il se mit à parcourir, un à un, escadrons et manipules, les exhortant, les conjurant de se souvenir de leur glorieux passé et de leur récente victoire, et de défendre leur pays et leur roi contre la rapacité des Romains :  »Ceux qu’ils vont combattre, une fois déjà ils les ont vaincus et fait passer sous le joug. En changeant de chef ils n’ont pas changé d’âme. Tout ce qu’un général doit faire pour assurer à ses troupes les meilleures conditions de combat, il l’a fait. Ils ont l’avantage du terrain. Ils sont exercés au combat, l’ennemi ne l’est pas ; et ils ne lui sont pas inférieurs en nombre. Qu’ils se tiennent donc prêts et résolus pour fondre sur les Romains au premier signal. Le jour est venu qui va voir soit le couronnement de tous leurs efforts et toutes leurs victoires, soit le commencement de leur ruine.«  Il trouve un mot pour chaque combattant. Quand il reconnaît un soldat qui a reçu de lui une récompense, il lui rappelle cette faveur et le donne en exemple aux autres. Selon le caractère de chacun, il promet, menace, supplie, bref, use de tous les moyens pour exciter leur courage. » [28]

Ainsi, en véritable chef militaire, Jugurtha déployait-il une activité inlassable. On retrouvera ce trait de caractère tout au long de sa résistance.

« Jugurtha ne reste pas inactif. On le trouve partout. Partout il exhorte ses soldats. Il recommence le combat. Toujours à la tête des siens, tantôt il vole à leur secours, tantôt il attaque ceux des nôtres qui fléchissent, tantôt il combat de loin ceux qui tiennent ferme. » [29]

Les Romains décidèrent alors d’employer une autre tactique, celle de la terre brûlée, car Jugurtha demeurait irréductible. Mais le roi s’en tenait à la stratégie de la guérilla et du harcèlement des troupes romaines, dont il fit un véritable art militaire :

« Dérobant soigneusement ses déplacements par des marches nocturnes à travers des routes détournées, il surprenait les Romains en train d’errer isoles… Partout où il savait que l’ennemi devait passer, il empoisonnait le fourrage et les rares sources qu’on rencontrait dans la région. Il s’en prenait tantôt à Metellus, tantôt à Marius. Il tombait sur la queue de la colonne et regagnait ensuite précipitamment les hauteurs les plus proches, pour revenir à la charge aussitôt après, harcelant, tantôt l’un, tantôt l’autre. Jamais il n’engageait le combat mais, aussi, jamais il ne laissait un instant de répit à l’ennemi, se contentant de contrarier tous ses desseins. » [30]

La seconde bataille de l’année 109, qui dut se dérouler vers le début de l’automne, jeta une ombre sur les opérations militaires de Metellus, car elle fut un véritable désastre de l’armée romaine devant la ville de Zama assiégée.

Naturellement, le texte de Salluste n’est pas très accablant pour les Romains et, comme pour dédouaner Metellus des résultats limités de sa campagne engagée avec force et éclat, il nous le montre en train de déployer une fébrile activité diplomatique pour capturer Jugurtha par traîtrise. C’est ainsi qu’il entra en contact avec Bomilcar, l’un des lieutenants de Jugurtha, et « le séduisit par les plus magnifiques promesses », à condition qu’il lui livrât Jugurtha, mort ou vivant.

Bomilcar se mit à l’oeuvre et chercha à décourager le roi. Après avoir écouté un moment les mauvais conseils de son collaborateur, Jugurtha ne put supporter l’idée d’un esclavage éventuel et reprit la lutte de plus belle. Profitant d’un relâchement de l’armée romaine, [au cours de l'hiver 109-108] occupée à suivre les intrigues de Marius pour accéder au consulat et remplacer Metellus, le roi numide organisa le soulèvement de la population de Vaga qui massacra la garnison romaine, le jour de la fête des Cereres. Une violente politique de répression suivit ce « coup » de Vaga.

« Cependant Jugurtha, ayant renoncé à se rendre et résolu de recommencer la guerre, s’y préparait avec une ardeur fébrile. Il levait des troupes, cherchait à gagner par la terreur ou par l’appât des récompenses les cités qui s’étaient détachées de lui, fortifiait les places, faisait réparer les armes, en achetait de nouvelles, des traits, des projectiles de toute sorte, pour remplacer ceux qu’il avait livrés dans l’espoir d’une paix. Il attirait à lui les esclaves des Romains, s’efforçait de corrompre les soldats de nos garnisons. Pour tout dire, il n’y avait pas de moyen qu’il ne tentât, d’argument qu’il ne fit valoir, d’occasion qu’il ne négligeât. » [31]

L’échec du complot contre Jugurtha fut également le début d’une nouvelle vie pour le roi dont certains familiers comme Bomilcar ou Nabdalsa avaient trahi la confiance. « À partir de cette époque, il ne connut plus de repos, ni de jour ni de nuit… Au fond ce qu’il craignait, c’était la trahison, et il croyait pouvoir y échapper en multipliant ses déplacements, jugeant que l’exécution de tels desseins nécessite toujours un temps plus ou moins long avant que s’offre un concours de circonstances favorables. » [32]

Pour l’armée romaine également, la campagne de l’année 108 est marquée par un changement dans la stratégie. Metellus, après une attaque surprise au cours de laquelle il ne réussit cependant pas à vaincre Jugurtha, décida de pénétrer au cœur du pays numide et d’engager de longues opérations où il s’attaquerait aux centres qui soutenaient Jugurtha.

À Thala, ville du sud, « dont l’emplacement est discute » [33], la population a résisté quarante jours au siège que lui imposaient les Romains. « Les défenseurs voyant leur ville perdue, transportèrent tous leurs biens, tout l’or et l’argent au palais, et livrèrent tout aux flammes : le palais, les trésors et leurs corps, préférant la mort à la servitude. » [34]

Ainsi, les effets escomptes par les opérations de Metellus se révélaient inefficaces, puisqu’après la perte de Thala, Jugurtha entreprit de former une armée parmi les populations du sud de la Numidie, et renforça ses positions par une alliance avec le roi de Maurétanie, son beau-père, Bocchus.

« Donc, les armées se réunissent en un lieu convenu entre les deux rois. Là, après un échange de serments, Jugurtha cherche par son discours à exciter l’ardeur de Bocchus : les Romains, peuple injuste d’une rapacité sans frein, sont les ennemis de l’humanité. Le motif de leur guerre contre Bocchus est celui-là même qui les arme contre lui, Jugurtha, et contre tant d’autres, c’est leur soif de domination. Ils voient un ennemi dans toute puissance autre que la leur. Aujourd’hui Jugurtha. Hier Carthage, le roi Persée. Demain tout peuple, quel qu’il soit, s’il est trop riche à leur gré. » [35]

Les deux rois s’avancèrent alors vers l’est, en direction de Cirta que Metellus avait occupée et où il avait fait « entreposer son butin, ses prisonniers et ses bagages ». Mais le proconsul romain refusait le combat et se protégeait dans un camp retranché. C’était la fin de l’année 108 et voici que des nouvelles de Rome lui apprirent que son légat Marius venait d’être élu consul chargé de conduire la guerre en Numidie. Marius intriguait depuis longtemps contre Metellus et entretenait des rapports avec un demi-frère de Jugurtha, nomme Gauda.

Comme son prédécesseur, Marius recruta de nouveaux et importants contingents pour rentrer en Numidie. Il y avait déjà une importante armée d’occupation, mais, faute de précisions, il est difficile d’avancer le moindre chiffre. Les combats reprirent au printemps de l’année 107 et Marius, poursuivant la tactique de Metellus, s’efforçait de couper Jugurtha de ses bases d’appui et de ravitaillement. N’ayant enregistré aucun succès, il voulut, à l’exemple de son ancien chef, s’emparer d’une ville du sud. Ce genre d’opérations frappait l’opinion publique à Rome et permettait aux militaires de recevoir une aide accrue.

À la fin de l’été, Marius réussit à occuper Capsa (Gafsa) qui « fut livrée aux flammes. Les Numides adultes furent massacrés ; tous les autres vendus comme esclaves… ». Cet acte, Salluste le reconnaît, était contraire aux lois de la guerre. Le deuil et le carnage se répandaient partout [36]. L’auteur passe ensuite sous silence tout ce qui a pu se produire au cours de l’hiver 107 jusqu’au printemps 106 où une place forte située à la limite de la Numidie et de la Maurétanie, près du fleuve Muluccha (Moulouya), tomba aux mains des Romains qui purent s’emparer du trésor de Jugurtha. Cette longue expédition à travers toute la Numidie, et sur laquelle Salluste ne dit mot, fait l’objet de discussion entre les historiens.

Comment expliquer, en effet, que Salluste ne mentionne pas un trajet aussi long, surtout quand il ajoute que le questeur Lucius Cornelius Sulla (Sylla) a rejoint Marius jusqu’au fortin de la Muluccha ? Sur les invraisemblances du texte de Salluste, est-il utile de répéter qu’il n’existe pas d’autre texte qui permette de le corriger ou de le compléter ? Cependant, il est à constater que la guerre menée par les Romains contre Jugurtha avait pris une tournure particulière et surtout qu’elle se poursuivait depuis plus de quatre ans.

À l’arrivée du questeur Sylla, il n’était pas impossible que, forts d’un gros apport de troupes, le consul Marius puis son questeur cherchèrent à occuper le pays et à risquer de s’enfoncer profondément à travers la Numidie.

« Cependant Jugurtha, qui venait de perdre Capsa et plusieurs autres places importantes, ainsi qu’une grande partie de ses trésors, avait demandé à Bocchus d’amener au plus tôt ses troupes en Numidie : le temps était venu, selon lui, de livrer bataille… Bocchus rejoignit Jugurtha à la tête d’une armée considérable et tous deux, ainsi réunis, marchèrent contre Marius qui était en train de regagner ses quartiers d’hiver. » [37]

Juste avant l’hiver 106, peut-être en octobre, eurent lieu deux batailles, séparées par un intervalle de quelques jours, que se livrèrent les deux armées. Au cours de la première, favorable à l’armée de Jugurtha et de Bocchus, Marius avait réussi à échapper à un désastre et à un massacre de son armée. Jugurtha engagea la seconde bataille près de Cirta :

« Marius se trouvait alors à l’avant-garde où Jugurtha dirigeait en personne la principale attaque. À la nouvelle de l’arrivée de Bocchus, le Numide s’éclipse discrètement et accourt avec précipitation, suivi d’une poignée d’hommes, du côté où combattent les fantassins de son allié. Là, il s’écrie en latin – il avait appris cette langue au siège de Numance – que  »toute résistance des Romains est vaine, qu’il vient de tuer Marius de sa propre main « … Ces paroles jettent l’épouvante dans nos rangs. » [38]

Grâce à cette ruse de Jugurtha, les Romains faillirent connaître une seconde défaite, mais l’intervention de Sylla renversa les chances et la rencontre fut défavorable aux deux rois. Bocchus, décourage, chercha à négocier, tandis que Jugurtha poursuivait, infatigable, la lutte contre Marius. Mais ce dernier, probablement sous l’influence de Sylla, au lieu d’opérations hasardeuses et difficiles dans lesquelles s’enlisait l’armée romaine, préféra la voie des pourparlers avec Bocchus.

Les Romains voulaient amener Bocchus à leur livrer Jugurtha. Hésitant, Bocchus finit par faire croire à Jugurtha que des tractations étaient en cours avec les Romains pour la signature d’un accord.

Jugurtha lui fit répondre qu’il était « prêt à signer et à accepter toutes les conditions mais qu’il n’avait que peu de confiance en Marius. Combien de fois a-t-on déjà signé avec les généraux romains des traités de paix qui sont demeurés sans valeur ! » [39]

Il proposa donc à Bocchus de lui livrer Sylla contraignant ainsi Rome à signer. Le roi maure fit mine d’accepter cette dernière proposition tout en préparant un guet-apens qui lui permit de livrer Jugurtha « chargé de chaînes » à Sylla. Ce dernier le conduisit chez Marius [40], en automne de l’année 105.

Fidèle soutien des Romains, le roi Bocchus fut récompensé en ajoutant à ses États ceux du Numide qu’il avait trahi.

Le récit de Salluste s’arrête presque net à ce point, passant sous silence la fin tragique réservée à l’aguellid numide qui avait âprement défendu l’indépendance de sa patrie. Plusieurs années de guerre avaient été nécessaires pour tenter de venir à bout du redoutable Jugurtha que l’on considérait, en Italie même, comme un second Hannibal. Et encore ne fut-il pris que par traîtrise…

C’est Plutarque qui nous a transmis un récit détaillé de l’exécution de Jugurtha qui eut lieu, le 1er janvier 104, pendant le triomphe de Marius :

« Revenu d’Afrique avec son armée, il (Marius) célébra en même temps son triomphe et offrit aux Romains un spectacle incroyable : Jugurtha prisonnier ! Jamais aucun ennemi de ce prince n’aurait jadis espéré le prendre vivant, tant il était fertile en ressources pour ruser avec le malheur et tant de scélératesse se mêlait à courage !… Après le triomphe, il fut jeté en prison. Parmi ses gardiens, les uns déchirèrent violemment sa chemise, les autres, pressés de lui ôter brutalement ses boucles d’oreilles d’or, lui arrachèrent en même temps les deux lobes des oreilles. Quand il fut tout nu, on le poussa et on le fit tomber dans le cachot souterrain… Il lutta pendant six jours contre la faim et, suspendu jusqu’à sa dernière heure au désir de vivre…  », il aurait été étranglé, selon Eutrope, par ordre de Marius [41].

C’est dans la prison du Tullianum, sur le Forum romain, que l’illustre condamné subit ces ultimes supplices. Ses deux fils, qui avaient précédé le char du triomphe, furent envoyés à Venusia, où ils passèrent leur vie dans la captivité.

Le roi du Pont, Mithridate, reprocha aux Romains leur barbarie envers le petit-fils de Massinissa. « Si l’action de Jugurtha fut un essai conscient d’unir tous les Berbères dans une guerre patriotique, c’est en vain qu’on cherchera une preuve dans Salluste, car Jugurtha n’y est que prétexte à un jugement moral sur Rome, et ses chefs » [42], écrit A. Laroui, dans un de ses récents ouvrages, à propos du texte du Bellum Jugurthinum qui constitue pratiquement notre seule source d’étude du roi numide.

Effectivement, toute la première partie de l’oeuvre de Salluste, qui va de la jeunesse de Jugurtha jusqu’à sa résistance à Metellus, a toujours constitué un obstacle pour la recherche d’une histoire impartiale. Les événements de la guerre dite de Jugurtha nous apprennent finalement peu de choses sur ce personnage, hormis quelques détails sur sa jeunesse et sa vie de résistant. Mais que fut le roi ? Comment administrait-il son royaume ? Quelles étaient ses ressources ? Cela Salluste ne le dit pas et aucun auteur ancien ne s’en est soucie, laissant ainsi un aspect important de la vie de cet homme dans l’ombre. C’est ce qui rend d’ailleurs Jugurtha si énigmatique et si attirant à la fois.

Pour la majorité des chercheurs qui se sont intéressés à Salluste et à son oeuvre, la « Guerre de Jugurtha » est considérée plutôt comme une oeuvre de composition harmonieuse où la recherche de l’effet dramatique est prédominant. On peut se demander également dans quelle mesure le séjour de Salluste en Afrique a pu le préparer à raconter la guerre de Jugurtha, car finalement ces événements n’ont été pour lui qu’une occasion pour s’attaquer à la noblesse et montrer les dommages causes à la république romaine par l’aristocratie maîtresse de l’État depuis la chute des Gracques.

C’est sur cette toile de fond qu’apparaît la forte personnalité de Jugurtha, en même temps que tout le tragique de la situation du royaume numide dont l’indépendance va être rendue de plus en plus illusoire au fur et à mesure que Rome s’engage dans sa politique coloniale.


Notes :

  1. Salluste, son nom entier est Caius Sallustius Crispus, né vers 87 avant Jésus-Christ à Amiterne, l’une des plus anciennes villes du pays des Sabins. C’est en suivant l’exemple de bien de ses compatriotes que Salluste « descendit » à Rome y chercher honneur et fortune. Après une vie politique assez agitée, il suivit le parti de César qui le désigna d’ailleurs gouverneur de la nouvelle province d’Afrique, en 47 avant Jésus-Christ. Il amassa en Afrique une fortune scandaleuse qui lui permit, une fois retiré de la vie politique, de faire construire une somptueuse maison entourée de de jardins. Salluste mourut en 35 avant Jésus-Christ.
  2. Après la victoire de César à Thapsus, en 46 avant Jésus-Christ, le roi de Numidie Juba 1er s’était donné la mort. César réunit alors la partie orientale de ce royaume aux possessions de Rome appelées jusque-là Provincia Africa. Ces dernières prirent le nom d’Africa Vetus, tandis qu’on donnait le nom d’Africa Nova à la nouvelle province.
  3. Dans la dynastie numide existait un véritable goût littéraire : Mastanabal, père de Jugurtha, était versé dans les lettres grecques, selon le témoignage de Tite-Live. Hiempsal qui a régné longtemps avait un penchant pour les œuvres puniques et écrivait lui-même dans cette langue. Plus tard, Juba II, petit-fils de Hiempsal, fut, on le sait, l’un des plus grands écrivains de son temps. Malheureusement il ne nous est pratiquement rien resté de leurs œuvres.
  4. Le mausolée appelé improprement Soum’a du Khroub, à proximité de Constantine, a probablement servi de tombeau au célèbre aguellid Massinissa.
  5. Fort peu étendu était ce territoire de près de 25 000 km² qui occupait le nord-est de la Tunisie.
  6. Bellum Jugurthinum, LXV, traduction de Ch. Saumagne, La Numidie et Rome, Massinissa et Jugurtha, Paris, 1966, p. 103.
  7. Ch. Saumagne, op. cit., p. 103.
  8. St Gsell, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, t. VII, reimp., Osnabruck, 1972, p.140.
  9. La guerre d’Espagne avait commencé en 154 avant Jésus-Christ.
  10. Bellum Jugurthinum, VII.
  11. Ch.Saumagne,op.cit.,p.14.
  12. G. Camps, Aux origines de la Berbérie, Massinissa ou les débuts de l’Histoire, dans Libyca, t. VIII, 1er sem. 1960, p. 241.
  13. BellumJugurthinum,lX.
  14. Ibid.,XIII.
  15. Ibid., XVI.
  16. Ibid., XIX.
  17. Ibid.,XXVIII.
  18. St Gsell, op.cit., pp. 154-155.
  19. Bellum Jugurthinum, XXXI.
  20. Ch.Saumagne, op.cit., pp.216-217.
  21. St Gsell, op.cit., p.168.
  22. Ch. Saumagne, op. cit., p. 196.
  23. BellumJugurthinum,XXXV.
  24. Ibid, XXXVIII-XXXIX.
  25. Ibid, XLVI.
  26. A. Berthier, J. Juillet, R. Charlier, Le « Bellum Jugurthinum » de Salluste et le problème de Cirta, dans Recueil des Notices et Mémoires de la Société Archéologique de Constantine, t. LXVII, 1950-1951, p. 3 à 104.
  27. Ch. A. Julien, Histoire de l’Afrique du Nord, Paris,1968,t.I, p. 116.
  28. BellumJugurthinum.XLIX.
  29. Ibid.,LI.
  30. Ibid., LIV-LV.
  31. Ibid., LXVI.
  32. Ibid., LXXII.
  33. Ch. A. Julien, op. cit., p. 116.
  34. M. Kaddache, L’Algérie dans l’Antiquité ; Madrid, 1972, p. 88.
  35. Bellum Jugurthinum, LXXX.
  36. Ibid., XCI-XCII.
  37. Bellum Jugurthinum, XCVII.
  38. Ibid., CI.
  39. Ibid., CXII.
  40. Ibid., CXIII.
  41. Plutarque, Vie de Marius. Voir également Le Gall, « La mort de Jugurtha » dans Revue de Philologie de littérature et d’histoire ancienne, t. XVIII, 1944 pp. 94-100
  42. A. Laroui, L’Histoire du Maghreb, Essai de synthèse, Paris, 1970, p. 35.

Bibliographie :

  • SALLUSTE, Bellum Jugurthinum, trad. par G. Walter, coll. La Pléiade, Paris, 1968.
  • GSELL (St), Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, t. Vll, Paris, 1928, réimp., Osnabrück, 1972.
  • BERTHIER (A.), JUILLET (J.), CHARLIER (R.), « Le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problème de Cirta » , dans Recueil de Constantine, t. LXVII, 1950-l951, pp.3-144.
  • SAUMAGNE (Ch.), La Numidie et Rome, Massinissa et Jugurtha, Paris, 1966.
  • CAMPS (G.), « Aux origines de la Berbérie, Massinissa ou les débuts de l’Histoire », dans Libyca, Archeologie-Epigraphie, t. VIII, 1er sem. 1960, pp. 3-320.
  • JULIEN (Ch.-A.), Histoire de l’Afrique du Nord, Algérie-Tunisie-Maroc, Paris, 1952, rééd. 1968.
  • LA PENNA (A.), « L’interpretazione sallustiana della guerra contra Giugurtha », dans Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa, t. XXVIII, 1959, pp. 45 à 86 et 243 à 284.

 
 

LIBYE : L’HISTOIRE ET L’ANECDOTE par danielle Bleitrach

LIBYE : L’HISTOIRE ET L’ANECDOTE par danielle Bleitrach

Nous avons droit tous les jours à des bulletins de victoire vantant les « rebelles »,  les protégés de l’Occident en Lybie, proclamations assorties  de reportages   sur les horreurs et  la richesse du « régime ». Que faut-il en penser ? Khadafi ne me paraît ni mériter le halo révolutionnaire dont le parent ceux qu’indigne légitiment la croisade otanesque ni être pire que certains alliés de l’occident. Malgré ses revirements récents ce qui lui est reproché n’est ni sa mégalomanie, ni sa proprension à réserver à son clan les richesses, mais bien de ne pas être un vassal fiable. En outre  depuis le faux charnier de Timisoara, je suis  sceptique quand les médias me découvrent des crimes d’un sytème qu’ils veulent condamner. Bref nous sommes en pleine « représentation » une fiction montée pour nous convaincre des raisons que nous avons d’être là, parce que hors champ, il y a non seulement l’essaim des caméras occidentales, mais les bombardements et les forces spéciales qui ouvrent le passage  aux insurgés. Qui sont-ils ? Bien des questions subsistent par rapport au triomphalisme ambiant, par exemple comment une caravane de voitures blindées emportant plus d’une trentaine de personnes dont des blessés et de nombreux enfants ont-ils pu se rendre à un poste frontière en Algérie sans que nos merveilleux drones ne les repèrent? Certes il y a 1000 km de frontières avec l’Algérie et bien d’autres pays susceptibles de servir de bases arrières. Mais passons, j’ai décidé que ce blog serait consacré à l’Histoire au présent, celle qui est en train de se faire sous nos yeux. Je ne suis pas sûre, je suis même sûre du contraire, que les images , les commentaires, dont nous sommes abreuvés relèvent de l’histoire au présent, ce n’est que de l’anecdote.

 Le pillage pétrolier a un besoin urgent de reconnaître un propriétaire libyen avec qui traiter les affaires . Donc le problème est politique. D’où la traque parce que quand dans cet immense pays si on n’arrive pas à mettre la main sur celui qui détient plus ou moins encore le pouvoir ça fait désordre. La logique voudrait même que l’on expose la tête de Khadafi et de ses fils pour l’édification des autochtones.  Mais au-delà de cette « urgence »,  personne, je dis bien personne n’est aujourd’hui capable de prévoir quel type de développement, quel système politique va s’installer durablement en Libye comme d’ailleurs dans tous les pays où se déploie la geo-stratégie occidentale. 

 Les pays impérialistes, ce qu’on appelle l’Occident, ont choisi à travers cette expédition de Libye de mettre la main sur les richesses du sous sol et à ce titre les vainqueurs d’aujourd’hui risquent fort d’être divisés demain, à commencer par les compagnies pétrolières et donc leurs poulains sur le terrain, mais le fond de l’affaire, ce qui donne un poids historique à cette minable expédition de l’OTAN est la volonté hégémonique, un contrôle sur un processus de transformation, celui des printemps arabes. Il s’agit  certes de piller le pétrole mais il y a plus.   L’impérialisme, l’occident en crise, lie son avenir à une intervention directe et militaire de plus pour imposer à l’Afrique, au proche-Orient, à l’Asieun mode de développement et un système politique baptisé démocratie .

C’est à ce titre que l’affaire libyenne présente un intérêt historique. Nous avons eu l’amorce d’un mouvement de transformation populaire en particulier en Tunisie et en Egypte. mais très rapidement on peut dire que tout qui s’est développé depuis a été plus ou moins repris en main, manipulé, à partir de problèmes réels, par un impérialisme occidental en perte de vitesse et qui ne veut pas renoncer à imposer ses orientations à l’ensemble de la planète.

 La domination occidentale ne se contente pas d’être impérialiste, d’exploiter, de piller, elle prétend définir un modèle universel, un ordre économique mondial. Il y aurait pour les peuples la nécessité de s’y conformer. C’est d’ailleurs ce que reflète la propagande occidentale déversée dans nos médias et ce qui est remarquable c’est à quel point malgré l’évidence des faits, cette idéologie, cette représentation de l’humanité, du rôle de « guide » joué par les économies et les « démocraties » occidentales ne sont jamais remises en cause.Est-ce que cela va durer ?  Alors même que notre système fait eau de toute part, que nous sommes contraints de l’imposer par des bombardements et des occupations militaires, pas le moindre doute ne semble effleurer non seulement les commentateurs mais pour une bonne part la population de nos pays. Il y a dans cet aveuglement collectif quelque chose de stupéfiant et qui là encore mérite analyse.  Voici plusieurs siècles que nous avons convaincu une bonne partie de la planète et nous mêmes que nous étions synonymes de progrès et que notre mode de développement autant que nos valeurs étaient universelles. C’est peu de dire que l’ensemble est menacé d’effondrement et que acculés nos gouvernants sont contraints à faire la démonstration par les armes de l’excellence de notre modèle tout en jouant sur l’attrait consumériste que nous inspirons, quitte à voir toujours plus d’immigrés et de naufragés aborder nos côtes. 

Si l’on considère pourtant que partout  les peuples protestent, tentent de trouver les chemins de leur propre développement parce que  celui-ci a été impulsé dans la dépendance et de ce fait maintenu dans des formes archaïques par les effets de la colonisation, de la néo-colonisation puis de la mondialisation financiarisée, celle des grandes compagnies, il y a là au moins une contradiction qui n’est pas prête d’être résolue. Si l’on considère que ce rachitisme auquel ont été condamnées un grand nombre de civilisations a permis de nourrir l’essor de la domination occidentale. on devrait mesurer à quel point la prétentation que nos gouvernants manifestent de poursuivre leur oeuvre civilisatrice est pour le moins extraordinaire, surtout  si l’on tient compte des difficultés auxquelles nos propres peuples sont confrontés.

Ce qui apparaît c’est que partout où l’on a voulu installer au forceps ce modèle à la fois économique néo-libéral et démocratique le résultat est assez catastrophique et paraît avoir bloqué toute tentative de partir de ses propres aspirations et traditions pour aboutir à un système politique original, c’est pour cela que si je suis incapable de dire quand Khadafi sera ou non attrapé, vivant ou mort, quelle sera la faction qui l’emportera mais je puis vous assurer que rien ne sera réglé pour autant et que nous entrons ici comme ailleurs dans un processus complexe avec une issue qui risque fort d’être inappropriée.

Depuis quelques jours, alors même que la crise amorcée en 2007 est de plus en plus grosse de menaces, que tombent les chiffres du chômage, ceux des inégalités en France, l’aggravation de la pauvreté, tandis que se succèdent les bulletins de victoire en Libye, je suis hantée par ce texte de Salluste décrivant la lutte du prince berbère Jugurtha contre Rome et ce qui se passa dans la ville impériale. Voici ce que dit Salluste :  » J’entreprends d’écrire l’histoire de la guerre que le peuple romain a faite à Jugurtha, roi des Numides. D’abord, parce qu’elle a été cruelle, sanglante, marquée par bien des vicissitudes. Ensuite parce qu’elle est devenue le point de départ de la lutte contre la tyrannie des nobles, lutte qui a bouleversé toutes choses divines et humaines et mis un tel délire dans les esprits que seuls la guerre et le ravage de toute l’Italie ont pu mettre fin à ces fureurs civiles. »

 danielle Bleitrach

 
 

Qui sont les pauvres en France ? Qui sont les dix plus riches ?

Qui sont les pauvres en France ? Qui sont les dix plus riches ?

En France, la population pauvre est d’abord jeune et peu qualifiée. Le risque de pauvreté est très inégal selon les populations, à l’autre bout du spectre,  le patrimoine professionnel de Bernard Arnault (LVMH), première fortune de France, équivaut à 1,6 million d’années de Smic…Selon le magazine Challenges qui publie son palmarès des 500 fortunes de France pour la 15e année consécutive, la valeur du patrimoine de ces grandes fortunes a explosé sur la période 2009-2010 : « alors qu’il suffisait en 1996 de 14 millions d’euros pour y entrer, il en faut aujourd’hui au moins 60″, « sur quinze ans, les fortunes ont donc crû six fois plus vite que la moyenne de l’économie du pays ou que ses rémunérations les plus basses. », indique le magazine.

Qui sont les 4,2 millions de personnes pauvres [1] ? Le plus souvent, les données présentées demeurent très générales. Au mieux, on observe les taux de pauvreté, très rarement la composition de cette population démunie.

-  La moitié des pauvres ont moins de 30 ans.

La moitié des pauvres ont moins de 30 ans. 1,5 million ont moins de 20 ans, soit un tiers du total. Un enfant sur dix est touché par la pauvreté. Il ne faut pas faire de contresens à ce sujet : ces enfants sont démunis parce que leurs parents le sont. La population pauvre de moins de 30 ans comprend aussi de jeunes adultes qui ne vivent plus au sein de leur famille : le taux de pauvreté atteint son apogée entre 20 et 24 ans, avec 12,7 %. Pas moins de 700 000 jeunes de 20 à 29 ans vivent dans la pauvreté.

-  La population pauvre est aussi un peu plus souvent féminine et vit au sein d’une famille monoparentale.

Les femmes sont 2,3 millions [2] à être dans ce cas, soit tout de même 300 000 de plus que les hommes. Elles représentent 53,5 % des pauvres. Une partie d’entre elles sont des femmes à la tête d’une famille monoparentale. Un million de personnes vivant dans ce type de famille sont pauvres, soit 22 % de l’ensemble des personnes pauvres avec un taux de pauvreté de 17,5 %. Seuls 3 % de personnes qui vivent dans un couple sans enfant sont pauvres, mais c’est le cas d’une personne seule sur dix. Les couples avec enfants sont moins souvent pauvres que la moyenne (5,9 %), mais ils sont très nombreux et rassemblent 41 % des personnes pauvres.

- Les non-diplômés sont plus souvent pauvres.

Ne pas arriver à décrocher un titre scolaire est un lourd handicap en France. Le taux de pauvreté des personnes sans diplôme est de 7,5 %, contre 3,2 % pour les bac+2. Au total, 45 % des pauvres n’ont aucun diplôme, alors que 12 % disposent au moins du niveau bac+2. Cette situation se reflète dans le paysage social de la pauvreté : 60 % des pauvres vivent dans un ménage dont la personne de référence est ouvrière, employée ou inactive. Plus de 8 % des ouvriers et employés sont pauvres, contre 1,5 % des cadres supérieurs.

-  Ne pas avoir d’emploi fragilise.

Enfin, compte tenu des faibles indemnités versées aux demandeurs d’emploi et en particulier aux jeunes et à ceux en fin de droits, le taux de pauvreté atteint 25 % chez les chômeurs. Il est de 14 % chez les inactifs mais aussi de 11 % – presque le double du taux moyen – chez les indépendants. Inactifs et chômeurs forment à eux seuls la moitié de la population démunie.

Etrangers et immigrés : 16 % de pauvres
La pauvreté frappe très lourdement les personnes d’origine étrangère. Malheureusement, on ne dispose pas de données pour l’année 2008 et les données 2007 portent uniquement sur le seuil de 60 % du niveau de vie médian. Sur ces bases, les immigrés représentaient 22,8 % de l’ensemble des personnes pauvres. Leur taux de pauvreté était 2,8 fois supérieur à la moyenne, ce qui aboutirait à un taux de 16 % sur la base du seuil à 50 % du niveau de vie médian.
La pauvreté selon le sexe
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Hommes 1 986 6,8 46,5
Femmes 2 286 7,4 53,5
 
Ensemble 4 272 7,1 100
Lecture : Les femmes représentent 53,5 % de la population pauvre. 6,8 % des femmes sont pauvres.
Source : Insee. Année des données : 2008
La pauvreté selon l’âge
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre d’individus pauvres
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Moins de 10 ans 697 9,2 16
10 à 19 ans 746 10,3 17
20 à 29 ans 710 9,9 17
30 à 39 ans 482 6,0 11
40 à 49 ans 573 6,7 13
50 à 59 ans 521 6,4 12
60 à 69 ans 220 3,7 5
70 à 79 ans 163 3,6 4
80 ans et plus 160 5,8 4
 
Ensemble 4 272 7,1 100
Lecture : Parmi la population pauvre, 17 % sont âgés entre 20 et 29 ans. 9,9 % de la population âgée entre 20 et 29 ans est pauvre.
Source : Insee. Année des données : 2008
La pauvreté selon le type de ménage
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Personnes seules 864 9,7 20
Familles monoparentales 956 17,5 22
Couples sans enfant 466 3,2 11
Couples avec enfants 1 733 5,9 41
Autres types de ménages 254 12,1 6
 
Ensemble 4 272 7,1 100
Lecture : Parmi la population pauvre, 22 % sont des familles monoparentales. 17,5 % des familles monoparentales sont pauvres.
Source : Insee. Année des données : 2008
La pauvreté selon le diplôme
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Diplôme supérieur 223 3,9 6,9
Baccalauréat + 2 155 3,2 4,8
Baccalauréat ou autre diplôme de ce niveau 450 5,5 13,9
CAP ou BEP ou autre diplôme de ce niveau 571 5,5 17,6
Brevet des collèges 388 7,5 12,0
Aucun diplôme ou certificat d’études 1 456 7,5 44,9
 
Ensemble (tous diplômes confondus) 3 244 6,6 100
Lecture : Parmi la population pauvre, 44,9 % n’a aucun diplôme ou le CEP. 7,5 % de la population sans diplôme est pauvre.
Source : Insee. Année des données : 2008, individus âgés de 15 ans et plus hors étudiants
La pauvreté selon la catégorie socioprofessionnelle
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre de personnes pauvres
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Agriculteurs exploitants 134 14,8 3,1
Artisans, commerçants, chefs d’entreprise 419 11,5 9,8
Cadres supérieurs 125 1,5 2,9
Professions intermédiaires 297 3,1 7,0
Employés 604 8,7 14,1
Ouvriers 1 024 8,0 24,0
Retraités 711 4,7 16,6
Autres inactifs 953 33,0 22,3
 
Ensemble 4 272 7,1 100,0
Lecture : Parmi la population pauvre, 24 % sont ouvriers. 8 % des ouvriers sont pauvres.
Source : Insee. Année des données : 2008
La pauvreté selon l’activité
Seuil à 50 % du niveau de vie médian
  Nombre
en milliers
Taux de pauvreté
en %
Répartition de la population pauvre
en %
Salariés 721 3,1 22
Indépendants 300 11 9
Chômeurs 542 24,9 17
Retraités 532 4,1 16
 
Ensemble 3 244 6,6 100
Lecture : Parmi la population pauvre 17 % sont des chômeurs. 24,9 % des chômeurs sont pauvres.
Source : Insee. Année des données : 2008, individus de 15 ans et plus, hors étudiants.
Les seuils de pauvreté utilisés
Dans cet article, nous utilisons le seuil fixé à la moitié du niveau de vie médian. Une personne est considérée comme pauvre dès lors que son niveau de vie (revenus après impôts et prestations sociales) est inférieur à 50 % du niveau de vie médian (revenu pour lequel autant gagnent moins, autant gagnent davantage). Le seuil est donc de :- 791 euros pour une personne seule- 1 186 euros pour un couple sans enfants- 1 661 euros pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans- 1 975 euros pour un couple avec deux enfants de plus de 14 ansNb : le seuil est un niveau maximum, les personnes peuvent disposer d’un niveau de vie très inférieur.Observatoire des inégalités le 11 janvier 2011

Les 10 plus grandes fortunes de France
le 11 juillet 2011
Le patrimoine professionnel de Bernard Arnault (LVMH), première fortune de France, équivaut à 1,6 million d’années de Smic…

Le patrimoine professionnel de Bernard Arnault, l’homme le plus fortuné de France selon le classement 2011 du magazine Challenges (8 juillet 2011), représente 21,2 milliards d’euros. Il faudrait à un smicard 1 643 410 années pour gagner cette somme…

Et encore il ne s’agit que de son patrimoine professionnel, fondé sur la propriété partielle ou totale de l’entreprise. Cette richesse n’est, il est vrai, disponible qu’en cas de cession de l’entreprise. Tout ce qui relève du domaine privé ou qui ne repose pas sur un outil de travail est exclu.

Si la crise financière a eu pour conséquence en 2009 de diminuer le patrimoine de la plupart des grandes fortunes, la tendance 2011, comme en 2010, est nettement à la hausse. Selon le magazine Challenges qui publie son palmarès des 500 fortunes de France pour la 15e année consécutive, la valeur du patrimoine de ces grandes fortunes a explosé sur cette période : « alors qu’il suffisait en 1996 de 14 millions d’euros pour y entrer, il en faut aujourd’hui au moins 60″, « sur quinze ans, les fortunes ont donc crû six fois plus vite que la moyenne de l’économie du pays ou que ses rémunérations les plus basses. », indique le magazine.

Les gros patrimoines disposent de fortunes colossales même quand on regarde plus bas du classement : la fortune professionnelle de Vincent Bolloré (Bolloré), classé au 10e rang, représente quand même 3,8 milliards d’euros soit près de 295 000 années de Smic.

Les 10 plus grandes fortunes professionnelles en France
  Société Patrimoine en 2011
en milliards d’euros
En années de SMIC (*)
Bernard Arnault LVMH 21,2 1 643 410
Gérard Mulliez Groupe Auchan 21,0 1 627 906
Liliane Bettencourt L Oréal 17,5 1 356 589
Bertrand Puech Hermès International 12,2 945 736
François Pinault PPR 8,1 627 906
Serge Dassault Groupe industriel Serge Dassault 7,5 581 395
Louis-Dreyfus Margarita Louis-Dreyfus 6,6 511 627
Alain Wertheimer Chanel 4,5 348 837
Pierre Castel Castel Frères 4,5 348 837
Vincent Bolloré Bolloré 3,8 294 573
(*) Smic net annuel : environ 12 900 € nets par an.
Source : magazine Challenges – 8 juillet 2011. Année des données : 2011

Article actualisé le 11 juillet 2011

 
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Publié par le août 30, 2011 dans civilisation, Economie

 

Saskia Sassen et la théorisation du concept de ville globale, son actualité dans la crise

Saskia Sassen et la théorisation du concept de ville globale, son actualité dans la crise

 La  » ville globale  » est un concept apparu pour la première fois dans l’ouvrage de référence de la géographe Saskia Sassen, The global city : New York, London, Tokyo publié en 1991. L’auteur y traite de l’évolution qu’on connu certaines villes au cours des années 80 puis 90, et notamment de l’influence de la dérégulation et de la libéralisation des marchés financiers durant cette période sur ces villes. Il s’agit d’un concept, comme le montre l’article ci-dessous qui s’il permet de saisir le nouveau phénomène urbain planétaire autant que les formes que prend le pouvoir est nécessairement depuis toujours en pleine évolution. En effet depuis que cet article et le livre que Sassia Sasken a écrit ont été publiés, le phénomène important est l’apparition de la Chine et autour d’elle toute la réorganisation asiatique. Cette approche nous semble devoir être complétée par au moins deux autres:  la première insiste  sur l’analyse que fait Saskia Sassen du retour à travers les exigences du capital financier sur les métropoles qui non seulement offrent des services à forte valeur ajoutée  et trés spécialisés qui se concentrent dans certaines grandes villes mais également le fait que ces centres nerveux de l’économie mondiale ont toujours plus besoin d’Etats et surtout de formes supraétatiques comme l’Europe, la localisation de ces firmes multinationales financiarisée obéissant à des stratégies révélatrices, non de l’ importance économique des sites choisis, mais des avantages fiscaux, salariaux et sécuritaires qu’ elles offrent. Donc il ne faut pas se laisser abuser par le caractère tentaculaire, mondialisé du phénomène non seulement il est localisé mais il a besoin d’institutions étatiques, de politiques et comme dans le pillage des pays, il a besoin de titres et d’actifs de propriété, sans parler des armées et des forces de sécurité qui même mercenaires ont besoin des Etats.

 Pourtant nous avons également des centres en quasi état d’apesanteur par rapport non seulement à des pays mais à leur propre territoire mais dont la logique s’impose aux Etats et aux nations.Là encore on peut penser que la forme supraétatique a été une tentative pour créer des institutions à la mesure du phénomène, on assiste à une accélération à la fois dans la crise de ces institutions supraétatiques et comme unique réponse une intégration plus poussée.  Enfin une seconde approche est nécessaire: cette présentation de la ville globale doit s’accompagner d’une autre description celle des gigantesques conurbations de la misère que décrit un autre sociologue Mike Davis dans Le pire des mondes possibles. C’est dans ce contexte qu’il me semble important de comprendre ce qui se joue réellement et comment l’histoire est en train de naître ou de renaître sous nos yeux, à la fois à cause de l’ampleur de la crise qui a démarré en 2007 et qui ne cesse de s’approfondir, face à laquelle il est cherché un nouveau type de régulation pour ce phénomène qui est financier mais implique aussi ces espaces de commandement en état d’explosion et de thrombose permanente. Il faut également mesurer quels sont les mouvements sociaux et leur impact réel. Il me semble que le phénomène exige la compréhension que la solution ne peut être que politique. Si en effet, loin d’être un phénomène complètement délocalisé, un complot permanent d’une poignée d’individus selon le fantasme paranoïaque de certains altermondialiste, il s’agit bien d’un phénomène localisé, qui a besoin d’une force de travail particulière avec forte valeur ajoutée mais qui elle même a besoin de multiples services qui appellent l’immigration, ce phénomène a toujours plus besoin d’Etats et de décisions politiques pour leur créer des avantages fiscaux et sécuritaires. Et la plupart des analystes sont d’accord avec le fait que le problème de la crise est d’abord politique avec la question de savoir en particulier quel système politique peut leur assurer le maintien du système et empêcher son écroulement. Les expéditions guerrière faisant incontestablement partie de ce mode de pression sur les peuples.

Le drame de cette période est qu’alors que nous sommes devant une crise d’une telle amplitude que l’on peut tout craindre y compris le recours au nucléaire, le renouveau de la barbarie et que la solution s’avère d’abord politique, nous sommes de plus en plus devant des masses désorientées quand elles ne sont pas prêtes à se jeter dans des violences racistes ou des guerres. (1) (note de Danielle Bleitrach)

       Saskia Sassen cherche en effet à montrer que ce que l’on appelle communément la « mondialisation », c’est à dire la multiplication des échanges, la fluidité accrue des capitaux, l’implantation des firmes dans le monde entier, est à l’origine de deux bouleversements – à la fois spatiaux et économiques – apparemment contradictoires.  D’une part, les implantations industrielles connaissent un éparpillement géographique sur l’ensemble du globe, qui se traduit par les délocalisations des pays développés vers les pays à bas salaires, par les crises répétées des vieux centres industriels comme Liverpool en Grande-Bretagne, Pittsburgh aux États-Unis ou Nagoya au Japon, et par l’importance des IDE (investissements directs à l’étranger) industriels à destination des pays en développement. D’autre part, les fonctions centrales de direction et de commandement des grandes firmes sont elles – paradoxalement? – fortement reconcentrées dans un certain nombre de villes-centres que l’on appelle les « villes globales ». Par exemple, 22 % des sièges sociaux des 300 plus grandes compagnies européennes à la fin des années 80 étaient situés à Paris, et 28 % à Londres. Cette apparente contradiction entre éparpillement des localisations industrielles et concentration des décisions s’explique par le fait que la complexité grandissante du système économique mondiale nécessite une centralisation des décisions pour une meilleure gestion de l’ensemble. 

       Le concept de ville globale, né de la « mondialisation », ne repose donc pas – contrairement à celui de mégapole par exemple – sur des critères quantitatifs comme la population ou la richesse (le Produit Urbain Brut), même si ceux-ci sont utiles car ils permettent une hiérarchisation, mais au contraire sur des critères qualitatifs, c’est à dire le rôle joué dans le circuit économique mondial. Le réseau de 20 à 25 villes qui constitue les villes globales regroupe des villes qui ne sont pas seulement d’importantes capitales régionales, mais aussi des « postes de commandement » de l’économie mondiale qui accueillent les directions des multinationales, les marchés de capitaux internationaux, et qui sont des laboratoires de l’innovation technologique et financière. On peut ici souligner l’importance que revêt le secteur financier dans la théorie des villes globales. En effet, si dans les années 70 les pays peu développés participaient, grâce aux recettes pétrolières, aux mécanismes de financements internationaux, après la libéralisation des capitaux, les structures offshore ont perdu de leur attrait et les grandes métropoles ont repris leur importance dans les activités financières mondiales, grâce notamment à de nouveaux modes de financement et à de nouveaux produits financiers plus liquides qui sont à l’origine de la croissance des villes globales car ils constituent des services à haute valeur ajoutée et assez rares. Il est ainsi symptomatique de voir que les villes globales correspondent aux bourses et aux sièges d’institutions financières. Par exemple, la première « ville globale » allemande n’est pas Berlin, Hambourg ou Munich, mais Francfort, siège de la Bourse, de la Bundesbank et des principales banques allemandes (Commerzbank, Dresdner Bank, Deutsche Bank). 

       Enfin, l’ouvrage de Saskia Sassen détaille un certain nombre de caractéristiques qui permettent de distinguer les villes globales des autres villes. En lien avec la forte concentration de sièges de grandes entreprises, les villes globales connaissent une forte implantation de services aux entreprises, les « services d’équipement ». Ces services très spécialisés, performants et recherchés, et donc très rentables, sont surreprésentés dans les centres des villes globales. Il s’agit principalement de la comptabilité, de l’assistance juridique, du consulting, de la finance, de la publicité, voire de l’ingénierie, de l’architecture. Par exemple, la région parisienne regroupe 40 % de tous les services aux entreprises en France, et 80 % du tertiaire supérieur sophistiqué. 

       D’autre part, les villes globales n’ont de sens que par leur appartenance à un réseau urbain qui serait le « centre nerveux de l’économie mondiale », qui les relierait par des flux de transactions et qui les rendrait complémentaires. C’est ce qui explique qu’elles soient d’une part très proches les unes des autres et d’autre part qu’elles se dissocient et s’éloignent de plus en plus de leur arrière-pays, car elles n’en ont pas besoin. Ainsi, la prospérité de Londres contraste avec la crise qui touche les autres grandes villes du pays comme Birmingham ou Liverpool (Londres représente 16 % de l’emploi total en Grande-Bretagne contre 2,3 % pour la deuxième ville du pays, Birmingham). Selon le mot de Saskia Sassen elle-même, « Londres fonctionne presque en apesanteur ». Cela pose naturellement le problème épineux de l’équilibrage du territoire et des inégalités de développement à l’intérieur même des pays industrialisés. Tous ces éléments d’observation ont été repris par la suite dans diverses études, comme celle du groupe GaWC, qui s’intéresse aux critères de mesures des villes globales, notamment à la concentration des services.

Une mesure des villes globales

Deux types de mesure ont été successivement privilégiés, chacun rendant compte d’ une vision particulière du monde en adéquation avec la tendance à une mondialisation accrue.

a/ Une mesure des attributs individuels des villes mondiales dans la perspective d’ un international inter-étatique

       La ville globale peut être envisagée comme un centre de commandement de l’ économie mondiale, lieu de production et de circulation de l’ information financière, médiatique, technologique et scientifique, et marché pour les biens et innovations produits. Dans cette perspective, la traditionnelle analyse en termes démographiques cède la place à une analyse fonctionnelle des cités. Ainsi, si les villes du Tiers-Monde regroupent la plus forte présence de grandes concentrations urbaines, les villes globales sont pour la plupart situées dans les pays développés.

       Interviennent alors des outils d’ analyse économique. En privilégiant une approche économique, on considère que les mutations du monde s’ expliquent par les transformations structurelles de l’ économie et par la formation d’ un marché mondial, finalité de l’ économie globale. Ordinairement, en considérant qu’ une ville est d’ abord un lieu de production, on la caractérise par sa production, c’ est à dire par son PUB. Cependant, mesurer les villes globales par leur richesse, c’ est faire l’ impasse sur l’ idée de Saskya Sassen d’ un « processus qui relie les services avancés, les centres de production et les marchés au sein d’ un réseau global ». En effet, la ville globale n’ existe que par sa participation à l’ économie globale et non par elle-même. Une ville autarcique, même très riche, ne correspond pas aux critères de la ville globale. Ainsi, la géographie des villes mondiales révèle que leur poids dans le réseau global est loin d’ être une fonction directe de la richesse locale.

       Ce phénomène nouveau requiert donc de nouvelles méthodes de mesure. Un organisme de recherche, le GaWC s’ attache à l’ étude des villes globales et de la mondialisation et propose, afin de fixer une image périodiquement mesurable des villes globales, de retenir un certain nombre de critères. Les services avancés qui soutiennent, facilitent et complètent le travail des multinationales sont pris comme repères. En effet, les multinationales sont les principaux acteurs de l’ économie globale, cependant la localisation de ces firmes obéit à des stratégies révélatrices, non de l’ importance économique des sites choisis, mais des avantages fiscaux, salariaux et sécuritaires qu’ elles offrent. Davantage que la présence des multinationales, celle des entreprises qui les alimentent en services avancés et composent leur entourage juridique, fiscal, commercial et financier sont représentatives de l’ influence mondiale de ces villes. Quatre branches de services sont prises en compte par le GaWC: la comptabilité, la publicité, la finance et l’ assurance. Selon cet organisme, une ville est globale si ces quatre branches de service sont représentées par des entreprises à vocation mondiale, choisies pour leur large diffusion. En 1997, 55 villes répondent à ces critères ( voir carte dans « Hiérarchiser, la classification de Taylor » ).

       On observe que seul 1 état sur 6 possède une ville globale. Les mégapoles, sur la base de 8 millions d’ habitants, ne sont pas toutes des villes globales, en particulier dans le Tiers-Monde. On remarque par exemple l’ absence de gigantesques agglomérations telles New Delhi ou Kinshasa. De même, quelques unes des villes les plus riches du monde comme Philadelphie, Nagoya ou Berlin, ne sont pas des villes globales. Cependant, l’ évolution de la conjoncture mondiale confère à cette étude un caractère transitoire tandis que d’ autres pistes de recherche sont envisagées.

b/ Une mesure des villes mondiales en réseau dans un transnational irrigué de flux

       Les analyses traditionnelles ont eu tendance à négliger la dimension relationnelle des villes globales pour ne s’intéresser qu’à leurs fonctions.

       Ainsi Friedmann envisage-t-il les villes globales comme des « centres de contrôle pour l’accumulation du capital mondial ». Il se contente alors de mesurer les attributs des villes et de les ordonner dans des tableaux. De même, bien que S.Sassen aborde dans sa thèse les transactions entre les villes, ses données ne sont que des attributs qui ne permettent pas de comprendre les relations entre les villes globales.

       De ces analyses découlent des hiérarchies souvent simplificatrices qui ne tiennent pas compte des capacités de nombreuses villes à s’intégrer dans un espace de flux. Ainsi, de même que les villes globales peuvent être analysées en termes de production mondiale de services, on peut les analyser comme un « processus par lequel les centres de production et de consommation des services avancés, ainsi que les sociétés locales qui en dépendent sont reliés au sein d’ un réseau mondial » [Manuel Castells]. Le phénomène de la ville globale ne peut donc être réduit à quelques foyers au sommet de la hiérarchie.

       Pour Manuel Castells ( La société en réseau ), les villes se définissent davantage par les flux qui les traversent que par leurs formes et fonctions puisqu’ elles accumulent richesse et pouvoir grâce au processus qui « connecte les services avancés, les centres producteurs et les marchés dans un réseau mondial ». Les villes globales sont donc les interfaces de  » l’espace des flux « qui se substitue à  » l’espace des lieux ». Ce dernier correspond à une organisation spatiale et urbaine traditionnelle fondée sur les relations entre ville et région et non entre villes de régions et de pays différents.

       L’analyse des villes globales en terme de processus permet de comprendre les évolutions de l’actuel tissu urbain, et plus particulièrement l’émergence de nouvelles villes globales. En effet, en s’étendant et en intégrant de nouveaux marchés, la nouvelle économie globale organise la production de services avancés nécessaires pour gérer les nouvelles unités qui rejoignent le système, ainsi que leurs liaisons en perpétuel changement. La réactivité et la flexibilité des villes globales aux flux est donc l’une des matrices essentielles de ces articulations dynamiques. Ainsi Madrid offre-t-elle une illustration éloquente de ce processus. A partir de 1986, date d’ entrée de l’ Espagne dans la CEE, Madrid reçoit énormément d’investissements étrangers, qu’ils soient financiers, immobiliers ou productifs. Ces investissements alimentent une rapide croissance économique dans la région et une forte expansion de l’emploi dans les services d’affaires. Madrid est donc au cour d’une vague de flux auxquels elle sait s’adapter. Ainsi face à l’afflux d’investissements immobiliers l’on assiste à la construction rapide de bureaux dans le centre de la capitale et d’appartements de haut standing. Cette transformation urbaine n’est pas sans rappeler celle qu’ont connue New York et Londres.

       Cette analyse permet aussi de comprendre des évolutions en « sens inverse », c’est à dire le déclin relatif de certaines villes globales soumise à une certaine contraction des flux. Ainsi New York, Paris et Londres ont-elles connues, dans les années 90, une dépression qui a précipité l’effondrement de l’immobilier. Ceci illustre la dépendance et la vulnérabilité des villes globales face aux flux globaux qui les mettent en compétition.

       Dans cette nouvelle perspective, les villes globales sont désormais considérées comme des noeuds urbains au cour de ces flux. Elles ne sont plus appréhendées comme de simples pôles qui concentrent certaines activités, mais comme un processus qui s’adapte sans cesse pour toujours relier les centres de production et de consommation des services avancés au réseau global. Les villes globales sont donc en quelque sorte des interfaces entre le local et le global.

       Pour effectuer une mesure de ces flux, une typologie préalable ( non exhaustive, mais significative ), est nécessaire. Trois types majeurs de flux sont mis en évidence.

       Les informations qui circulent dans les médias et dans les circuits postaux constituent des flux informationnels. Par exemple, l’analyse des acheminements réalisés en 1990 par la plus grande des entreprises de messageries américaines à l’usage des entreprises (la Federal Express, voir ci-dessous) fournit une idée approximative de la manière dont évolue l’architecture des flux d’information dans l’économie globale. Le mouvement des lettres, paquets et caisses livrés dans la journée entre les grandes métropoles américaines ainsi qu’entre les principaux centres d’expédition américains et les destinations internationales, révèlent 2 tendances fondamentales :
        -la domination croissante de certains noeuds comme New York et Los Angeles
        -la prédominance de certains circuits nationaux et internationaux de connexion aux flux d’informations.

         D’ autres flux significatifs sont constitués par les flux humains, c’ est à dire les migrations des élites dans le cadre de l’ organisation spatiale induite par la nouvelle division internationale du travail. Enfin, les flux de services avancés regroupent la finance, l’assurance, l’immobilier, le conseil, l’assistance juridique, la publicité, l’immobilier, le marketing, les relations publiques, la recherche d’informations et la gestion des systèmes d’information, mais aussi la recherche, le développement et l’innovation scientifique ( voir étude détaillée dans la partie « Les villes globales en réseau » ). Ces trois types de flux ont été privilégiée par le GaWC afin de réaliser une synthèse des travaux de Friedmann, Sassen et Castells permettant une harmonisation des méthodes de mesure des relations entre les villes.

Documents extraits de Manuel Castells, l’ère de l’information, la société en réseau

(1) A propos du racisme et de l’antisémitisme, de la barbarie qui menace, il s’agit sans doute chez moi d’une sensibilité dont je dois me méfier mais je ne puis m’empêcher de penser qu ‘il y a eu effectivement une histoire sur le long terme des juifs qui les a conduit à une particulière capacité à saisir au moins pour certains d’entre eux l’ampleur du phénomène actuel, non seulement leur rôle historique financier qui a été trés tôt dépassé en terme de propriété et qui n’a concerné qu’une poignée d’individus, mais un peuple mondialisé et urbanisé bien avant tous les autres, et qui au XIX e siècle n’a souvent vu son salut que dans le service de l’Etat et le refuge dans des professions intellectuelles, ce qui concerne beaucoup plus d’ailleurs la population juive d’Europe que celle des pays arabes (les séfarades). Sans parler du rôle de l’extermination nazie dans la montée des vulnérabilités et des presciences historiques. Cela donne comme chez Heine et bien d’autres, rapidité, prévision ou anticipation, et sensibilité aux mouvements dans l’espace et dans le temps. Il s’avère que toutes ces caractéristiques sont celles d’un moment historique qui a débuté en Europe au XIX e siècle avec la montée du capitalisme, l’apparition de l’impérialisme et qui concerne essentiellement la diaspora et a toute chance de disparaître en Israêl devenu un simple avant-poste militaire d’un nouveau stade impérialiste.Mais je crois que là aussi il faut tompre avec toutes les visions en terme de complot et se rendre compte combien une nouvelle réflexion politique ne pourra naître que par le dialogue entre individus et peuples qui ont tous à la manière une expérience de ce capitalisme, de ses diverses mondialisations , cet exil massif de tous les centres de pouvoir qui agissent sur leur vie qu’il s’agisse des juifs, des palestiniens, des asiatiques, des africains et je vous recommande donc la relecture du texte d’Alain Gresh sur Marx et les marges. Et dans le même temps, dialectiquement pourrait-on dire  il faut porter une attention accrue à l’organisation des  luttes localisées, nationales en particulier, à la singularité des événements.

 

Les «Lettres de Paris» : un genre heinéen par Ingrid Oesterle

Les «Lettres de Paris» : un genre heinéen par Ingrid Oesterle

Voici un très brillant article sur le livre de Heine dont je vous ai parlé à plusieurs reprises… Il a le mérite outre sa connaissance de Heine, de resituer sa démarche dans un contexte celui où un Paris révolutionnaire faisait l’Histoire et où dans un genre littéraire « les lettres de paris » Heine élabore une autre conception de la littérature mais aussi déjà ce moment où s’efface la démarcation entre Histoire et littérature… Enfin il m’aide à mieux préciser ma propre approche et attente à l’égard de ce blog, entre lettres et transmission du vécu de l’Histoire… Je crois que ce type d’approche a à voir avec le cinéma, comme il a à voir avec la ville, son mouvement, ses humeurs d’où le choix de l’illustration, les enfants du Paradis et le boulevard du crime…

Résumé

Dans la lignée des Allemands – Campe, Humboldt – accourus à Paris dès 1789 pour assister au spectacle de la Révolution, Heine, sous la pression de l’histoire vécue, va faire de Paris, «Capitale de l’univers», une lecture non plus topographique mais historique. De ce fait, il donne aux Lettres de Paris un véritable statut littéraire, celui de transmettre au plus près le vécu de l’histoire. En même temps que «l’historiographie du présent» entre dans le champ de la littérature, cette dernière s’ouvre à l’histoire du présent.

Oesterle Ingrid. Les «Lettres de Paris» : un genre heinéen. In: Romantisme, 1998, n°101. pp. 73-83.

doi : 10.3406/roman.1998.4324

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/roman_0048-8593_1998_num_28_101_4324

Ingrid OESTERLE

Les «Lettres de Paris» : un genre heinéen

Heinrich Heine n’a pas seulement publié ses correspondances parisiennes dans le contexte immédiat de journaux et de revues mais également, plus tard, sous forme de livre. De cette forme, il dira lui-même en 1832 qu’«elle est peu usitée» pour ce genre d’écrits (1). Ses ouvrages, Franzôsische Maler, Franzôsische Zustànde, Ùber die franzôsische Buhne et Lutezia (2) restent, certes, indépendants de tout modèle, mais ils ne sont pas sans précédent littéraire (3). Déjà des rubriques telles que comptes rendus d’exposition, articles politiques ou d’actualité et critiques théâtrales renvoient à un type de discours allemand sur Paris préexistant et fixé jusque dans ses différenciations internes. La publication, sous forme de livres, de lettres ou de correspondances journalistiques fait partie depuis la Révolution française, du répertoire de la littérature allemande sur Paris. Par le biais des titres et sous-titres, Heine souligne bien la différence entre «lettres intimes», articles et rubriques d’actualité. En ce qui concerne Lutezia par exemple, il emploie dans un premier temps un double sous-titre «Lettres et rubriques de Paris»( 4), mais ne retient par la suite que la formule «rubriques» pour l’édition allemande alors que l’édition française prend place dans le genre «Lettres».

La question «Lettres de Paris : un genre heinéen?» exige donc que, d’une part, on prenne en considération les schémas littéraires d’un modèle préétabli, mais que l’on tienne compte également de la marque spécifique de chaque auteur.

D’emblée, une évidence s’impose : ce n’est qu’avec Heine, avec le travail de remaniement qu’il fait subir à ses écrits que les correspondances parisiennes acquièrent leur autonomie esthétique et ce n’est qu’en s ‘affirmant «genre heinéen» que les «Lettres de Paris» se posent en genre littéraire. Celui-ci devient lieu de défi, d’historisation, de périodisation de l’art en Allemagne et l’expression d’une littérature autre, «nouvelle», faite de subjectivité, de mouvement, d’ouverture et de provisoire. S’ouvrant au futur, il laisse entrevoir «une époque nouvelle» et «un art nouveau», et il annonce la possibilité d’une technique nouvelle qui marchera de pair avec l’époque etl’art (5.) Il se montre perméable à tout ce qui relève de l’histoire, ouvert à une coopération qui réunirait temps, histoire, lieux et littérature. Dépassant son fondement historique traditionnel en Allemagne, ce genre confère au discours sur la ville une dimension spéculative tant historique que philosophique. Il permet d’introduire dans le discours littéraire sur Paris une lecture capable de démystifier et de déchiffrer comme texte historique le corps urbain (6), à la fois «objet artificiel»( 7) et réseau communicationnel.

C’est là une approche de Paris qui n’a pas immédiatement trouvé son équivalent dans la littérature française sur Paris mais qui, depuis Heine, ne cesse d’exercer une influence féconde sur celle-ci (8). « Chacun voulait être présent. Chacun voulait y aller de sa petite phrase sur la vie et l’agitation de la grande ville et ladite petite phrase prenait toujours les dimensions d’un, voire de plusieurs volumes» (9). La révolution de 1830 engendre une période d’intense production chez les correspondants allemands à Paris, que ce soit dans les journaux, les revues ou sous forme de livres. Grâce à eux, Paris se dessine et s’affirme jusque dans le milieu du siècle comme un lieu de référence esthétique et historique pour les écrivains et les lecteurs allemands, comme une «capitale de la littérature allemande» (10). Dès 1789, Paris s’était distingué de manière de plus en plus nette comme «capitale de l’histoire et de la culture des peuples» . Pour un pays comme l’Allemagne, qui ne connaît pas de grande ville et est de ce fait, et au grand regret des écrivains allemands, privé de «tout centre de sociabilité» (12), pour ce pays plein de discontinuités et d’histoires plurielles mais sans histoire une et vivante — comme le note amèrement Ludwig Borne (1)3 -, les Lettres de Paris, correspondances et récits de voyage constituent une possibilité de s’inscrire dans le déroulement toujours plus rapide des événements et de la vie urbaine, mais aussi de suivre par lecture interposée les changements, l’accélération de l’histoire et du temps avec toutes ses expériences précaires et ses incertitudes à venir. Depuis 1789 Paris a été perçu, pensé, représenté et mythifié comme un lieu d’expérience unique en son genre, totalement inconnu en Allemagne, un lieu où se fait l’histoire présente et future du monde et de l’humanité.

Nombre de lettres privées et de correspondances journalistiques publiques, avant la forme livresque prise par les Lettres de Paris, contribuent au fait que bien des Allemands cultivés, avant même d’avoir vu la ville «connaissent la description de Paris bien mieux que celle de Kônigsberg» (14). Et ce qui leur est ainsi transmis, ce n’est pas seulement la topographie d’une métropole mais une véritable carte historique et culturelle de l’espace de communication que constitue la ville. Avec Paris on voit renaître les vieux mythes relatifs aux villes : Babylone, Rome, Jérusalem. Et en même temps un mythe nouveau est créé par les correspondants allemands à Paris : Paris, lieu du Nouveau, capitale de l’Histoire nouvelle et de la Modernité, lieu aussi d’une présence de l’Histoire universelle que l’on peut – et le fait est exceptionnel – voir de ses propres yeux.

Vers 1800 se constitue à Paris un vaste réseau très diversifié de correspondants allemands dont les écrits vont du discours sur la ville et sur la Révolution – comme dans les lettres de Joachim Heinrich Campe, de Gerhard Anton von Halem, de Georg Forster, Georg Kerner, Konrad Engelbert Oelsner ou Andreas Friedrich Rebman – au discours sur le théâtre chez Johann Friedrich Reichhardt et Wilhelm von Humboldt,ou encore aux contributions personnelles comme celle de Achim von Arnim à la revue de Friedrich Schlegel Europa, jusqu’aux comptes rendus des collections (15), des expositions de peinture, jusqu’aux descriptions de tableaux. S’en dégagent les contours de ce que Goethe appelle le «nouvel objet d’art Paris»( 16). À quoi il convient d’ajouter toutes sortes d’informations sur les nouvelles institutions du savoir : athénées, musées, bibliothèques et autres écoles scientifiques spéciales, telle que l’École Polytechnique, ou sur les discussions de l’Académie, toutes soulignant le rôle de Pariscomme «centre de la communication pour le savant et l’artiste» (17). En 1798 paraît enAllemagne une revue portant le titre Londres et Paris qui va s’efforcer pendant denombreuses années de publier de «fidèles rubriques», des «articles originaux», les «projets et dessins les plus marquants, les caricatures et les charges les plus signifiantes ainsi que les chansons et vaudevilles les plus répandus» (18). Parallèlement,comble de la modernité, les nouveautés de la mode sont publiées en illustrations dans Le Journal du luxe et des modes. Et ces deux organes de presse, tous deux aux mainsde l’éditeur de Weimar, Bertuch, ont un tel sentiment de leur importance qu’on n’hésite pas, non sans quelque provocation, à y soutenir que «l’écriture journalistique» est«la seule littérature actuelle qui mérite d’être retenue»( 19).

La simple énumeration fait clairement apparaître les deux branches du genre qui n’ont de cesse de se dissocier l’une de l’autre, jusqu’à ce que Heine réussisse à les fusionner en «genre heinéen». D’un côté on trouve le discours concernant la ville et l’histoire, discours à la fois rationnel, politique et démocratique. De l’autre le discours romantique, qui s’intéresse plus à la ville dans ses rapports à l’art, à la culture, à la science et aux moeurs et fait preuve d’une ouverture qui explique pourquoi le genre épistolaire a réussi à s’imposer face à une littérature urbaine plus ancienne étroitement liée à la topographie, à l’espace et à la seule description des moeurs. La lettre, en effet, en tant que forme de communication littéraire présupposant un changement de lieu, se caractérise par une dynamique, voire des capacités de mouvement, de médiation, de mise en relation face à une multitude de thèmes, de perspectives et d’optiques divers.

Ceci vaut tout particulièrement pour l’objet protéiforme et changeant qu’est la ville, tel que le décrit le prospectus de la revue Londres et Paris : «la gigantesque cornue Métropole où fermentent et bouillonnent, s’évaporent et se dissipent, se précipitent et se subliment toutes sortes de matières hétérogènes» (20), et qui, «en un espace réduit, concentre mille apparitions diverses. » Dans une lettre fictive destinée à l’écrivain Jean Paul, Ludwig Borne décrit la métropole en ces termes : Toutes les natures humaines dans leur diversité et leur perfectionnement, sous toutes lesformes, espèces, sous-espèces, espèces annexes ou en dégénérescence; toute la palette des désirs et des souffrances; les plaisirs, les privations et l’orchestration au grand complet des cris de liesse et de désespoir; la psychologie la plus approfondie; le registre entier des maladies du corps et de l’esprit humain; toute la sagesse et toute la folie; la moindre crainte et le plus petit espoir; tous les trésors de l’art et de la science; l’histoire la plus fidèle du passé, du présent et du futur; tout cela concentré dans un miroir magique. (21)

Avec les Lumières, la lettre qui, au départ, désignait une relation marchande et avait pour fonction de transmettre d’un lieu à l’autre et au plus vite des nouvelles importantes concernant les affaires, était devenue «une libre imitation de la conversation de qualité » (22) et par là-même une forme de communication « établissant une présence dialogique dans le processus d’écriture et de lecture» (23). Avec la période quisuit, celle de la Empfindsamkeit, de la sensibilité, la lettre se fait mode de relation subjectif entre les âmes et les coeurs. Momentanée, naturelle, authentique «empreinte de l’âme», dans le jeu de la présence et de l’absence, la subjectivité pose un regard qui alterne entre le moi et l’autre.

Depuis 1789, la lettre, forme de communication subjective qui inclut l’autre, s’ouvre sous forme de «Lettre de Paris» à l’histoire en mouvement, en l’occurrence à la Révolution. Elle rassemble et entrecroise des éléments très divers qu’elle met en relation, elle transcrit pour l’absent — le lecteur allemand — l’interaction du mouvement de la ville et de l’histoire et la traduit en une multitude de mouvements les plus divers : aller au-delà du simple geste d’écrire et du seul mouvement du corps, celui de la marche, de la flânerie, de la promenade à travers la ville, se laisser gagner au mouvement de l’esprit, c’est-à-dire des idées et de la pensée, au mouvement de l’âme et des sensations, c’est-à-dire de l’enthousiasme, de la colère, de l’indignation, au mouvement de la foule, celui de l’histoire, du temps, de la révolution et, pour finir, tenter d’engendrer le mouvement au moyen de l’agitation politique. Ainsi la forme de communication littéraire que constitue la lettre est littérature de mouvement par excellence,un genre parfaitement adapté à l’époque agitée et à l’accélération du temps qui touchent les écrivains allemands après 1830. C’est dans ce sens que Jeanette Wohlrecommande à l’écrivain Ludwig Borne, établi à Paris, d’utiliser à des fins littéraires

 Paris «d’où partent tous les mouvements du monde» (24) : «En cette époque si terriblement agitée, si riche en événements, on ne peut plus écrire de livres, restent les lettres, les lettres ! » (25)

Le livre, texte terminé, fini, prend un coup de vieux, on ne peut plus saisir en une description déterminée ou en un tableau achevé une dynamique urbaine et une dynamique historique qui ne cessent de se renforcer mutuellement. Ce constat, la revue Londres et Paris l’avait déjà fait à la fin du XVIIP siècle dans une analyse qui anticipe de quelque trente ans le manifeste de la Jeune Allemagne  Je peux dire, voilà comme les choses sont aujourd’hui [...] Quiconque écrit un livre làdessus n’érige que des pierres tombales. Par contre, un écrit qui se renouvelle périodiquement, se rajeunit au contact de ce qui est rajeunissant, prend son vol avec le génie de son temps et livre des tableaux aussi frais qu’il l’est lui-même [...] Il veut être vrai, il veut rendre fidèlement ce qu’un regard normal, pas particulièrement exercé, peut chaque jour découvrir sur place (26).

Le momentané, l’attention portée au présent immédiat, la rapidité, le sens de la prévision, mais aussi un texte ouvert, continu, la mise en écriture d’un temps encore non écrit, la présence sur les lieux, le désir d’authenticité et la confirmation par son vécu propre, ce sont là des termes qui renvoient directement au «genre heinéen» et qui constituent des éléments fondamentaux des correspondances parisiennes de Heine.

Goethe, lecteur des Lettres de Paris et de France en 1830 de Friedrich von Raumer, les caractérisait comme des «Documents de l’instant» (27). L’expression est proche de celle employée par Heine parlant d’« historiographie du présent»( 28) ou, à propos de Lutezia, de «livre d’histoire daguerréotypique » pouvant servir «de source aux historiens futurs » (29). Le rapprochement entre les deux formules révèle bien comment Heineconstruit les « Lettres de Paris » en genre heinéen autour du problème du rapport entre provisoire et durée qui leur est central. Heine cherche à le résoudre sur le plan historiographique, l’intégrant dans ses textes qu’il empêche de se démoder ou de se réduire à la simple expression du moment en les truffant de marques et de signes ouvrant sur l’avenir. Ce faisant, Heine préserve dans sa façon même d’écrire la marque du spontané, du mouvant, du précaire, du contradictoire, de l’imprévisible, bref de l’ouvert.

Non sans ironie, Heine remarque en 1832 qu’«il vit de bien grands événements à Paris et voit l’histoire universelle de ses propres yeux», ajoutant qu’«il finira pardevenir un grand historien» (30). Dans un commentaire à propos du journal Le Globe,

Goethe, lui aussi, lie cette visibilité de ce qui fait l’époque au lieu qu’est Paris, «là où l’esprit de l’époque se révèle dans toute sa clarté et sa terrible puissance»( 31). Jean Paul parle, lui, de Paris comme du «corps spatial» (3)2 de l’esprit de l’époque et Georg Forster déclare qu’«un bref séjour et un rapide coup d’oeil suffisent pour saisir ce qu’ailleurs on met des décennies à entrevoir, et pour déchiffrer non seulement l’esprit du présent mais aussi les signes du futur» (33). Forster est le premier des «correspondantl allemands  à Paris» (34) à faire explicitement le lien entre ville, temps historique, les marques de l’histoire et leur signification. Or c’est en écrivant ses lettres qu’il lie ces phénomènes entre eux. La présence dans l’espace de la ville débouche sur une présence temporelle, sur une actualité historique qui s’inscrit, se lit pour des absents dans la forme de communication qu’est la lettre et se déchiffre en regard du futur. Le glissement du spatial, la ville, au temporel, l’histoire, est facilité par la capacité inhérente à la lettre de rendre présent. Cette lisibilité devient la condition même de l’approche de la ville et de l’histoire.

Alors que, dans les Lettres de Paris ou sur la Révolution publiées sous forme de livres par les écrivains des Lumières/Aufklàrung, Campe, Halem, Oelsner, Forster,Rebmann ou Reichhardt, Paris apparaît comme la métropole historique dans sa double dimension à la fois universelle et future, image certes politiquement discutable mais reconnue dans les faits, les romantiques allemands, Kleist, Friedrich et August WilhelmSchlegel, Arnim, Chamisso, Grimm, Savigny et Uhland s’interdisent tout usage du genre «lettres de Paris» et du mythe qu’il génère de la «capitale de l’histoire». Revenant très consciemment à une correspondance de type privé, ils se soustraient à la domination de l’opinion publique, de la mode et de la sociabilité de salon régnant dans la ville. Ils écrivent en fait — et Kleist le premier — de véritables anti-lettres deParis (35) dans lesquelles les attentes sont systématiquement détruites ou bien, comme le fait Arnim dans ses «Récits sur les spectacles»( 36), ils abandonnent purement et simplement la forme épistolaire. Se détournant de l’histoire présente, ils s’attachent aux moeurs, à la culture, à la science et à l’art dans la grande ville.

La revue rédigée à Paris par Friedrich Schlegel, Europa, ne prétend à rien d’autre qu’«à être une correspondance imprimée à l’adresse de mes amis en Allemagne» (37). Paris, nous dit l’introduction rédigée sous forme d’un «voyage en France», est un lieu qui invite aux «réflexions les plus générales»( 38). Celles-ci ne se perdent pas dans l’abstraction, elles comportent plutôt, servies en cela par la censure napoléonnienne, nombre de messages cachés mais concrets. En plein coeur de Paris, que Schlegel taxe ironiquement de «capitale de l’univers» (39), la revue Europa a pour mission de susciter par une polémique « symphilosophique » un contre-projet à la métropole moderne et à ses relations avec l’art, la science et l’histoire. Chaque domaine, qu’il s’agisse de critique théâtrale, de géophysique ou d’analyse de l’art primitif européen, doit être une contribution à cette alternative à la modernité. Les romantiques allemands reconnaissent certes Paris comme «capitale moderne» mais refusent de lui faire allégeance. Ils nient la modernité que représente Paris et dissocient le romantisme allemand de l’ensemble de l’évolution artistique de l’Europe (40).

Le travail mené non sans ténacité par Heine a précisément consisté à neutraliser le modèle polémique créé par le romantisme allemand, tout en retenant beaucoup des romantiques eux-mêmes. Pour lui, comme pour eux, Paris reste l’incarnation de la vie moderne (41) mais, à la différence des romantiques, Heine l’accepte, faisant de ses lettres écrites de Paris le centre de l’opposition contre la littérature romantique et classique.

Aux éléments romantiques intégrés au «genre heinéen» viennent s’ajouter un certain nombre de préalables théoriques émanant des romantiques, telle la réflexion de Friedrich Schlegel sur une «théorie des villes» comme «élément important de la morale critique» (42), ou encore telle l’adoption, dans le cadre d’une philosophie de la nature, d’une écriture chiffrée et d’un système codé qui en facilite la lisibilité. Mais particulièrement innovants sont les théorèmes de Schlegel relatifs au lien entre l’historiographie et l’épi stolaire. Schlegel pose une question paradoxale à laquelle le «genre heinéen» semble, à travers Franzosische Zustànde et Lutezia, apporter une réponse littéraire : «existe-t-il des lettres objectives?» Et Schlegel d’ajouter : «une des formes les plus importantes du livre est la lettre». Cette lettre en forme de livre a la faculté de «refondre l’histoire». En tant que forme, Schlegel range la lettre dans la catégorie temporelle du présent. Alors même qu’il considère le code civil comme relevant du futur et la chonique comme forme du passé, il déclare à propos de la lettre : «lettre ou forme du présent, d’où Y éloignement justement pour motiver l’écriture, ce qui rend nécessaire le récit, surtout subjectif – autoinspection et description des souhaits. Lalettre est extrêmement romantique». (4).Avec leurs premiers écrits de Paris, les deux écrivains allemands établis à Paris, Ludwig Borne et Heinrich Heine, définissent leur place dans les différentes acceptions du genre «Lettres de Paris» existant depuis la fin du XVIIIe siècle. Tandis que Borneécrit que sa première visite a été consacrée aux lieux de la Révolution à Paris, Heine ne mentionne qu’une visite à la bibliothèque à la recherche du manuscrit Manesse.

L’un s’engage dans la voie des correspondances politiques, à l’instar des penseurs des Lumières, le second suit la trace des poètes et des savants romantiques venus à Paris. Le conflit, programmé, éclate dans la polémique qui oppose les deux auteurs, prenant entre autres la forme d’une controverse à propos du genre «Lettres de Paris» et de son mode d’écriture.

Les Lettres de Paris de Borne sont des lettres privées qui ont fait l’objet d’une publication. Heine, par contre, craignant que, face à l’« universel» (44), la subjectivité soit quelque peu dépassée, perçoit clairement la fragilité d’une forme épistolaire renouant avec le privé. À ses yeux, les Lettres de Paris de Borne en sont la meilleure preuve. «L’état d’agitation» de l’auteur, le récit extrêmement irrité et passionnémentrévolté, «haut en couleur» qu’il donne de la situation parisienne ne font que susciter de folles images [...] c’est là la limite qui sépare l’humour de la maison des fous [...] Il n’est pas rare de trouver dans les lettres de Borne les traces d’une vraie folie, sentiments et pensées nous font de telles grimaces qu’il faudrait leur passer la camisole de force ou qu’on devrait bien les mettre sous la douche (45).

Certes, Heine ne nie pas que, dans toute correspondance de Paris, le lieu joue toujours un rôle dans l’écriture; c’est même là un critère constant du genre, mais il retourne l’argument contre Borne. Chez celui-ci, remarque Heine : le temps, le lieu et le sujet ont non seulement favorisé l’humour mais l’ont même à vrai dire engendré [...] l’humour que nous trouvons dans les Lettres de Paris nous le devonsbien plus aux circonstances qu’au talent de leur auteur [...] Le correspondant parisien de la Révolution n’avait qu’à rapporter fidèlement [...] ce qu’il voyait et entendait, il atteignait ainsi de lui-même les meilleurs effets de l’humour. (46)

De même que la transcription fidèle de «l’ordre universel inversé»( 47) du Paris de la révolution de Juillet pouvait insuffler de l’humour dans l’écriture, de même, en 1789 déjà, Campe avait noté les changements dans les écrits rédigés à Paris comme autant de conséquences du renversement de «l’ordre politique». L’écroulement de l’ordre traditionnel dans le contexte de la grande ville occasionne – comme Campe le note dans sa première Lettre de Paris – un échec total des procédés d’observation et d’écriture traditionnels et nécessite même une réorganisation complète de l’écriture( 48.)Le fait que l’acte d’écrire soit ainsi bouleversé par la présence incontournable, quasi physique, de l’histoire et de la ville, l’intrusion de l’ordre de la rue dans la composition mêm e de la lettre devient le point de départ d’une écriture sur la métropole porteuse d’histoire qu’est Paris. Il n’y a plus de retrait possible, les inévitablesempiétements et ingérences de la ville et de l’histoire, on les admet, on les stylise même en motifs.

La proclamation que Heine fait dans sa série de comptes rendus intitulée FranzôsischeMaler sur la fin de la période artistique est un exemple frappant de cette coopération de la ville et de l’histoire au processus d’écriture, l’ordre de la rue venant déterminer l’ordre du texte. Le bruit de la rue prend les dimensions du «bruit discordant de l’histoire universelle» et finit par susciter des explications sur la façon de révolutionner l’art :En ce moment même j’entends là-dehors, plus tonitruant et plus étourdissant que jamais, ce bruit discordant, ce vacarme qui me tourne la tête. (49)

Un tel bruit jette le trouble et le désordre dans les pensées et les images.( 50) II faut presque faire preuve d’un égoïsme à la Goethe pour arriver à jouir pleinement,sereinement de l’art, et je ressens en cet instant même combien la critique artistique estici difficile. Hier, après que je me fus aventuré entre temps sur les grands boulevards,où j’ai vu s’écrouler un homme tout pâle mourant de faim et de misère, j’ai tenu malgré tout à continuer dans la rédaction de mon compte rendu. Mais si, d’un seul coup, c’était tout un peuple qui s’écroulait sur les grands boulevards de l’Europe, alors il sera impossible de continuer à écrire. Quand les larmes voilent les yeux du critique, son jugement n’a plus guère de valeur. (51)

À la différence de Campe, Lichtenberg et même Heine, le romantique Clemens Brentano se défend de succomber aux charmes d’une ville qui l’irrite au plus haut degré. Lui aussi remarque la façon dont le mouvement propre à la ville se déporte jusque dans les pensées, les sentiments et l’écriture : «l’agitation qui animait la rue se communiqua à moi et mes pensées se pressèrent dans le plus grand désordre à l’imagede ceux qui me dépassaient en toute hâte» (52). Même la fenêtre fermée, il n’échappe pas au bruit et au mouvement de la ville, mais il juge négativement l’inévitable ingérence de la ville dans la composition d’un de ses textes parisiens : Comment, avec ce poids de tout ce qui se passe à l’extérieur, l’individu peut-il arriver à se concentrer sur lui-même? Bien des choses qui, auparavant, m’étaient restées mystérieuses, m’ apparurent tout à fait naturelles quand je songeai que tout ce que pense et réfléchit un esprit parisien se fait dans le bruit de la rue qui monte jusqu’à lui et domineses pensées. Et, comme à bien d’autres dans ce cas, il advient qu’il s’imagine noter ses propres réflexions alors que ce n’était rien d’autre que l’écho du vacarme dans la rue et le bourdonnement de ce qu’il avait entendu dans les salons. (53)

Si diverses et nombreuses qu’aient pu être les lettres écrites de Paris par des Allemands – de sorte que l’on peut à juste titre parler d’une forme discursive spécifiquede la description allemande de Paris sous forme de correspondance —, c’est à Heine que revient le mérite d’avoir donné à ce genre sa marque propre et son crédit dans la littérature mondiale.

La construction du « genre heinéen » réunit certains éléments du discours sur Paris des romantiques et des «Aufkldrer», non sans quelques restrictions. Heine fait coïncider ju sque dans son mode d’écriture la métropole de l’histoire et la question de l’art, il y ajoute sa maîtrise des diverses et subtiles nuances du discours, le jeu artistique et l’engagement calculé de toutes les potentialités littéraires de ce dernier. Usant du geste, de la citation ou de l’allusion spirituelles, Heine exploite toute la gamme des correspondances parisiennes. Cela commence, du côté subjectif, en touchant aux choses intimes, puis on passe du «constat permanent de la personnalité, afin d’éveiller la faculté de jugement de chaque lecteur » (54 )au comportement du citoyen. Cela continue, sur un plan plus général, avec la description et l’analyse de situations données et aboutit, par-delà diagnostics et pronostics, à l’écriture au jour le jour et au rapport minutieux sur la ville et l’époque sans que, pour autant, la subjectivité se perde au profit d’une «écriture automatique». Heine tient à la qualité d’auteur, à l’ordonnancement d’un text e par l’écrivain et à l’esprit ouvert sur le futur (55). Il met à profit la divergence qui, au sein du genre, oppose lettre privée et lettre publique et laisse s’exprimer sentiments et émotions.

Il développe son mode d’écriture en prenant en compte le fait que la subjectivité puisse être dépassée par l’histoire  En notre folle époque il est plus difficile que jamais d’écrire des lettres si l’on n’a pas simplement à dire, raconter, demander ou offrir quelque chose de bien précis. L’universest d evenu trop vaste pour qu’on puisse en discuter par lettre, ce qui nous importe personnellement est trop insignifiant au regard des grandes choses qui se font chaque jour sans que nous intervenions.( 56)

À la différence de Borne, les correspondances journalistiques de Heine ne sont pas au départ des lettres privées. Ses chroniques épistolaires font la part du rôle pris par le discours tant historique qu’urbain, mettent l’accent sur le général et enregistrent minutieusement « dans le constat de la personnalité » (57) chaque fois la perspective, le temps et le lieu sur lesquels repose le récit. Ainsi naissent nombre de textes en continu, auximplications multiples se référant avant tout et toujours à sa propre façon de voir et d’entendre, instances qui, depuis Hérodote, fondent la crédibilité de l’historien. Cette correspondance de Paris qui se développe ainsi sous forme de «lettres objectives»( 58) au sens que Schlegel donnait à ce terme, Heine la structure, selon sa définition propre, en «une historiographie du présent» (59). Ce faisant, il résout le théorème romantique posant le problème de la relation entre lettre, histoire et dimension temporelle du présent. Les Lettres de Paris conçues comme «historiographie du présent» fixent par l’écriture et introduisent en littérature, dans le contexte de la grande ville, l’histoire du temps présent mouvante, non encore écrite, ouverte au futur.

Heine met à profit sur le plan littéraire ce à quoi la science historique naissante renonce précisément en limitant l’histoire au seul passé. Avec ses correspondances parisiennes, il prend le contre-pied d’une conception qui assimile l’histoire à une histoire passée, écrite et scientifiquement reconnue. Il occupe littérairement la place duprésent laissée vacante par une histoire naissante qui se veut scientifique et qui revendique l’objectivité par sa méthode. Heine, à l’inverse, ouvre le présent à la littérature et à ses formes de liberalisation. En même temps il se retourne contre touteobjectivisation de l’information destinée à nourrir «l’historiographie du jour» dans la presse. Mais il ne se contente pas d’ouvrir avec le temps présent un champ nouveau à la littérature. Celle-ci à son tour est amenée à exploiter le présent, sa tâche étant, selon Heine, de faire progresser la compréhension de ce présent (60).

Une fois de plus le romantisme allemand joue ici un rôle déterminant dans l’expression du «genre heinéen». Ludwig Borne est le premier parmi les écrivains àtransposer une nature lisible à travers le système chiffré et codé propre à la philosophie de la nature des romantiques en un mode de lecture de la ville et de l’histoire (61). Heine va plus loin encore et en fait un processus d’écriture et d’interprétation général (62),mais ni Borne ni Heine ne se contentent de déchiffrer la ville comme un texte urbain.

Ce qu’ils nous font comprendre à travers les signes et lire dans l’écrit, c’est, dans ce lieu d’histoire qu’est Paris, ce «centre du mouvement [...] dans une époque agitée» (63), le texte d’une histoire encore non écrite, ouverte à toute interprétation et mouvante, texte qui s’est peu à peu sédimenté dans les places, les bâtiments, les rues de Paris et dont on saisit les traces dans les visages et l’attitude de ses habitants, dans lesmimiques de ses hommes politiques et de son souverain. Heine et Borne déchiffrent la ville au premier chef comme un texte historique. La forme livresque prise par les Lettres de Paris devient avec eux un livre d’histoire qui transpose les Allemands dans l’histoire la plus actuelle de la France et dans la métropole Paris, et cherche à en faire par la lecture «des contemporains d’eux-mêmes» (64).

Avec Rousseau, Diderot, Restif de la Bretonne et surtout Mercier, tout un discours sur Paris la grande ville avait vu le jour dans la littérature française du XVIIIe siècle. Vers 1830 ce discours trouve place dans les ouvrages relevant de l’art esthétique. Le mythe de Paris jaillit dans sa vivante pluralité des romans de Hugo et de Balzac, mais aussi de ceux de Sue, du lyrisme de Baudelaire comme des caricatures de Daumier ou de Grandville, c’est-à-dire du jeu entre l’art et le genre journalistique. De manière quasiment pararallèle, on voit, du côté de la littérature allemande, se développer dansles correspondances de Paris une tendance à une nouvelle forme d’écriture. C’est elle qui s’affirme, au moment même où paraît la littérature poétique sur Paris en 1830, avec toute sa revendication esthétique et un style clairement profilé dans les écrits deHeinrich Heine. Dans le spectre de communication largement ouvert par les correspondances sur les villes, le concept spéculatif d’histoire, l’histoire en train de se faire, que l’on se remémore ou dont on pronostique la venue et l’empirie esthétiquement perceptible de la grande ville fusionnent en une forme littéraire urbaine de communicationH.e ine y voit non seulement la fin de l’art classique et romantique mais, audelà,l’esthétique en soi y devient visible comme phénomène limite de l’historique( 65).

1. Lettre de Heinrich Heine à Karl August Varnhagen von Ense, mai 1832, dans Heinrich Heine, Briefe, hg. v. Friedrich Hirth, 1. Bd., 2 t., Mainz, 1965, p. 21.

 2. Wolfgang Preisendanz, «Der Sinn der Schreibart in den Berichten aus Paris 1840-1843 « Lutezia »», dans W. P., Heinrich Heine, Werkstrukturen und Epochenbezuge, Miinchen, 1973, p. 69.

 3. Karlheinz Stierle, Der Mythos von Paris. Zeichen und Bewufitsein der Stadt, Mtinchen, 1993, p. 321. Ce dernier mentionne non sans quelque condescendance «la longue tradition, dans l’ensemble insignifiante, des Lettres de Paris allemandes » (p. 295).

 4. Lettre de Heinrich Heine à Julius Campe, avril 1854, dans Heinrich Heine, Briefe, op. cit., p. 503.

 5. Heinrich Heine, Franzôsische Maler. Gemâldeausstellung in Paris 1831, dans Heinrich Heine, Sàmtliche Schriften, Munchen, hg. v. Klaus Briegleb, t. 2, 1971, p. 72.

6. Johann Wolfgang Goethe, Einleitung, dans Propylâen, Tubingen, 1798, t. 1, p. XXXVI.

 7. Karlheinz Stierle, Der Mythos von Paris, op. cit., p. 304-336.

 8. Ibid.

 9. Hugo Wittmann, «Paris in deutschen Schilderungen (1798-1814)», dans Westermanns lllusîrierte Deutsche Monatshefte, t. 50, avril-sept. 1881, p. 343.

 10. Ibid.

 11 Heinrich Steffens, Was ich erlebte, hg. v. W. A. Koch, Leipzig, 1938, p. 380.

 12 Johann Wolfgang Goethe, Literarischer Sansculottismus, dans Goethes Werke, hg. v. Erich Trunz,12 t., Hamburg, 1963, p. 241.

 13. Ludwig Borne, Schilderungen aus Paris, dans Ludwig Borne, Sàmtliche Schriften, hg. v. Inge undPeter Rippmann, 2 t., Diisseldorf, 1964, p. 41.

 14 Lettre de Karl Rosenkranz à Karl August Varnhagen von Ense, 29 octobre 1844, dans Briefwechsel zwischen Karl Rosenkranz und Varnhagen von Ense, hg. v. A. Warda, Kônigsberg 1926, p. 138

15. Ingrid Oesterle, «Paris – das moderne Rom?», dans Rom – Paris – London. Erfahrung und Selbsterfahrung deutscher Schriftsteller in den fremden Metropolen, hg. v. Conrad Wiedemann, Stuttgart, 1988, p. 383-398.

16. Voir note 6, ibid.

17. Cette définition du rôle de Paris a été donnée, deux ans avant la Révolution par Heinrich Storch, Skizzen, Szenen und Bemerkungen auf einer Reise durch Frankreich gesammelt, Heidelberg 1787, p. 211. Elle reste valable pour le Paris du début du XIXe siècle et jusqu’au milieu du siècle.

18. London und Paris, Weimar 1798, p. 5 et suiv.

19. Ibid.

20. Ibid.

21. Ludwig Borne, [Paris]. [Fragment d'une lettre fictive], dans Ludwig Borne, Sàmtliche Schriften, op.cit., t. 1, p. 1181.

22. Christian Fiïrchtegott Gellert, Briefe, nebst einer praktischen Abhandlung von dem guten Geschmack in Brief en, Leipzig, 1751, p. 3.

23. Wilhelm Vosskamp, «Dialogische Vergegenwârtigung beim Schreiben und Lesen. Zur Poetik desBriefromans im 18. Jahrhundert», dans Deutsche Viertelsjahresschrift (DVjS), 45. Jg, n° 45, Stuttgart, 1971.

24. Lettre de Ludwig Borne à Jeanette Wohl, 1er octobre 1830, dans Ludwig Borne, Sàmtliche Schriften(Anm. 13), t. 4, p. 1141.

25. Lettre de Jeanette Wohl à Ludwig Borne, 12 novembre 1830, dans Briefe der Frau Jeanette Straufi-Wohl an Borne, hg. v. E. Mentzel, Berlin, 1907, p. 165.

26. London und Paris, op. cit.

27. Johann Wolfgang Goethe, Tagebiicher, 20 décembre 1831, dans Goethes Werke, hg. im Auftrag derGroBherzogin Sophie von Saehsen, 3. Abth., t. 13., Weimar, 1903, p. 192.

28. Lettre de Heinrich Heine à Friedrich Thiersch, 15 mars 1832, dans Heinrich Heine, Briefe, op. cit.,p. 17.

29. Heinrich Heine, Lutetia. Zuneignungsbrief, dans Heinrich Heine, Sàmtliche Schriften, op. cit., t. 5,

p. 239. Goethe parle lui aussi en se référant aux «Lettres de Paris et de France en 1830» «de leur importance pour l’avenir; elles apparaîtront plus tard comme très précieuses, car on ne peut en imaginer les effetset contre-effets dans leur singulière réalité». Voir note 27, ibid.

30. Lettre de Heinrich Heine à Karl August Varnhagen von Ense, 1er avril 1831, dans Heinrich Heine,Briefe (Anm. 1), Bd. 1, 1 t., p. 477.

31. À propos de la revue Le Globe, Lettre de Johann Wolfgang Goethe à Graf Kaspar v. Sternberg, 26 septembre 1826, dans Goethes Werke (Anm. 27), 4. Abth., 41. Bd., p. 167.

32. Jean Paul, Levana oder Erziehlehre, dans Jean Paul, Werke, hg. v. Norbert Miller, 5. Bd., Darmstadt, 1967, p. 568.

33. Georg Forster, Parisische Umrisse, dans Forsters Werke in 2 Bdn., hg. v. Gerhard Steiner, 1. Bd.,Berlin, 1968, p. 215.

34. C’est ainsi que Forster se désigne lui-même dans «Anmerkung des Einsenders» (voir note 33), ibid., p. 287.

35. Voir en particulier la lettre de Heinrich Heine von Kleist à Luise von Zenge, 16 août 1801, dans H. von Kleist, Sàmtliche Werke und Brief e, hg. v. Helmut Sembdner, Miinchen, 1985, p. 685 et suiv.

36. Achim von Arnim, «Erzàhlungen von Schauspielen», dans Europa, hg. v. Friedrich Schlegel, Frankfurt a. M., 1803, 2 t. p. 140-192 [Reprint Darmstadt 1973].

37. Ernst Behler, «Europa. Die Geschichte einer Zeitschrift», dans Europa, op. cit., p. 15.

38. Ibid., p. 30.

39. Ibid.

40. Ingrid Oesterle, «Paris, die Mode und das Moderne», dans Nachmàrz, hg. v. Thomas Koebneru. Sigrid Weigel, Opladen, 1996, p. 163 et suiv.

41. Heinrich Heine, Franzosische Zustànde, dans Heinrich Heine, Sàmtliche Schriften, op. cit., t. 2, p. 134.

42. Friedrich Schlegel, Philosophische Lehrjahre 1796-1806, dans Kritische Friedrich-Schlegel-Ausgabe, 18. Bd., 2. Abh., t. 1., Munchen, 1963, p. 200.

43. Ibid., p. 494.

44. Voir note 30, ibid.

45. Heinrich Heine, Ludwig Borne, Eine Denkschrift, dans Heinrich Heine, Sàmtliche Schriften, op. cit.,t. 4., p. 103.

46. Ibid.

47. Ibid.

48. Joachim Heinrich Campe, Brief e aus Paris zur Zeit der Revolution geschrieben, Hildesheim, 1977[reprint de l'édition de Braunschweig 1790], p. 1-4.

49. Heinrich Heine, Franzôsische Maler, dans Heinrich Heine, Sâmtliche Schriften, op. cit., p. 69.

50. Ibid.

51. Ibid., p. 71.

52. Clemens Brentano, Bilder und Gespràche aus Paris, dans Clemens Brentano, Sâmtliche Werke und Briefe, hg. v. Jiirgen Behrens u. a., 22, t. 1, Stuttgart, 1985, p. 600.

53. Ibid., p. 601.

54. Heinrich Heine, Ludwig Borne, dans Heinrich Heine, op. cit., t. 4., p. 128.

55. Voir note 29, ibid.

56. Voir note 30, ibid.

57. Voir note 54, ibid.

58. Voir note 43, ibid.

59. Voir note 28, ibid.

60. Heinrich Heine, Franzôsische Zustànde, dans Heinrich Heine, Sàmtliche Schriften, op. cit., t. 2.,p. 164.

61. Ludwig Borne, Schilderungen aus Paris, dans Ludwig Borne, Sàmtliche Schriften, op. cit., p. 34 :«Paris est un livre ouvert, se promener dans ses rues c’est lire» (Ein aufgeschlagenes Buch ist Paris zunennen, durch seine StraBen wandern heiBt lesen).

62. Sur ce point voir l’analyse pionnière de Wolfgang Preisendanz, Der Funktionsiibergang von Dichtungund Publizistik, op. cit., p. 43. À propos de la lisibilité de la ville : Karlheinz Stierle, Der Mythos von

Paris, op. cit., p. 306.

63. Jeanette Wohl à Ludwig Borne, 17 décembre 1830, dans Briefe, op. cit., p. 180.

64. Remarque qui reprend la réflexion de Goethe sur les romantiques italiens qui «plongent dans la vieafin de faire de tout un chacun un contemporain d’eux-mêmes» (ins Leben eingreifen, einen jeden zum Zeitgenossen seiner selbst machen). Johann Wolfgang Goethe, Klassiker und Romantiker in Italien sich heftig bekampfend, dans Goethes Werke, op. cit., 1. Abth., 41. Bd., p. 139.

65. Wolfgang Preisendanz, Der Funktionsiibergang von Dichtung und Publizistik, op. cit., p. 374.

 

Retour sur le projet d’histoireetsociete, sur la politque, l’art et la vie du peuple par Danielle Bleitrach

Retour sur le projet d’histoireetsociete, sur la politque, l’art et la vie du peuple par Danielle Bleitrach

 

Il faut que je me reprenne et que je recadre le projet que j’ai voulu mettre en oeuvre en créant ce blog.

 Je suis, sous l’influence des événements, en train de me laisser emporter par la mêlée et de là  dans la vase du marigot de la politique ordinaire.  Les lâchetés  françaises me metttent hors de moi, entre les joies de la conquête de Tripoli, et au passage quelques pogromes contre des immigrés africains et la bataille de nains de la présidentielle, jai envie de tirer dans le tas.Que m’importe dans le fond cette politique de comptoir outre le fait que je n’y puis rien, c’est une perte de temps considérable dans un tel contexte. Ce fut ce constat qui m’incita à abandonner le blog Changement de société. Il devenait évident que l’hypothèse d’un changement de société s’éloignait, en revanche  choisir l’histoire à pas lent, celle où se dégagent des lignes forces pouvait présenter un intérêt. Je veux revenir sur le sens de ce blog et je le ferais à partir d’une lecture que je vous ai déjà recommandé: Heinrich Heine Lutetia (1), correspondance sur la politique, l’art et la vie du peuple.

Reconnaissez qu’il y a là une bonne définition d‘Histoireetsociete: « Correspondance sur la politique, l’art et la vie du peuple. » Avec au centre un combat, affirmer que l’Art n’est pas un supplément d’âme mais un point de capiton entre l’histoire de l’humanité et l’instant sensible et visionnaire de la vie quotidienne des peuples, l’ art flâne dans les rues et relève ci et là ce qui annonce demain.

L’ETAT DE LA FRANCE HIER ET AUJOURD’HUI, LE PEUPLE ICI ET AILLEURS

J’ai terminé un précédent article sur la description que Heine fait de la foule parisienne et de la tension qui l’habite devant les vitrines de Nouvel an. Heine n’est pas Karl Marx, il n’est pas animé par une confiance inébranlable dans la mission émancipatrice du prolétariat, d’un côté il  raille avec beaucoup d’esprit et d’une manière aussi impitoyable que Marx les hypocrisies de cette société bourgeoise de la monarchie de juillet, il se moque tout autant des républicains qui ne pensent qu’à sauver la propriété mais de l’autre, il contemple avec inquiétude ce peuple qui n’a ni projet, ni autre aspiration qu’à partager la jouissance.. Questions qui n’ont en rien perdu leur pertinence.

Heine, sous la pression de l’histoire vécue, va faire de Paris, «Capitale de l’univers», une lecture non plus topographique mais historique. De ce fait, il donne aux Lettres de Paris un véritable statut littéraire, celui de transmettre au plus près le vécu de l’histoire. En même temps que «l’historiographie du présent» entre dans le champ de la littérature, cette dernière s’ouvre à l’histoire du présent. Je voudrais que ce blog se situe dans cette filiation à travers la littérature, la peinture, la photographie mais aussi et surtout le cinéma.

Nous avons dit à propos des émeutes de Grande Bretagne mais aussi de leur pendant soft les Indignés à quel point il y avait là le témoignage d’une génération en apesanteur politique et en état de manque consumériste. C’est là que le regard de Heine peut nous aider à décrypter ce que nous vivons le nez sur l’événement. D’abord en acceptant une certaine analogie tout en étant conscients que l’histoire est la science des faits qui ne se répétent jamais.

Nous sommes déjà pour moi dans l’actualité, les Révolutions arabes du printemps ayant remis en selle un acteur que l’on croyait oublié: le peuple. Mais les Chinois écrivent là-dessus des choses tout à fait intéressantes: ces révolutions arabes souffrent d’une absence de perspectives et de projet et elles seront aisément dupées et récupérées tant elles sont divisables par leurs archaïsmes, par leur structures  tribales qui multiplient les antagonismes, mais aussi par l’aspiration à la jouissance qui fait de l’occident un horizon mythique.

Heine pour décrire l’état politique de la monarchie de juillet a des descriptions saisissantes:

« Je n’attends pas grand chose de bien réjouissant de la session de la Chambre des députés qui vient de s’ouvrir. Nous ne verrons là que querelles mesquines, disputes personnelles et impuissance, si ce n’est à la fin une stagnation complète. En effet, une Chambre doit renfermer des partis compacts, sans quoi toute la machinerie parlementaire ne saurait foctionner. Si chaque député fait valoir une opinion singulière, différente et isolée, il ne pourra jamais en résulter un vote susceptible d’être regardé, ne serait-ce que tant soit peu comme l’expression d’une volonté commune, et pourtant c’est une condition essentielle du système représentatif qu’une telle volonté commune se manifeste. Tout comme l’ensemble de la société française, la Chambre s’est décomposée en tant de fractions et de parcelles qu’il n’y a plus là deux personnes dont les opinions se rejoignent tout à fait (…) Mais où mène cet éclatement de tous les liens de la pensée, ce particularisme, cette extinction de tout esprit de corps qui est la mort morale d’un peuple? – C’est le culte de l’intérêt matériel, de l’égoïsme, de l’argent qui a amené cet état de chose. »p.158

Vous reconnaitrez que la description est saisissante, et que l’analogie avec la période contemporaine s’impose : aujourd’hui de la même manière toutes les institutions, toutes les forces politiques sont la proie de cette décomposition accélérée, cela s’étend depuis le sommet de l’Etat jusqu’à l’Université du PS et la fête de l’humanité. Heine poursuit sa description et ajoute que quand un peuple s’endort dans la mesquinerie et les divisions, il se trouve des réveilleurs bien dangereux. Quand il s’enquiert du lieu où veillent « ces réveilleurs » on lui indique l’armée, là où couvent encore les vertus civiques. Nous avons déjà vécu ce refuge bonapartiste avec l’appel au Général DeGaulle en 1958 face à la débâcle de l’Empire colonial, à la montée des luttes revendicatives et des Chambres en décomposition, De Gaulle  nous a concoté cette Constitution, le mal s’est aggravé mais le Président actuel a retrouvé pour défendre les égoïsmes et l’argent les joies du Bonapartisme, le coup de clairon devant lequel la France se met au gardeà vous.

Si l’analogie n’a qu’une vertu  dans la rupture épistmologique par rapport aux idées reçues,  le début d’une prise de conscience de la décomposition actuellenous pouvons plus attendre d’une lecture de  Heine parce que c’est un artiste, un grand écrivain avec une sensibilité forte et sans y songer il met en place  une méthode beaucoup plus visionnaire qui articule la longue histoire de l’humanité, de son aspiration à la liberté, avec l’état réel du peuple, cette foule dont il tente de comprendre les humeurs.

D’abord se situer grâce à la culture, à la contemplation des oeuvres, à la lecture des penseurs dans l’Histoire dans sa longue durée. S’interroger non sur l’immédiat mais en quoi  notre conception de la politique, de la civilisation retrouve des temps anciens, il note la mode de la Renaissance par exemple: « Dans les formes de l’art etde la vie qui doivent leur existence aventureuse à l’union de ces éléments si hétérogènes réside une si douce et si mélancolique facétie, un si ironique baiser de réconciliation, ainsi qu’une exhubérance florissante, un effroi élégant qui s’empare de nous subrepticement nous ne savons comment ». p.149, c’est ce que je cherche au cinéma, plus encore que dans les expositions ou dans la  littérature à percevoir ce qui dans l’Histoire, dans les vieux films nous alerte sur les  lignes forces d’un présent qui s’esquisse. Le cinéma en outre est en train de nous faire vivre simultanément sur toute la planète ce recyclage permanent des émotions, des peurs et des espérances de l’humanité. Paris n’est plus la capitale de l’Univers, celle-ci est désormais une ville globale selon le concept de Saskia Sasen. La ville demeure puisque pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la population urbaine dépasse la population rurale.. Cela devient de gigantesques conurbations avec des liens de transport et de communication mais aussi des espaces de misère avec un prolétariat rejeté sans espoir de travail. qui lui même a la même mobilité.

Alors cette plongée dans le temps permet de dialoguer sur un travail proche qui s’opère dans d’autres civilisations, j’ai déjà expliqué ça à propos de The murderer et le cinéma coréen, The murderer paraît céder à Hollywood, à son rythme, mais il y a aussi en fond les peuples de l’organisation de Coopération de ShanghaÏ confrontés au mirage de l’amollissement et de la perte de valeurs de la Corée du Sud. L’objectivité d’une situation historique avec la subjectivité du créateur directement branché sur le desespoir de l’individu comme dans Melancholia… Lier Marx et Freud, tout en priviligiant le langage de la création…

Il y a la nécessaire compréhension de l’effort dément accompli pour sortir du sous-déloppement, les contradictions de leur propre effort, les peurs, les réconcliations. ici même j’ai reproduit un texte d’Alain Gresh sur la manière dont Karl Marx à partir de la Guerre de l’opium évolue dans sa conception trop hégélienne du développement des civilisations. Alors qu’il voyait dans l’arrivée des Anglais en Inde la première révolution qu’ait connu ce pays, il se rend compte que ce progrès n’en est pas un et il va avoir un regard plus ouvert sur « les marges ». Donc je proposerais pour ce blog non seulement le regard que Heine préconise dans le temps mais celui qui nous est imposé dans l’espace par les processus dans lesquels nous sommes pris et qu’il nous faut comprendre non par analogie mais en cherchant la singularité de ce à quoi nous sommes confrontés.

A ce titre la question de l’événement soulevée par Badiou est fondamentale, je l’ai abordée par rapport au nazisme. Mais on pourrait s’interroge sur « la prise de Tripoli » , sommes-nous devant un événement quelque chose de susceptible de correspondre à l’aspiration de changement, la fine pointe des « révolutions arabes » ? Poser la question c’est y répondre, nous sommes comme le nazisme en son temps dans un simulacre d’événement révolutionnaire, une tentative de bloquer un processus, de le dévoyer pour maintenir un rapport de classe, un impérialisme. Il y a non seulement la nécessité d’en finir avec les simulacres d’événements, ceux qui se multiplient au jour le jour pour créer le leurre du changement alors qu’il n’y a là qu’entretien de l’ordre ancien. La manière par exemple dont on nous rejoue sans cesse la comédie du dictateur qui serait un « nouvel Hitler »… La politique politicienne qui règne en France , celle qui ne cesse de produire des décompositions mesquines est en plein simulacre comme la monarchie de juillet décrite par Heine….

L’analogie historique ne suffit pas pour tenter de saisir où en sont les peuples…

La méthode que je prétends suivre ici et dont je me suis toujours trouvé bien est aussi et d’abord une attention à la foule de mes contemporains, le contraire de l’attitude du touriste pressé, celle du flâneur que Heine adopte dans les rues de Paris. Non seulement tout ce que je viens de décrire ce travail de tous les moments pour comprendre mon siècle dans le temps et dans l’espace est très lourd mais ce qui prend le plus de temps est l’essentiel, il faut être un flâneur.

LE FLÂNEUR ET LE VISIONNAIRE

 Heine prend ses distances avec la politique politicienne et, comme le fera plus tard Walter Benjamin suivant en cela Baudelaire et Edgard Poe, il revendique le regard du flâneur, celui d’Aragon dans le paysan de Paris.  Ce flâneur qui n’a pas  la courte vue partisane des politiciens croit voir s’annoncer « le règne des communistes »,  «  qui sera de courte durée mais une véritable tragédie…  elle émouvra et purifiera les cœurs », on songe bien sûr à la Commune de Paris et à la Semaine sanglante…

Le flâneur  qui observe la foule anonyme lit l’avenir plus sûrement que tous les politiciens de comptoir même si « Les dernières affaires politiques pourraient dessiller les  yeux à certains, mais l’aveuglement est bien trop agréable. » En effet, il est tellement agréable de se congratuler entre soi, d’aller sur les plateaux de télévision réciter des discours convenus même et surtout quand on joue les provocateurs. Dans la foule, Heine lit ce qui le hante et dont il ne sait s’il doit le craindre ou l’espérer : « Il ne s’agit plus de l’égalité des droits, mais d’égalité de jouissance sur cette terre(…) De plusieurs côtés, on entend dire que la guerre est un bon dérivatif à de tels ferments de destruction. Mais cela ne serait-il pas conjurer Satan par Belzébuth ? »

Et ces sensations qui l’envahissent au spectacle de la foule jouisseuse culminent tout à coup quand il contemple l’obélisque de Louxor arraché à son contexte, violemment transplanté dans un contexte qui ne lui convient pas, « le bruit  court qu’il vacille sur son socle« . Suit un long passage sur ces transplantations coloniales des conquêtes en Orient.

 De là, de ces colonnes vacillantes dans un pays où tout ne cesse de vaciller il passe à la colonne Vendôme. « Est-elle bien fixée ? Je l’ignore, mais elle est sa place, en harmonie avec son environnement. Elle prend fidèlement racine dans le sol national et quiconque se repose sur elle a un appui solide. Tout à fait solide?  Non ici en France, Rien ne tient tout à fait solidement. Une fois déjà, il est arrivé que la tempête arrache le chapiteau, l’homme de fer du chapiteau(2), du sommet de la colonne Vendôme, et dans le cas où les communistes accéderaient au pouvoir, il devrait se reproduire la même chose, à moins que la frénésie d’égalité radicale ne fasse s’effondrer la colonne elle-même et que ce monument et symbole de prétention ne disparaisse lui aussi de la surface terrestre: aucun homme et aucune oeuvre humaine ne devront dépasser une mesure communale précise, et la sculpture comme la poèsie épique seront menacées de ruine. « A quoi bon un nouveau monument à la gloire d’ambitieux assassins des peuples ? » entendis-je quelqu’un s’écrier récemment lors du concours de projets pour le mausolée de l’empereur, « cela coûte de l’argent au peuple qui se meurt, et nous le détruirons de toute façon le jour venu! »

Quand on lit ces lignes l’histoire, ce qu’il est advenu se bouscule au portillon… MOnsieur Thiers faisant revenir les cendres de l’Empereur sous Louis Philippe, l’Empire terminant la révolution de 1848 par un coup d’Etat, la guerre, la Commune de Paris et Courbet ministre de la culture poursuivi jusqu’à la mort par la haine des Versaillais, on se dit qu’il y a dans cette méthode non formulée à laquelle Heine nous invite pour dégager dans le marais d’une histoire sans issue quelques lignes forces, un aspect visionnaire qui tient tout entier à cette interogation sur la relation entre la politque, l’art et la vie des peuples.

 Lors de l’insurrection de la  Commune de Paris, le peintre Gustave Courbet adresse une pétition au gouvernement de la défense nationale le 14 septembre 1870, demandant « à déboulonner la colonne, ou qu’il veuille bien lui-même en prendre l’initiative, en chargeant de ce soin l’administration du Musée d’artillerie, et en faisant transporter les matériaux« . Il n’a en fait que l’intention de la faire reconstruire aux Invalides. La Commune de Paris au pouvoir le peuple ira plus loin:

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale de la place Vendôme est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus, un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes de la République française, la fraternité, décrète : article unique – La colonne Vendôme sera démolie. »

Le 16 mai 1871, la colonne est abattue, non sans difficulté. Les plaques de bronze sont récupérées.

 Après la chute de la Commune, le nouveau président de la République, le maréchal de Mac-Mahon, un infâme crétin, décide en mai 1873, de faire reconstruire la Colonne Vendôme aux frais de Gustave Courbet (soit plus de 323 000 francs selon le devis établi). Gustave Courbet obtient de payer près de 10 000 francs par an pendant 33 ans, mais meurt avant d’avoir payé la première traite.

 Et là, la flâneuse que je suis revois l’exposition sur Courbet au Grand Palais, je l’ai trouvé par parenthèse trop encombrée, Courbet a besoin d’espace. Il est contenu dans ce petit tableau que j’ai placé en illustration de l’article, Courbet saluant la mer à Palavas, la joie, la puissance et la liberté.   J’ai été émue aux larmes par  la dernière salle, celle où le peintre, cette force de la nature, cet homme  superbe, est en prison, puis en sort, il est devenu obèse, ivrogne, acculé au désespoir par la haine des possédants qui ont prétendu lui faire payer la destruction de la colonne Vendôme. J’ai dans les yeux ces peintures de  la fin, ces poissons morts, ces fruits tavelés. Il ne contrôlait même plus sa production, il laissait signer par d’autres ses tableaux, il était anéânti mais il a eu encore la force de mourir avant d’avoir payé la première traite pour la destruction de la colonne Vendôme… Encore un vaincu…

Voilà pourquoi je vous ai invités dans ce blog à retrouver l’invite de Walter Benjamin » que les tombeaux s’ouvrent et que les vaincus en sortent » pour revendiquer une autre histoire, une autre compréhension du monde.

Je ne veux plus perdre mon temps dans des querelles dérisoires… Ce blog sera ce qu’il doit être et pas le dépotoir d’un monde qui doit mourir…

Danielle Bleitrach

(1) Bien sûr il s’agit de Lutèce, le noyau de Paris cher à Julien l’apostat (un de mes héros historiques un vaincu bien sûr), mais on ne peut s’empêcher au Lutezia occupé par les armées nazies et les collaborateurs.

(2)L’ homme de fer du chapiteau: Napoléon dont la statue fut arrachée après sa défaite en 1814.

 

L’Asie de l’Ouest et l’Afrique du Nord font face à une réorganisation difficile dit la Chine, qui va voter pour l’admission d’un Etat palestinien à l’ONU

L’Asie de l’Ouest et l’Afrique du Nord font face à une réorganisation difficile dit la Chine, qui va voter pour l’admission d’un Etat palestinien à l’ONU

Légende : tableau de Yue Minjun, artiste chinois devenu  célèbre pour son tableau sur les exécutions

 D’abord une annonce qui confirme le rôle important que la Chine est en train de revendiquer en Afrique et au Moyen orient. Sans jouer l’affrontement avec l’occident la Chine poursuit une ligne originale et dont on ne peut que se féliciter parce qu’elle cherche la paix et les avantages réciproques, un nouveau partenariat international.

Première annonce : La Chine va voter pour l’admission d’un Etat palestinien à l’ONU
    
La Chine a informé l’Autorité palestinienne qu’elle allait voter au Conseil de sécurité faveur de l’admission d’un Etat de Palestine à l’ONU, a annoncé vendredi l’agence de presse officielle palestinienne Wafa. Un message en ce sens du président chinois Hu Jintao a été remis jeudi au président palestinien Mahmoud Abbas par l’émissaire spécial de la Chine au Proche-Orient, Wu Sike, selon cette source. Le message rappelle que la Chine a « toujours soutenu les droits légitimes du peuple palestinien à établir un Etat indépendant » sur toute la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-est annexée par Israël.

L’Autorité palestinienne compte s’adresser le 20 septembre aux Nations unies pour demander la reconnaissance d’un Etat de Palestine comme membre de l’organisation internationale. Les Palestiniens espèrent obtenir le soutien de « plus de 150 pays » sur les 192 membres de l’ONU, a indiqué mercredi le négociateur palestinien Saëb Erakat. Cette démarche est toutefois rejetée catégoriquement par Israël et les Etats-Unis, Washington ayant d’ores et déjà annoncé son intention d’y opposer son veto au sein du Conseil de sécurité de l’ONU.

La Chine a traditionnellement une position pro-palestinienne mais elle par ailleurs d’excellentes relations avec Israêl avec lequel elle a développé de nombreuses coopération en particulier dans le domaine de l’irrigation des déserts. Face aux interventions répétées de l’OTAN dans le Moyen orient, elle a plusieurs reprises la nécessité d’aboutir à une solution négociée de la question palestinienne dans la mesure où il s’agit pour la Chine d’un problème qui conditionne la paix dans des pays stratégiques en matière d’approvisionnement énergétique. par ailleurs, en ce qui concerne l’Asie de l’Ouest, l’Afghanistan mais toute l’Asie centrale la Chine s’est prononcée pour des solutions régionales et elle a toujours cherché à minimiser le rôle des Etats-Unis et de l’Europe, leur interventions belliciste en favorisant des choix diplomatiques et des programmes de développement économique.  

La Chine pense que rien n’est résolu par intervention externe dans un processus complexe de développement marqué par des retards
 

Enfin, nous voudrions insister sur l’analyse que fait la Chine des événements intervenus dans le monde arabe, en Libye, en Syrie. La Chine pèse chacun de ses mots et elle prend de la hauteur, elle intègre l’analyse des mouvements arabes dans une vision à long terme, l’accès à la modernité des pays du Moyen orient, de l’Afrique du Nord et de l’Asie de l’Ouest.

Ces pays sont en plein  processus de développement marqué par de nombreux retard et une absence de perspective claire de la part des populations dont la Chine pense qu’il faut respecter la dynamique interne. En effet les retards accumulés dans les structures sociales et politiques, l’explosion des mécontentements   sont donc aisément manipulables par ceux qui veulent piller ces pays. Mais loin d’aider à la résolution des contradictions de ces processus, l’intervention armée ne fait qu’accroître les dites contradictions et accentue les retards de développement par exemple sur la situation des femmes, le fort taux de natalité et les structures tribales.

 La Chine  invite chaque pays, chaque région, à commencer par les Etats-unis et l’Europe à corriger leurs déséquilibres internes et leur « retard en matière de développement » et de le faire en privilégiant démocratie et respect des dialogues internationaux mais elle note la particularité du développement retardé de ces zones.

A mot à peine couvert la Chine exprime une opinion originale, à savoir que les interventions extérieures du type de celle qui a lieu en Libye ou qui se prépare en Syrie ne résolvent rien, justement parce qu’il s’agit d’un processus, dont  elles ne peuvent au contraire qu’accroître les blocages, les divisions internes. On pourrait poursuivre l’analyse de la Chine en notant que des gouvernements comme ceux de Khaddafi ont été ceux qui ont fait accéder la Libye à une amorce de nation, à un dépassement de l’organisation tribale sans parler d’une élévation de la condition féminine. Mais on peut également comme nous l’avions noté que ce modèle qui empruntait beaucoup au nassérisme s’est bloqué autour de la redistribution de la rente pétrolière et a connu un double  blocage premièrement celui du blocage de l’initiative des populations et d’autre part de l’entrée dans un modèle de développement néo-libéral. Et on ne peut donc qu’être d’accord avec la Chine qui semble ici retrouver les bases théoriques du maoïsme pour expliquer que nous allons assister à une aggravation des contradictions.

 Il n’est pas indifférent que ce texte du quotidien du peuple soit sorti alors que Sarkozy est venu demander l’aval de la Chine non seulement pour la réorganisation libyenne (voir article sur qui est propriétaire du pétrole en Libye) mais pour un G20 qui consacrerait l’entente autour d’une domination mondiale.

Ce qui est clair que ce soit la question palestinienne ou les instabilités régionales, la Chine est décidée à jouer un rôle accru en insistant sur les réformes internes et sur le respect des souverainetés, privilégier la diplomatie au lieu de l’intervention brutale, anticiper sur les réformes nécessaires.

Le choix de voter pour un Etat Palestinien n’est donc pas un acte isolé, il fait partie d’une stratégie qui isole de fait les Etats-unis et leur allié israélien. Il me semble que cela devrait s’accompagner d’une reconsidération de la stratégie des forces progressistes elle-mêmes.

Voici le texte du quotidien du peuple: L’Asie de l’Ouest et l’Afrique du Nord font face à une réorganisation difficile

Après plus de 5 mois d’affrontement, la situation libyenne a connu un tournant décisif et la Libye post-Kadhafi est subitement arrivée. Cependant, la situation dans la région d’Asie de l’Ouest et d’Afrique du Nord n’est pas tranquille de ce fait et les pays occidentaux ont dirigé leur fer de lance contre la Syrie. Dans son entretien récemment accordé à un média de Syrie, Bachar Al-Assad, Président syrien, a dit que la prise de conscience du peuple syrien a défendu sa patrie et déjoué pendant ces dernières semaines des complots visant à renverser le gouvernement syrien. Est-ce qu’une nouvelle tempête va éclater dans cette région d’Asie de l’Ouest et d’Afrique du Nord, cette question attire une attention particulière du monde.

La réalité dans les pays d’Asie de l’Ouest et d’Afrique du Nord impliqués dans les agitations est différente, mais les problèmes communs de ces pays sont ceux-ci : depuis longtemps, la plupart des pays connaissent un développement très déséquilibré sur les plans politique, économique et social, le pas de la réforme et les systèmes concernés sont nettement en retard par rapport au développement de notre époque. Beaucoup de pays maintiennent encore des structures politiques, économiques et sociales tribales, bien qu’ils aient acquis l’indépendance nationale depuis longtemps. Des facteurs traditionnels et modernes sont mêlés dans le régime politique des pays. Les agitations survenues depuis le début de cette année montrent que les populations de ces pays expriment, d’une manière extrême, leurs besoins impérieux pour le changement de régime politique et de mode de développement social. Cela peut également être considéré comme faisant partie du processus historique de développement politique et social des pays de la région.

Evidemment, ce processus ne s’achèvera pas, avec la chute de dirigeants et le changement du pouvoir. Du fait que les problèmes politiques et sociaux dans la région d’Asie de l’Ouest et d’Afrique du Nord se sont produits dans le développement social, culturel et historique de la région, beaucoup de problèmes concernant les aspects plus profonds et plus variés et qui ont surgi dans le processus de changement de mode ne pourront pas être réglés avec la seule fin de l’ancien régime.

En Tunisie et en Egypte où l’ancien régime a déjà été renversé, le peuple se rend de plus en plus compte que le changement du pouvoir ne peut pas apporter immédiatement la prospérité économique et l’amélioration des moyens d’existence. Ce qui est plus important, c’est de trouver un mode de réforme politique et sociale et un mode de développement économique qui s’adaptent à la situation réelle du pays. En fait, après la chute de Hosni Moubarak, les vagues de protestation populaire n’ont pas pris fin. Cette fois-ci, les demandes des manifestants sont plus concrètes : accélérer les réformes politiques et économiques et satisfaire aux demandes pour l’amélioration des conditions de vie.

Le processus de développement politique et social dans la région d’Asie de l’Ouest et d’Afrique du Nord est déjà arrivé à un nouveau carrefour. Le développement futur est une preuve pour les dirigeants et les peuples des pays de la région. Quand bien même ils ne sont pas préparés aux changements subits de l’heure actuelle. Ces pays qui ont connu des agitations n’ont pas encore établi d’objectifs constructifs nets, ni produit une direction faisant autorité. Mais on peut affirmer que là bas, il faudra une plus grande patience, une plus grande tolérance et un plus grand esprit créateur. Il faudra une pensée politique toute neuve et un esprit de solidarité transcendant les limites politiques, religieuses et ethniques.

Source: le Quotidien du Peuple en ligne

 
 
 
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