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Odessa : entre le burlesque et l’effroi

Беспорядки в Одессе
A Odessa, il va falloir changer les règles du jeu de notre reportage.

Comme nous l’a dit un de nos interlocuteurs : « Ce nest pas le IIIe Riech, il y a beaucoup d’opérette, mais on peut perdre sa santé, son emploi, son appartement et se retrouver en prison ». Au moins pour un temps. Ce qui tempère, toujours selon lui, la férocité de la répression, est que : « premièrement ceux qui sont compétents en la matière, le SBU, sont si vénaux qu’ils agissent pour récolter des rançons. Il est possible de racheter leurs prisonniers, c’est même conçu pour ça. Nous organisons des collectes à cet effet. Quitte à les voir livrer leurs proies odéssites dans les échanges avec les prisonniers faits par la Résistance dans le Donbass. En ce moment, nous espérons deux militants qui doivent nous être remis à Kharkov. Deuxièmement, ceux qui le feraient par conviction, par amour de l’art fasciste, les militants de Pravy sektor, sont encore maladroits et n’ont pas les compétences policières. » Mais avec le temps, tout ça peut encore se durcir et il faut prévoir dès aujourd’hui.
Il y a bien sûr des interactions entre Pravy sektor et la police. Par exemple, quelqu’un est convoqué au SBU pour interrogatoire et là au bout de quelques heures il est relâché faute de preuves, mais à la sortie il est entouré par un groupe d’individus, transporté dans un coin à l’écart, où il est vigoureusement tabassé à coup de battes et on le laisse là en sang à titre d’avertissement.
Le plus douloureux de la situation, toujours selon lui, est que sur les vidéos des événements du 2 mai, ils ont pu établir la liste de ceux qui ont tué, ils les ont donné à la police. Ces gens ont été immédiatement relâchés et ils les croisent dans les rues, il nous parle d’un avocat, des gens qui ont pignon sur rue et ils nous le montrent sur une vidéo en train d’achever un blessé à terre.
Avec le 2 mai, l’incendie de la maison des syndicats, et cette ambiance oppressante , les foules qui défilaient tous les dimanches pour réclamer un référendum sur le fédéralisme et contre le maïdan se sont divisées en quatre parts, toujour s selon lui.
1) Ceux qui se sont enfuis en Crimée ou en Russie pour sauver leur peau, ils étaient trop dans le viseur.
2) Ceux qui ont rejoint les insurgés du Donbass
3) Ceux qui sont en prison
4) Ceux qui se taisent

Notre interlocuteur ajoutera, « il y a ceux qui résistent ici, mais de ceux là je ne dirai rien. Ce dimanche vous verrez une de leur manifesations pour célébrer le souvenir de ce qui s’est passé à la maison des syndicats, il y a juste six mois. Mais ils risquent gros, il y a actuellement des purges dans toute l’administration, dans la presse, dans l’éducation nationale, je vous donnerai la photocopie d’un texte concernant les enseignants. Vous pourrez la publier et la traduire et vous mesurerez le courage de ceux qui s’affichent au grand jour ! »

Voici pour vous expliquer pourquoi désormais notre reportage va changer de ton, nous masquerons les prénoms et les activités de nos interlocuteurs, nous ne dirons pas où nous les avons rencontrés, combien ils étaient et tenterons même d’effacer les caractéristiques qui les rendent reconnaissables. Ce sont des gens formidables et de surcroît en bons Odessites ils conservent un humour ravageur.

Danielle et Marianne

 
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Publié par le octobre 30, 2014 dans Uncategorized

 

Les Odessites ont craché au visage de Porochenko : déclaration du député Alekseï Albu

Албу-150x150Bien que le président ukrainien ait appelé Odessa « une ville bandériste », les habitants du port sur la Mer Noire ont montré ce qu’ils pensaient du pouvoir en place et ont pratiquement boycotté les élections – c’est ce que dit dans une interview au site 2may.org le député au Conseil régional d’Odessa Aleksei Albu, dirigeant de Borotba (communiste), aujourd’hui réfugié en Crimée.
Malgré un bourrage massif des urnes et les falsifications, la participation dans la région n’a pas dépassé 40%.
Je considère que les élections à Odessa sont une victoire pour nous. Les Odessites ont fait un choix essentiel : ils ont refusé de soutenir le pouvoir. Odessa a montré que 70% de la population refuse le pouvoir en place, refuse de soutenir cette farce que l’on a appelé « élections », et la politique menée par le pouvoir actuel. Ces 70%, ce sont des gens qui ont répondu à notre appel de boycott des élections, des gens qui sont allés aux urnes et ont voté blanc ou nul, avec des bulletins invalidés, ou pour des candidants de l’opposition. Même un conséquent bourrage des urnes n’a pas pu sauver la face. Quelles que soient les contorsions de Porochenko, quand il prétend qu’Odessa est pro bandériste, les habitants d’Odessa lui ont craché au visage et se sont essuyé les pieds. J’en suis infiniment heureux !

http://www.2may.org/odessity_pljunuli_v_lico_poroshenko/

 

 
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Publié par le octobre 30, 2014 dans actualités, Europe

 

Discours du Président Vladimir Poutine durant la dernière séance plénière de la XIe session du Club Valdaï (Texte Complet)

0Discours du Président Vladimir Poutine durant la dernière séance plénière de la XIe session du Club Valdaï (Texte Complet)
Vladimir Poutine
Vladimir Poutine a pris part à la dernière séance plénière de la XIe session du Club International de Discussion Valdaï. Le thème de la réunion était : L’ordre mondial : de nouvelles règles ou un jeu sans règles ?
Cette année, 108 experts, historiens et analystes politiques originaires de 25 pays, dont 62 participants étrangers, ont pris part aux travaux du Club.
La réunion plénière a présenté une synthèse des travaux du Club au cours des trois journées précédentes, qui ont été consacrées à l’analyse des facteurs d’érosion du système actuel des institutions et des normes du droit international.
Retranscription :
Chers collègues, Mesdames et Messieurs, chers amis,
C’est un plaisir de vous accueillir à la XIe réunion du Club Valdaï.
Il a déjà été mentionné que le Club a de nouveaux co-organisateurs cette année. Ils comprennent des organisations non gouvernementales russes, des groupes d’experts et de grandes universités. Il a également été suggéré d’élargir les discussions à des questions qui ne sont pas seulement liées à la Russie elle-même, mais aussi à la politique et à l’économie mondiales.
J’espère que ces changements dans l’organisation et le contenu des sessions renforceront l’influence du Club en tant que forum de discussion et d’experts de premier plan. Dans le même temps, j’espère que « l’esprit de Valdaï » sera conservé – cette atmosphère libre et ouverte, cette opportunité d’exprimer toutes sortes d’opinions très différentes et franches.
Permettez-moi de dire à cet égard que je ne vais pas vous décevoir et que je vais parler directement et franchement. Certains de mes propos pourront sembler un peu trop rudes, mais si nous ne parlons pas directement et honnêtement de ce que nous pensons vraiment, alors il est absolument inutile de tenir de telles réunions. Il serait préférable, dans ce cas, de se contenter des rencontres diplomatiques, où personne ne dit rien qui ait une véritable portée et, reprenant les paroles d’un célèbre diplomate, où vous vous rendez compte que les diplomates ont une langue faite pour ne pas dire la vérité.
Nous nous réunissons pour d’autres raisons. Nous nous réunissons pour nous parler franchement. Nous avons besoin d’être directs et francs aujourd’hui, non pas pour s’envoyer des piques, mais afin de tenter de faire la lumière sur ce qui se passe dans le monde, d’essayer de comprendre pourquoi le monde est de moins en moins sûr et de plus en plus imprévisible, et pourquoi les risques augmentent partout autour de nous.
Les débats d’aujourd’hui se sont tenus sous le thème : De nouvelles règles ou un jeu sans règles ? Je pense que cette formule décrit avec précision le tournant historique que nous avons atteint aujourd’hui et le choix auquel nous sommes tous confrontés. Bien sûr, il n’y a rien de nouveau dans l’idée que le monde est en train de changer très rapidement. Je sais que c’est quelque chose dont vous avez parlé durant les échanges d’aujourd’hui. Il est certainement difficile de ne pas remarquer les transformations dramatiques dans la politique mondiale et dans l’économie, dans la vie publique, dans l’industrie, l’information et les technologies sociales.
Permettez-moi de vous demander dès maintenant de me pardonner si j’en viens à répéter ce que certains des participants à la discussion ont déjà dit. C’est pratiquement inévitable. Vous avez déjà eu des discussions détaillées, mais je vais exposer mon point de vue. Il coïncidera avec le point de vue des participants sur certains points et divergera sur d’autres.
Tandis que nous analysons la situation d’aujourd’hui, n’oublions pas les leçons de l’histoire. Tout d’abord, les changements dans l’ordre mondial – et tout ce que nous voyons aujourd’hui constitue des événements de cette ampleur – ont généralement été accompagnés sinon par une guerre et des conflits à l’échelle mondiale, du moins par des chaînes de conflits locaux intenses. Deuxièmement, la politique mondiale est avant tout une question de leadership économique, de guerre et de paix, avec une dimension humanitaire, incluant les droits de l’homme.
Aujourd’hui, le monde est plein de contradictions. Nous devons être francs en nous demandant mutuellement si nous avons un filet de sécurité fiable et bien en place. Malheureusement, il n’y a aucune garantie et aucune certitude que le système actuel de sécurité mondiale et régionale soit en mesure de nous protéger des bouleversements. Ce système a été sérieusement affaibli, fragmenté et déformé. Les organisations internationales et régionales de coopération politique, économique, et culturelle traversent également des temps difficiles.
Oui, un grand nombre des mécanismes actuels visant à assurer l’ordre mondial ont été créés il y a très longtemps, y compris et surtout dans la période suivant immédiatement la Seconde Guerre mondiale. Permettez-moi de souligner que la solidité du système créé à l’époque reposait non seulement sur l’équilibre des forces et les droits des pays vainqueurs, mais aussi sur le fait que les « pères fondateurs » de ce système se respectaient mutuellement, n’essayaient pas de mettre la pression sur les autres, mais tentaient de parvenir à des accords.
L’essentiel est que ce système doit se développer, et malgré ses diverses lacunes, il doit au moins être capable de maintenir les problèmes mondiaux actuels dans certaines limites et de réguler l’intensité de la concurrence naturelle entre les nations.
Je suis convaincu que nous ne pouvions pas prendre ce mécanisme de freins et contrepoids que nous avons construit au cours des dernières décennies, parfois avec les plus grands efforts et difficultés, et tout simplement le détruire sans rien reconstruire à sa place. Sinon, nous serions laissés sans instruments autres que la force brute.
Ce que nous devions faire était de procéder à une reconstruction rationnelle et de l’adapter aux nouvelles réalités du système des relations internationales.
Mais les Etats-Unis, s’étant eux-mêmes déclarés vainqueurs de la Guerre Froide, n’en voyaient pas le besoin. Au lieu d’établir un nouvel équilibre des forces, essentiel pour maintenir l’ordre et la stabilité, ils ont pris des mesures qui ont jeté le système dans un déséquilibre marqué et profond.
La Guerre Froide a pris fin, mais elle n’a pas pris fin avec la signature d’un traité de paix comprenant des accords clairs et transparents sur le respect des règles existantes ou la création d’un nouvel ensemble de règles et de normes. Cela a créé l’impression que les soi-disant « vainqueurs » de la Guerre Froide avaient décidé de forcer les événements et de remodeler le monde afin de satisfaire leurs propres besoins et intérêts. Lorsque le système actuel des relations internationales, le droit international et les freins et contrepoids en place faisaient obstacle à ces objectifs, ce système été déclaré sans valeur, obsolète et nécessitant une démolition immédiate.
Pardonnez l’analogie, mais c’est la façon dont les nouveaux riches se comportent quand ils se retrouvent tout à coup avec une grande fortune, dans ce cas sous la forme d’un leadership et d’une domination mondiale. Au lieu de gérer leur patrimoine intelligemment, pour leur propre bénéfice aussi bien sûr, je pense qu’ils ont commis beaucoup de folies.
Nous sommes entrés dans une période de différentes interprétations et de silences délibérés dans la politique mondiale. Le droit international a maintes fois été forcé de battre en retraite, encore et encore, par l’assaut impitoyable du nihilisme légal. L’objectivité et la justice ont été sacrifiées sur l’autel de l’opportunisme politique. Des interprétations arbitraires et des évaluations biaisées ont remplacé les normes juridiques. Dans le même temps, l’emprise complète sur les médias de masse mondiaux ont rendu possible, quand on le désirait, de présenter le blanc comme noir et le noir comme blanc.
Dans une situation où vous aviez la domination d’un pays et de ses alliés, ou plutôt de ses satellites, la recherche de solutions globales s’est souvent transformée en une tentative d’imposer ses propres recettes universelles. Les ambitions de ce groupe sont devenues si grandes qu’ils ont commencé à présenter les politiques qu’ils concoctaient dans leurs corridors du pouvoir comme le point de vue de l’ensemble de la communauté internationale. Mais ce n’est pas le cas.
La notion même de « souveraineté nationale » est devenue une valeur relative pour la plupart des pays. En essence, ce qui était proposé était cette formule : plus la loyauté de tel ou tel régime en place envers le seul centre de pouvoir dans le monde est grande, plus grande sera sa légitimité.
Nous aurons une discussion libre après mon propos et je serai heureux de répondre à vos questions et je tiens également à utiliser mon droit à vous poser des questions. Que personne n’hésite à essayer de réfuter les arguments que je viens d’exposer lors de la discussion à venir.
Les mesures prises contre ceux qui refusent de se soumettre sont bien connues et ont été essayées et testées de nombreuses fois. Elles comprennent l’usage de la force, la pression économique et la propagande, l’ingérence dans les affaires intérieures, et les appels à une sorte de légitimité « supra-légale » lorsqu’ils ont besoin de justifier une intervention illégale dans tel ou tel conflit ou de renverser des régimes qui dérangent. Dernièrement, nous avons de plus en plus de preuves que le chantage pur et simple a également été utilisé en ce qui concerne un certain nombre de dirigeants. Ce n’est pas pour rien que « Big Brother » dépense des milliards de dollars pour tenir sous surveillance le monde entier, y compris ses propres alliés les plus proches.
Demandons-nous à quel point nous sommes à l’aise avec tout cela, à quel point nous sommes en sécurité, combien nous sommes heureux de vivre dans ce monde, à quel degré de justice et de rationalité il est parvenu. Peut-être n’avons-nous pas de véritables raisons de nous inquiéter, de discuter et de poser des questions embarrassantes ? Peut-être que la position exceptionnelle des États-Unis et la façon dont ils mènent leur leadership est vraiment une bénédiction pour nous tous, et que leur ingérence dans les événements du monde entier apporte la paix, la prospérité, le progrès, la croissance et la démocratie, et nous devrions peut-être seulement nous détendre et profiter de tout cela ?
Permettez-moi de dire que ce n’est pas le cas, absolument pas le cas.
Un diktat unilatéral et le fait d’imposer ses propres modèles aux autres produisent le résultat inverse. Au lieu de régler les conflits, cela conduit à leur escalade ; à la place d’États souverains et stables, nous voyons la propagation croissante du chaos ; et à la place de la démocratie, il y a un soutien pour un public très douteux allant de néo-fascistes avoués à des islamistes radicaux.
Pourquoi soutiennent-ils de tels individus ? Ils le font parce qu’ils décident de les utiliser comme instruments dans la voie de la réalisation de leurs objectifs, mais ensuite, ils se brûlent les doigts et font marche arrière. Je ne cesse jamais d’être étonné par la façon dont nos partenaires ne cessent de marcher sur le même râteau, comme on dit ici en Russie, c’est-à-dire de faire les mêmes erreurs encore et encore.
Ils ont jadis parrainé des mouvements islamistes extrémistes pour combattre l’Union soviétique. Ces groupes se sont formés au combat et aguerris en Afghanistan, et ont plus tard donné naissance aux Talibans et à Al-Qaïda. L’Occident les a sinon soutenus, du moins a fermé les yeux sur cela, et, je dirais, a fourni des informations et un soutien politique et financier à l’invasion de la Russie et des pays de la région d’Asie centrale par les terroristes internationaux (nous ne l’avons pas oublié). C’est seulement après que des attaques terroristes horribles eurent été commises sur le sol américain lui-même que les États-Unis ont pris conscience de la menace collective du terrorisme. Permettez-moi de vous rappeler que nous avons été le premier pays à soutenir le peuple américain à l’époque, le premier à réagir comme des amis et partenaires après la terrible tragédie du 11 Septembre.
Au cours de mes conversations avec les dirigeants américains et européens, je parlais toujours de la nécessité de lutter ensemble contre le terrorisme, de le considérer comme un défi à l’échelle mondiale. Nous ne pouvons pas nous résigner et accepter cette menace, nous ne pouvons pas la couper en morceaux séparés à l’aide du deux poids deux mesures. Nos partenaires ont exprimé leur accord, mais après quelques temps, nous nous sommes retrouvés au point de départ. Ce fut d’abord l’opération militaire en Irak, puis en Libye, qui a été poussée au bord du gouffre. Pourquoi la Libye a-t-elle été réduite à cette situation ? Aujourd’hui, c’est un pays en danger de démantèlement et qui est devenu un terrain d’entraînement pour les terroristes.
Seule la détermination et la sagesse de la direction égyptienne actuelle a sauvé ce pays arabe clé du chaos et de l’emprise des terroristes. En Syrie, comme par le passé, les États-Unis et leurs alliés ont commencé à financer et armer directement les rebelles et leur ont permis de remplir leurs rangs de mercenaires provenant de divers pays. Permettez-moi de vous demander où ces rebelles obtiennent leur argent, leurs armes et leurs spécialistes militaires ? D’où tout cela vient-il ? Comment l’Etat Islamique notoire a-t-il réussi à devenir un groupe aussi puissant, de fait une véritable force armée ?
Quant aux sources de financement, aujourd’hui, l’argent ne vient plus seulement de la drogue, dont la production a augmenté non pas de quelques points de pourcentage mais dans des proportions considérables depuis que les forces de la coalition internationale sont intervenues en Afghanistan. Vous êtes au courant de cela. Les terroristes obtiennent également de l’argent en vendant du pétrole. Le pétrole est produit dans le territoire contrôlé par les terroristes, qui le vendent à des prix de dumping, le produisent et le transportent. Mais d’autres achètent ce pétrole, le revendent, et font du profit, sans penser au fait qu’ils financent ainsi les terroristes qui pourraient venir tôt ou tard sur leur propre sol et semer la destruction dans leur propre pays.
Où trouvent-ils les nouvelles recrues ? En Irak, après que Saddam Hussein eut été renversé, les institutions de l’État, y compris l’armée, ont été laissés en ruines. Nous avons dit, à l’époque, soyez très, très prudents. Vous mettez les gens à la rue, et que vont-ils y faire ? N’oubliez pas que légitimement ou non, ils faisaient partie de la direction d’une grande puissance régionale, et en quoi est-ce que vous les transformez maintenant ?
Quel fut le résultat ? Des dizaines de milliers de soldats, d’officiers et d’anciens militants du parti Baas se sont retrouvé à la rue et ont aujourd’hui rejoint les rangs des rebelles. Peut-être cela explique-t-il pourquoi l’Etat islamique s’est avéré si efficace. En termes militaires, il agit très efficacement et il a certains cadres très compétents. La Russie a mis en garde à plusieurs reprises sur les dangers des actions militaires unilatérales, des interventions dans les affaires des Etats souverains, et des flirts avec les extrémistes et les radicaux. Nous avons insisté pour que les groupes luttant contre le gouvernement syrien central, surtout l’Etat islamique, soient inscrits sur les listes des organisations terroristes. Mais avons-nous vu le moindre résultat ? Nous avons lancé des appels en vain.
Nous avons parfois l’impression que nos collègues et amis sont constamment aux prises avec les conséquences de leurs propres politiques, et qu’ils dépensent tous leurs efforts dans le traitement des risques qu’ils ont eux-mêmes créés, en payant un prix de plus en plus élevé.
Chers collègues,
Cette période de domination unipolaire a démontré de manière convaincante que le fait d’avoir un seul centre de pouvoir ne rend pas les processus mondiaux plus faciles à gérer. Au contraire, ce type de construction instable a montré son incapacité à lutter contre les menaces réelles telles que les conflits régionaux, le terrorisme, le trafic de drogue, le fanatisme religieux, le chauvinisme et le néo-nazisme. Dans le même temps, il a ouvert une large voie aux fiertés nationales exacerbées, à la manipulation de l’opinion publique et à la brutalisation et à l’oppression des faibles par les forts.
Essentiellement, le monde unipolaire est tout simplement un moyen de justifier la dictature sur les individus et les nations. Le monde unipolaire s’est avéré un fardeau trop rude, trop lourd et trop ingérable même pour son chef auto-proclamé. Des commentaires ont été faits dans ce sens juste avant mon intervention, et je suis entièrement d’accord avec eux. Voilà pourquoi nous voyons, en cette nouvelle étape de l’histoire, des tentatives de recréer un semblant de monde quasi-bipolaire en tant que modèle commode pour perpétuer le leadership américain. Peu importe qui prend la place du centre du mal dans la propagande américaine, peu importe qui remplace l’ex-l’URSS en tant que principal adversaire. Cela pourrait être l’Iran, en tant que pays qui cherche à acquérir la technologie nucléaire, la Chine, en tant que plus grande économie mondiale, ou la Russie, en tant que superpuissance nucléaire.
Aujourd’hui, nous assistons à de nouveaux efforts pour fragmenter le monde, dessiner de nouvelles lignes de clivage, réunir des coalitions qui ne sont pas façonnées pour quelque chose mais dirigées contre quelqu’un, qui que ce soit, pour créer l’image d’un ennemi comme ce fut le cas pendant les années de Guerre Froide, et s’emparer du droit à ce leadership, ou diktat si vous préférez. La situation était présentée de cette façon au cours de la Guerre Froide. Nous savons tous cela et nous le comprenons bien. Les Etats-Unis ont toujours dit à leurs alliés : « Nous avons un ennemi commun, un ennemi terrible, le centre du mal, et nous vous protégeons, vous nos alliés, de cet ennemi, et nous avons donc le droit de vous donner des ordres, de vous forcer à sacrifier vos intérêts politiques et économiques et à payer votre quote-part des coûts de cette défense collective, mais nous serons les responsables de tout cela bien sûr. » En bref, nous voyons aujourd’hui des tentatives, dans un monde nouveau et changeant, de reproduire les modèles familiers de la gestion globale, et tout cela de manière à garantir aux États-Unis leur situation exceptionnelle et à récolter des dividendes politiques et économiques.
Mais ces tentatives sont de plus en plus déconnectées de la réalité et sont en contradiction avec la diversité du monde. Des mesures de ce genre créent inévitablement des confrontations et provoquent des contre-mesures, et ont pour résultat l’effet inverse de ce qui était souhaité. Nous voyons ce qui se passe quand la politique commence imprudemment à s’ingérer dans l’économie et que la logique des décisions rationnelles cède la place à la logique de confrontation, qui ne fait que nuire aux propres positions et intérêts économiques des pays en question, y compris les intérêts des entreprises nationales.
Les projets économiques communs et les investissements mutuels rapprochent objectivement les pays et contribuent à aplanir les problèmes actuels dans les relations entre Etats. Mais aujourd’hui, la communauté mondiale des affaires fait face à des pressions sans précédent de la part des gouvernements occidentaux. De quelles affaires, de quelles opportunités économiques ou de quel pragmatisme peut-on encore parler lorsque nous entendons des slogans tels que « la patrie est en danger », « le monde libre est menacé », et « la démocratie est en péril » ? Et tout le monde doit alors se mobiliser. Voilà à quoi ressemble une vraie politique de mobilisation.
Les sanctions sapent déjà les fondements du commerce mondial, les règles de l’OMC et le principe de l’inviolabilité de la propriété privée. Ils portent un coup dangereux au modèle libéral de la mondialisation fondé sur les marchés, la liberté et la concurrence, qui, permettez-moi de le souligner, est précisément un modèle qui a avant tout bénéficié aux pays occidentaux. Et maintenant, ils risquent de perdre la confiance en tant que gouvernants de la mondialisation. Nous devons nous demander, pourquoi était-ce nécessaire ? Après tout, la prospérité des États-Unis repose en grande partie sur la confiance des investisseurs et des détenteurs étrangers de dollars et de valeurs mobilières étasuniennes. Cette confiance est clairement mise à mal et des signes de désillusion quant aux fruits de la mondialisation sont maintenant visibles dans de nombreux pays.
Le précédent bien connu de Chypre et les sanctions pour des motifs politiques n’ont fait que renforcer la tendance à chercher à renforcer la souveraineté économique et financière et la volonté des pays ou de leurs groupes régionaux de trouver des moyens de se protéger contre les risques de pressions extérieures. Nous voyons déjà que de plus en plus de pays cherchent des moyens de devenir moins dépendants du dollar et mettent en place des systèmes financiers, de paiement et des monnaies de réserve alternatifs. Je pense que nos amis américains sont tout simplement en train de scier la branche sur laquelle ils sont assis. On ne peut pas mélanger la politique et l’économie, mais c’est ce qui se passe maintenant. J’ai toujours pensé et je pense encore aujourd’hui que les sanctions pour des motifs politiques sont une erreur qui nuira à tous, mais je suis sûr que nous reviendrons sur ce point.
Nous savons comment ces décisions ont été prises et qui exerçait les pressions. Mais permettez-moi de souligner que la Russie ne va pas perdre son calme, s’offenser ou venir mendier à la porte de quiconque. La Russie est un pays auto-suffisant. Nous allons travailler au sein de l’environnement économique international qui a pris forme, développer la production et la technologie nationales et agir de façon plus décisive pour mener à bien notre transformation. Les pressions de l’extérieur, comme cela a été le cas à plusieurs reprises par le passé, ne feront que consolider notre société, nous maintenir en éveil et nous amener à nous concentrer sur nos principaux objectifs de développement.
Bien sûr, les sanctions constituent un obstacle. Ils essaient de nous affaiblir par ces sanctions, d’entraver notre développement et de nous pousser à l’isolement politique, économique et culturel, en d’autres termes nous forcer à prendre du retard. Mais permettez-moi de rappeler encore une fois que le monde est un endroit très différent aujourd’hui. Nous n’avons pas l’intention de nous isoler de quiconque ou de choisir une sorte de voie de développement fermée, en essayant de vivre en autarcie. Nous sommes toujours ouverts au dialogue, y compris au sujet de la normalisation de nos relations économiques et politiques. Nous comptons ici sur l’approche et la position pragmatiques des milieux d’affaires dans les principaux pays.
Certains disent aujourd’hui que la Russie tournerait le dos à l’Europe – de tels propos ont probablement été tenus ici aussi lors des discussions – et rechercherait de nouveaux partenaires commerciaux, surtout en Asie. Permettez-moi de dire que ce n’est absolument pas le cas. Notre politique active dans la région Asie-Pacifique n’a pas commencé d’hier, et non en réponse aux sanctions, mais c’est une politique que nous suivons depuis maintenant un bon nombre d’années. Comme beaucoup d’autres pays, y compris les pays occidentaux, nous avons vu que l’Asie joue un rôle de plus en plus important dans le monde, dans l’économie et dans la politique, et nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre d’ignorer ces développements.
Permettez-moi de dire encore une fois que tout le monde agit ainsi, et nous allons le faire nous aussi, d’autant plus qu’une grande partie de notre pays est géographiquement en Asie. Au nom de quoi devrions-nous ne pas faire usage de nos avantages concurrentiels dans ce domaine ? Ce serait faire preuve d’une vue extrêmement courte que de ne pas le faire.
Le développement des relations économiques avec ces pays et la réalisation de projets d’intégration communs créent aussi de grandes incitations pour notre développement national. Les tendances démographiques, économiques et culturelles actuelles suggèrent que la dépendance à une seule superpuissance va objectivement diminuer. C’est une chose que les experts européens et américains ont également évoqué dans leurs réunions et travaux.
Peut-être que l’évolution de la politique internationale sera le reflet de l’évolution que nous constatons dans l’économie mondiale, à savoir la concurrence intensive pour des niches spécifiques et des changements fréquents de dirigeants dans des domaines précis. Ceci est tout à fait possible.
Il ne fait aucun doute que des facteurs humanitaires tels que l’éducation, la science, la santé et la culture jouent un rôle plus important dans la concurrence mondiale. Cela a également un impact important sur les relations internationales, y compris parce que cette ressource douce (soft power) dépendra dans une large mesure des réalisations concrètes dans le développement du capital humain plutôt que des trucages sophistiqués de la propagande.
Dans le même temps, la formation d’un soi-disant monde polycentrique (je voudrais également attirer l’attention sur cela, chers collègues), en soi et d’elle-même, n’améliore pas la stabilité ; de fait, il est plus probable que ce soit l’inverse. L’objectif d’atteindre l’équilibre mondial est en train de devenir un casse-tête assez difficile, une équation à plusieurs inconnues.
Qu’est-ce que l’avenir nous réserve donc, si nous choisissons de ne pas respecter les règles – même si elles peuvent être strictes et peu pratiques – mais plutôt de vivre sans règles du tout ? Et ce scénario est tout à fait possible ; nous ne pouvons pas l’exclure, compte tenu des tensions dans la situation internationale. Beaucoup de prédictions peuvent déjà être faites, en tenant compte des tendances actuelles, et malheureusement, elles ne sont pas optimistes. Si nous ne créons pas un système clair d’engagements et d’accords mutuels, si nous ne construisons pas les mécanismes de gestion et de résolution des situations de crise, les symptômes de l’anarchie mondiale vont inévitablement s’accroître.
Aujourd’hui, nous voyons déjà une forte augmentation de la probabilité de tout un ensemble de conflits violents avec la participation directe ou indirecte des plus grandes puissances mondiales. Et les facteurs de risque comprennent non seulement les conflits multinationaux traditionnels, mais aussi l’instabilité interne dans différents États, surtout quand on parle de nations situées aux intersections des intérêts géopolitiques des grandes puissances, ou à la frontière de continents civilisationnels, culturels, historiques et économiques.
L’Ukraine, qui j’en suis sûr a été longuement évoquée et dont nous parlerons encore, est l’un des exemples de ces sortes de conflits qui affectent l’équilibre international des puissances, et je pense que ce ne sera certainement pas le dernier. De là émane la prochaine menace réelle de détruire le système actuel d’accords de contrôle des armements. Et ce processus dangereux a été initié par les Etats-Unis d’Amérique quand ils se sont unilatéralement retirés du Traité sur les missiles anti-balistiques (ABM) en 2002, puis se sont lancés dans la création de leur système global de défense antimissile et poursuivent aujourd’hui activement ce processus.
Chers collègues et amis,
Je tiens à souligner que nous ne sommes pas à l’origine de tout cela. Une fois de plus, nous glissons vers des temps où, au lieu de l’équilibre des intérêts et des garanties mutuelles, ce sera la peur et l’équilibre de la destruction mutuelle qui empêcheront les nations de se livrer à un conflit direct. En l’absence d’instruments juridiques et politiques, les armes deviennent encore une fois le point focal de l’ordre du jour mondial ; elles sont utilisées n’importe où et n’importe comment, sans la moindre sanction du Conseil de sécurité de l’ONU. Et si le Conseil de sécurité refuse de rendre de tels arrêts, alors on le condamne immédiatement comme un instrument dépassé et inefficace.
De nombreux États ne voient pas d’autres moyens d’assurer leur souveraineté qu’en obtenant leurs propres bombes. Cela est extrêmement dangereux. Nous insistons sur la nécessité de poursuivre les négociations ; nous ne sommes pas seulement en faveur de pourparlers, mais nous insistons sur la nécessité de poursuivre les pourparlers de réduction des arsenaux nucléaires. Moins nous aurons d’armes nucléaires dans le monde, mieux ce sera. Et nous sommes prêts à mener les discussions les plus sérieuses et les plus concrètes sur le désarmement nucléaire – mais seulement des discussions sérieuses sans aucun deux poids, deux mesures.
Qu’est-ce que je veux dire par là ? Aujourd’hui, de nombreux types d’armes de haute précision sont déjà assimilables à des armes de destruction massive en termes de capacité, et en cas de renonciation complète aux armes nucléaires ou de réduction radicale du potentiel nucléaire, les nations qui sont des leaders dans la création et la production de systèmes de haute précision auront un net avantage militaire. La parité stratégique sera perturbée, ce qui est susceptible d’entraîner de la déstabilisation. Le recours à une soi-disant première frappe préventive globale peut devenir tentant. En bref, les risques ne diminuent pas, mais s’intensifient.
La prochaine menace évidente est l’escalade plus avant de conflits ethniques, religieux et sociaux. De tels conflits sont dangereux non seulement en tant que tels, mais aussi parce qu’ils créent des zones d’anarchie, d’absence total de lois et de chaos autour d’eux, des lieux qui sont commodes pour les terroristes et les criminels, et où la piraterie, le trafic d’êtres humains et le trafic de drogue sont florissants.
D’ailleurs, nos collègues ont alors essayé de contrôler plus ou moins ces processus, d’exploiter les conflits régionaux et de concevoir des « révolutions colorées » en fonction de leurs intérêts, mais le génie s’est échappé de la lampe. Il semble que les pères de la théorie du chaos contrôlé eux-mêmes ne sachent plus quoi en faire ; il y a confusion dans leurs rangs.
Nous suivons de près les discussions à la fois au sein de l’élite dirigeante et de la communauté des experts. Il suffit de regarder les gros titres de la presse occidentale de l’année dernière. Les mêmes personnes sont appelées des combattants pour la démocratie, puis des islamistes ; d’abord, ils parlent de révolutions puis ils parlent d’émeutes et de soulèvements. Le résultat est évident : la propagation du chaos mondial.
Chers collègues,
Compte tenu de la situation mondiale, il est temps de commencer à se mettre d’accord sur des choses fondamentales. Ceci est d’une importance et d’une nécessité extrêmes ; cela vaudrait beaucoup mieux que de se retirer dans nos propres retranchements. Plus nous faisons face à des problèmes communs, plus nous nous trouvons dans le même bateau, pour ainsi dire. Et la manière sensée de trouver une issue réside dans la coopération entre les nations, les sociétés, dans le fait de trouver des réponses collectives aux défis croissants, et dans la gestion commune des risques. Certes, certains de nos partenaires, pour des raisons bien à eux, ne se remémorent cela que lorsque c’est dans leurs intérêts.
L’expérience pratique montre que les réponses communes aux défis ne sont pas toujours une panacée, et il faut que nous comprenions cela. En outre, dans la plupart des cas, elles sont difficiles à atteindre : il n’est pas facile de surmonter les différences dans les intérêts nationaux et la subjectivité de différentes approches, en particulier lorsqu’il s’agit de pays ayant des traditions culturelles et historiques différentes. Mais néanmoins, nous avons des exemples où, ayant des objectifs communs et agissant sur la base des mêmes critères, nous avons obtenu collectivement un réel succès.
Permettez-moi de vous rappeler la résolution du problème des armes chimiques en Syrie, et le dialogue de fond conséquent sur le programme nucléaire iranien, ainsi que notre travail sur les questions nord-coréennes, qui ont aussi connu des résultats positifs. Pourquoi ne pouvons-nous pas utiliser cette expérience à l’avenir pour relever les défis locaux et mondiaux ?
Quelle pourrait être la base juridique, politique, et économique pour un nouvel ordre mondial qui permettrait la stabilité et la sécurité, tout en encourageant une saine concurrence, et en ne permettant pas la formation de nouveaux monopoles qui entravent le développement ? Il est peu probable que quiconque puisse proposer dès à présent des solutions absolument exhaustives et prêtes à l’emploi. Nous aurons besoin de beaucoup de travail et de la participation d’un large éventail de gouvernements, d’entreprises mondiales, de la société civile, et de plates-formes d’experts telles que celle-ci.
Cependant, il est évident que les succès et les résultats réels ne sont possibles que si les participants clés des affaires internationales peuvent se mettre d’accord sur l’harmonisation des intérêts de base, sur le fait de s’imposer des limites raisonnables, et de donner l’exemple d’un leadership positif et responsable. Nous devons identifier clairement où se terminent les actions unilatérales et nous avons besoin de mettre en œuvre des mécanismes multilatéraux. Et dans le cadre de l’amélioration de l’efficacité du droit international, nous devons résoudre le dilemme entre les actions de la communauté internationale visant à assurer la sécurité et les droits de l’homme, et le principe de la souveraineté nationale et de la non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État, quel qu’il soit.
Ces collisions mêmes conduisent de plus en plus à une interférence extérieure arbitraire dans des processus internes complexes, et encore et encore, ils provoquent des conflits dangereux entre les principaux acteurs mondiaux. La question de la préservation de la souveraineté devient presque primordiale dans le maintien et le renforcement de la stabilité mondiale.
De toute évidence, discuter des critères de l’utilisation de la force extérieure est extrêmement difficile. Il est pratiquement impossible de la séparer des intérêts des nations particulières. Cependant, il est beaucoup plus dangereux de rester dans une situation où il n’y a pas d’accords qui soient clairs pour tout le monde, et où des conditions claires pour l’ingérence nécessaire et légale ne sont pas fixées.
J’ajouterais que les relations internationales doivent être basées sur le droit international, qui lui-même doit reposer sur des principes moraux tels que la justice, l’égalité et la vérité. Peut-être le plus important est-il le respect de ses partenaires et de leurs intérêts. C’est une formule évidente, mais le fait de la respecter, tout simplement, pourrait changer radicalement la situation mondiale.
Je suis certain qu’avec une volonté réelle, nous pouvons restaurer l’efficacité du système international et des institutions régionales. Nous n’avons même pas besoin de reconstruire quelque chose de nouveau, à partir de zéro ; ce n’est pas une « terre vierge », d’autant plus que les institutions créées après la Seconde Guerre mondiale sont relativement universelles et peuvent être dotées d’un contenu moderne et adéquat pour gérer la situation actuelle.
Cela est vrai quant à l’amélioration du travail de l’ONU, dont le rôle central est irremplaçable, ainsi que celui de l’OSCE, qui, durant 40 ans, a démontré qu’elle était un mécanisme nécessaire pour assurer la sécurité et la coopération dans la région euro-atlantique. Je dois dire que même aujourd’hui, en essayant de résoudre la crise dans le sud-est de l’Ukraine, l’OSCE joue un rôle très positif.
À la lumière des changements fondamentaux dans l’environnement international, l’augmentation des désordres incontrôlables et des diverses menaces, nous avons besoin d’un nouveau consensus mondial des forces responsables. Il ne s’agit pas de conclure certaines transactions locales ou un partage des zones d’influence dans l’esprit de la diplomatie classique, ni d’assurer la domination globale et complète de quiconque. Je pense que nous avons besoin d’une nouvelle version de l’interdépendance. Nous ne devrions pas avoir peur de cela. Au contraire, c’est un bon instrument pour harmoniser les positions.
Ceci est particulièrement pertinent étant donné le renforcement et la croissance de certaines régions de la planète, processus qui nécessite objectivement l’institutionnalisation de ces nouveaux pôles, par la création de puissantes organisations régionales et l’élaboration de règles pour leur interaction. La coopération entre ces centres contribuerait sérieusement à la stabilité de la sécurité, de la politique et de l’économie mondiales. Mais afin d’établir un tel dialogue, nous devons partir du postulat selon lequel tous les centres régionaux et projets d’intégration qui se forment autour d’eux doivent avoir les mêmes droits au développement, afin qu’ils puissent se compléter mutuellement et que personne ne puisse artificiellement les forcer à entrer en conflit ou en opposition. De telles actions destructrices briseraient les liens entre les Etats, et les Etats eux-mêmes seraient soumis à des difficultés extrêmes, voire même à une destruction totale.
Je voudrais vous rappeler les événements de l’année dernière. Nous avions prévenu nos partenaires américains et européens que les décisions hâtives prises en coulisses, par exemple, sur l’association de l’Ukraine avec l’UE, étaient emplies de risques graves pour l’économie. Nous n’avons pas même évoqué les problèmes politiques ; nous n’avons parlé que de l’économie, en disant que de telles mesures, mises en place sans arrangements préalables, nuiraient aux intérêts de nombreux autres pays, dont la Russie – en tant que principal partenaire commercial de l’Ukraine –, et qu’un large débat sur ces questions était nécessaire. D’ailleurs, à cet égard, je vous rappelle que par exemple, les négociations sur l’adhésion de la Russie à l’OMC ont duré 19 ans. Ce fut un travail très difficile, et un certain consensus a finalement été atteint.
Pourquoi est-ce que je soulève cette question ? Parce qu’en mettant en œuvre ce projet d’association avec l’Ukraine, nos partenaires seraient venus à nous avec leurs biens et services par la porte arrière, pour ainsi dire, et nous n’avons pas donné notre accord pour cela, personne ne nous a rien demandé à ce sujet. Nous avons eu des discussions sur tous les sujets liés à l’association de l’Ukraine avec l’UE, des discussions persistantes, mais je tiens à souligner que notre action a été menée d’une manière tout à fait civilisée, en indiquant des problèmes possibles, et en soulignant les raisonnements et arguments évidents. Mais personne ne voulait nous écouter et personne ne voulait discuter. Ils nous ont simplement dit : ce ne sont pas vos affaires, point, fin de la discussion. Au lieu du dialogue global mais – je le souligne – civilisé que nous proposions, ils en sont venus à un renversement de gouvernement ; ils ont plongé le pays dans le chaos, dans l’effondrement économique et social, dans une guerre civile avec des pertes considérables.
Pourquoi ? Quand je demande à mes collègues pourquoi, ils n’ont plus de réponse ; personne ne dit rien. C’est tout. Tout le monde est désemparé, disant que ça c’est juste passé comme ça. Ces actions n’auraient pas dû être encouragées – cela ne pouvait pas fonctionner. Après tout (je me suis déjà exprimé à ce sujet), l’ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch avait tout signé, il était d’accord avec tout. Pourquoi ont-ils fait ça ? Dans quel but ? Est-ce là une manière civilisée de résoudre les problèmes ? Apparemment, ceux qui fomentent constamment de nouvelles « révolutions colorées » se considèrent comme de « brillants artistes » et ne peuvent tout simplement pas s’arrêter.
Je suis certain que le travail des associations intégrées, la coopération des structures régionales, doivent être construits sur une base transparente et claire ; le processus de formation de l’Union économique eurasienne est un bon exemple d’une telle transparence. Les États qui font partie de ce projet ont informé leurs partenaires de leurs plans à l’avance, en précisant les paramètres de notre association et les principes de son travail, qui correspondent pleinement aux règles de l’Organisation mondiale du commerce.
J’ajouterais que nous aurions également accueilli favorablement l’initiation d’un dialogue concret entre l’Eurasie et l’Union européenne. D’ailleurs, ils nous ont presque catégoriquement refusé cela, et il est également difficile d’en comprendre les raisons. Qu’est-ce qu’il y a de si effrayant à cela ?
Et bien sûr, avec un tel travail conjoint, on pourrait penser que nous devons nous engager dans un dialogue (j’ai évoqué cela à de nombreuses reprises et j’ai entendu l’accord de plusieurs de nos partenaires occidentaux, du moins en Europe) sur la nécessité de créer un espace commun pour la coopération économique et humanitaire s’étendant depuis l’Atlantique jusqu’à l’océan Pacifique.
Chers collègues,
La Russie a fait son choix. Nos priorités sont d’améliorer encore nos institutions démocratiques et notre économie ouverte, d’accélérer notre développement interne, en tenant compte de toutes les tendances modernes positives observées dans le monde, et en consolidant notre société sur la base des valeurs traditionnelles et du patriotisme.
Nous avons un agenda pacifique et positif, tourné vers l’intégration. Nous travaillons activement avec nos collègues de l’Union économique eurasienne, de l’Organisation de coopération de Shanghai, du BRICS et avec d’autres partenaires. Ce programme vise à renforcer les liens entre les gouvernements, pas à les fragiliser. Nous ne prévoyons pas de façonner des blocs ou de participer à un échange de coups.
Les allégations et déclarations selon lesquelles la Russie essaie d’établir une sorte d’empire, empiétant sur la souveraineté de ses voisins, n’ont aucun fondement. La Russie n’a pas besoin d’un quelconque rôle spécial ou exclusif dans le monde – je tiens à le souligner. Tout en respectant les intérêts des autres, nous voulons simplement que nos propres intérêts soient pris en compte et que notre position soit respectée.
Nous sommes bien conscients du fait que le monde est entré dans une ère de changements et de transformations globales, dans laquelle nous avons tous besoin d’un degré particulier de prudence et de la capacité à éviter toutes mesures irréfléchies. Dans les années suivant la guerre froide, les acteurs politiques mondiaux ont en quelque sorte perdu ces qualités. Maintenant, nous devons nous les rappeler. Sinon, les espoirs d’un développement stable et pacifique seront une illusion dangereuse, tandis que la crise d’aujourd’hui servira simplement de prélude à l’effondrement de l’ordre mondial.
Oui, bien sûr, j’ai déjà souligné que la construction d’un ordre mondial plus stable est une tâche difficile. Nous parlons d’une tâche longue et difficile. Nous avons réussi à élaborer des règles pour l’interaction après la Seconde Guerre mondiale, et nous avons pu parvenir à un accord à Helsinki dans les années 1970. Notre devoir commun est de résoudre ce défi fondamental à cette nouvelle étape du développement.
Je vous remercie vivement pour votre attention.
Traduction : http://www.sayed7asan.blogspot.fr

 
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Publié par le octobre 29, 2014 dans Uncategorized

 

Un discours programme par jacques Sapir

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29 octobre 2014

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Le discours prononcé par la Président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine[1], à l’occasion de la tenue du XIème « Club Valdaï » qui s’est déroulé à Sotchi, est appelé à prendre une place importante dans la définition de la politique étrangère de la Russie. Ce n’est pas la première fois que Vladimir Poutine se livre à pareil exercice. Il l’avait déjà fait en février 2007 à Munich[2]. Quoi que l’on puisse penser de la politique internationale russe, Il faut s’arrêter et chercher à comprendre ce qu’un tel discours signifie. Ce n’est pas tous les jours, en effet, qu’un dirigeant de l’importance de Poutine s’exprime sur le fond de la nature des relations internationales. La comparaison entre le discours prononcé à Sotchi le 24 octobre 2014 et celui de 2007 n’en devient alors que plus importante. Le discours de Munich, venant après la période de tension internationale provoquée par l’intervention américaine en Irak en tirait en quelque sorte un bilan. Ce discours indiquait la conscience au moins diffuse d’une crise dangereuse des représentations des relations internationales par rapport à laquelle il importait de prendre date. Il est très regrettable que ce discours, certes discuté et largement commenté parmi les spécialistes, n’ait pas au plus de retentissement. Il anticipait de manière étonnante les diverses crises que le monde allait traverser dans les années suivantes. Le discours de 2014 survient alors que les relations internationales se sont à nouveau largement dégradées. La crise ukrainienne à mis face à face la Russie, appuyée par une large partie des pays considérés comme « émergents » et les Etats-Unis et leurs alliés. Ce discours est peut-être moins riche sur le plan des principes, mais certainement plus précis quant à la définition des risques et des menaces, constitue lui aussi un moment fort dans les relations internationales.

Un constat pessimiste.

Dans le discours prononcé le 24 octobre 2014, Vladimir Poutine exprime un fort pessimisme quant à l’évolution des relations internationales. Alors que le discours de Munich en 2007 était largement un discours proposant une nouvelle logique à ces relations, il exprime au contraire aujourd’hui le constat que rien n’ayant été changé, la dégradation est inévitable. Reprenons ses expressions ; le premier constat porte sur la nature de la situation internationale : « Tout d’abord, les changements dans l’ordre mondial – et tout ce que nous voyons aujourd’hui constitue des événements de cette ampleur – ont généralement été accompagnés sinon par une guerre et des conflits à l’échelle mondiale, du moins par des chaînes de conflits locaux intenses. Deuxièmement, la politique mondiale est avant tout une question de leadership économique, de guerre et de paix, avec une dimension humanitaire, incluant les droits de l’homme. »

On voit que, dans les mots prononcés, et il faut ici rappeler que chez un dirigeant politique les mots sont en quelque sorte des actes, il n’est plus question d’une organisation multipolaire du monde mais bien de ce qu’il appelle le leadership économique, c’est à dire la question en réalité de l’hégémonie. Cette question posse immédiatement le problème de guerre et de paix. La dramatisation des enjeux correspond à la période. Nous avons connu, depuis 2011, la guerre de Libye dont les conséquences se sont faites sentir sur l’ensemble de la bande sahélienne et e particulier au Mali, au Niger et au Nigéria, la guerre de Syrie qui déborde sur une large part du Moyen-Orient et aujourd’hui une guerre larvée, qui ne dit pas son nom mais qui est bien réelle, à l’est de l’Ukraine.

Le constat tiré est empreint d’un profond pessimisme, comme si Poutine, et avec lui une grande part de l’élite politique russe avait cru réellement dans la possibilité pour les puissances internationales de dépasser le conflit et d’en arriver à une époque de coopération, et avait été cruellement déçu par la réalité du comportement de certains pays, et au premier chef des Etats-Unis. On sent bien que l’incompétence mais aussi l’agressivité dont ont fait preuves les dirigeants de Washington, que ce soit sous Georges W. Bush ou son successeur, ont laissé des traces profondes chez les dirigeants russes. Mais, ce pessimisme est aussi le produit du constat de l’alignement de l’Union européenne sur les Etats-Unis et de l’absence de forces de rappel contrebalançant la politique américaine. Ce faisant, il prononce des mots qui sonnent comme un requiem de ce rêve de coopération. Le fait qu’il réduise l’enjeu des événements en cours à la question du leadership économique donne la mesure du pessimisme de son discours.

La question du droit.

Vladimir Poutine renvoie alors son auditoire sur les conséquences de cette situation et déroule un parallèle extrêmement important entre la situation actuelle et celle qui était issue de la seconde guerre mondiale. Ce passage reprend un des thèmes constamment mis en avant par le Président russe depuis 2007, celui du droit international. Il commence à nouveau par un constat : « Malheureusement, il n’y a aucune garantie et aucune certitude que le système actuel de sécurité mondiale et régionale soit en mesure de nous protéger des bouleversements. Ce système a été sérieusement affaibli, fragmenté et déformé. Les organisations internationales et régionales de coopération politique, économique, et culturelle traversent également des temps difficile. » Ce constat pouvait d’ailleurs être tiré dès 2003, quand les Etats-Unis sont passés outre la décision du Conseil de Sécurité pour envahir l’Irak. Comparant alors la situation actuelle avec celle qui prévalait en 1945, il énonce la nécessité de se doter d’un système des relations internationales qui permettent une forme de régulation des intérêts des puissances. On revient donc à un monde « Westphalien », c’est à dire régit par des règles mais dont l’origine même est l’existence d’Etats-Nations : « L’essentiel est que ce système doit se développer, et malgré ses diverses lacunes, il doit au moins être capable de maintenir les problèmes mondiaux actuels dans certaines limites et de réguler l’intensité de la concurrence naturelle entre les nations. Je suis convaincu que nous ne pouvions pas prendre ce mécanisme de freins et contrepoids que nous avons construit au cours des dernières décennies, parfois avec les plus grands efforts et difficultés, et tout simplement le détruire sans rien reconstruire à sa place. Sinon, nous serions laissés sans instruments autres que la force brute ». On voit alors s’exprimer la peur d’un monde sans règles, ouvert justement à ce que Vladimir appelle la « force brute ».

Cette situation découle bien entendu des conditions de la fin de la Guerre Froide. Au lieu d’aboutir à un cadre stable et reconnu par tous, la fin de la Guerre Froide a donné l’illusion à un pays, les Etats-Unis, qu’il était dans la toute puissance. J’ai décrit, dans un ouvrage publié en 2008, les conséquences de cette illusion[3]. J’en tirais aussi le constat de la nécessité impérative de reconstruire un cadre de droit international, constat qui s’appuyait sur un autre : celui qu’une telle reconstruction ne pourrait procéder que des Etats et de la sanctuarisation de ces derniers. Pourtant, c’est tout le contraire qui est survenu. On a continué sur la pente de la destruction des règles et du Droit international, en particulier quand en 2011 les pays occidentaux ont « interprété » de manière unilatérale leur mandat des Nations Unies pour se livrer à une véritable guerre d’agression contre la Libye. Vladimir Poutine, poursuit alors : « Pardonnez l’analogie, mais c’est la façon dont les nouveaux riches se comportent quand ils se retrouvent tout à coup avec une grande fortune, dans ce cas sous la forme d’un leadership et d’une domination mondiale. Au lieu de gérer leur patrimoine intelligemment, pour leur propre bénéfice aussi bien sûr, je pense qu’ils ont commis beaucoup de folies. Nous sommes entrés dans une période de différentes interprétations et de silences délibérés dans la politique mondiale. Le droit international a maintes fois été forcé de battre en retraite, encore et encore, par l’assaut impitoyable du nihilisme légal. L’objectivité et la justice ont été sacrifiées sur l’autel de l’opportunisme politique. Des interprétations arbitraires et des évaluations biaisées ont remplacé les normes juridiques ».

Mais, et cela le Président russe le sait bien, la reconstruction d’un cadre de droit international est une œuvre de longue haleine, qui impliquera des conflits importants, et dont certains seront nécessairement des conflits militaires. Si, dans le cadre du droit “Westphalien” la souveraineté des Etats doit être impérativement respectée, une addition importante fut faite en 1945, dans la Charte des Nations Unies, concernant la liberté des peuples à décider pour eux-mêmes, et donc sur les processus référendaires décidant de l’auto-détermination. Dans ce discours, il est clair que c’est aussi à ce principe que se réfère Vladimir Poutine, en raison de sa mise en oeuvre sur la Crimée et dans l’est de l’Ukraine.

Mettre la Russie en mesure de faire face à cette nouvelle situation internationale.

On n’a pas assez remarqué que de cette analyse de la situation internationale découlait alors un programme pour la Russie elle-même.

La puissance américaine a donc été directement perçue à partir de 2003-2004 comme une menace directe quant à la sécurité de la Russie, mais aussi à celle de ses alliés stratégiques. Cette perception s’est brutalement amplifiée à partir de 2011, mais elle s’est aussi transformée. Si, jusque là, les dirigeants russes maintenaient l’espoir d’une coopération équilibrée, à laquelle les pays auraient pu finir par arriver, il semble aujourd’hui qu’ils tirent le constat d’une action américaine visant ce qu’ils appellent le « leadership mondial ». Vladimir Poutine a ainsi été conduit à aller sans doute plus loin qu’il ne l’avait imaginé en 2000-2001 et même en 2007. Mais, son action, même si elle fut autant réactive qu’active a contribué à l’échec du projet américain et à redistribuer les cartes. De ce point de vue, le retour de la Russie a été un événement marquant. La Russie à quelques arguments à faire valoir pour la constitution d’un grand « front » des pays refusant l’hégémonie américaine.

La vision politique de l’environnement international de Vladimir Poutine et de ses conseillers est aujourd’hui nettement plus pessimiste que celle qu’ils pouvaient formuler quand ils sont arrivés au pouvoir en 2000 et cela aura des retombées en Russie même, quant à l’organisation du « modèle » de capitalisme qui est appelé à se développer dans les prochaines années. Ce pessimisme incite donc le pouvoir russe à souhaiter une réhabilitation rapide des capacités technologiques et industrielles du secteur des industries à fort contenu technologique et de l’armement. La politique économique devient alors pour une part déterminée par l’analyse de la situation internationale. Ceci justifie un renforcement de la démarche interventionniste en économie à travers la constitution de grandes sociétés publiques dans le secteur de l’énergie (Gazprom, Rosneft, Transneft), mais aussi de groupes à capitaux publics dans l’aviation, la construction navale et les métaux non-ferreux. Le retour à des formes souples de protectionnisme est inévitable. La question d’un possible régime de contrôle des capitaux, en dépit des déclarations du gouvernement et de la Banque Centrale, est posé. On imagine mal que la Russie puisse être dans une confrontation de longue haleine avec les Etats-Unis et rester ouverte à la totalité des flux financiers, en particulier ceux à court et très court terme. La coopération internationale est une nécessité, perçue comme telle. Elle se situe au carrefour entre les alliances géopolitiques et les complémentarités technologiques et industrielles. Si la Russie souhaite la constitution de contrepoids à l’influence américaine qu’elle analyse désormais comme hostile, l’impact de ces contrepoids n’est pas la même suivant les pays considérés.

Il est donc clair que les événements de ces derniers mois vont provoquer un changement radical du modèle de développement que la Russie avait adopté dans les années 200 à 2004, modèle qui faisait malgré tout la part belle à la coopération internationale et aux échanges internationaux. Assurément, la Russie ne va pas se fermer hermétiquement. Ce ne fut d’ailleurs jamais le cas dans son histoire, même lors de la période stalinienne de l’URSS. Mais, cela va impliquer des réajustements importants dans la nature de ses relations économiques avec ses partenaires occidentaux, comme on a déjà eu l’occasion de l’évoquer dans ce carnet, mais aussi des réajustements importants dans le domaine de la politique économique intérieure.


[1] Le texte original (en russe) peut être consulté à l’adresse suivante : http://kremlin.ru/news/46860. Pour la traduction française: http://www.sayed7asan.blogspot.fr

[2] Voir la déclaration du président Russe lors de la conférence sur la sécurité qui s’est tenue à Munich le 10 février 2007 et dont le texte a été traduit dans La Lettre Sentinel, n°43, mars 2007.

[3] Spir J., Le Nouveau XXIè Siècle, le Seuil, Paris, 2008.

 
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Publié par le octobre 29, 2014 dans Uncategorized

 

“Personne n’a encore réussi à mettre le Donbass à genoux” – a lancé le chanteur émérite Yossif Kobzon depuis la scène de l’Opéra de Donetsk (vidéo sous-titrée)

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Aujourd’hui dans 01:23

La légende vivante du Donbass, le chanteur émérite Yossif Kobzon a bel et bien réussi à venir en concert sur sa terre natale, bien que les clabaudeurs aient tout fait pour l’en empêcher. Dans la salle pleine à craquer le public ému attendait patiemment l’arrivée du chanteur. Et son attente a été largement récompensée !

Cet artiste, l’enfant du pays, connaît son public jusqu’au bout des doigts. Ainsi, il lui a préparé des chansons qui l’ont fait pousser des soupirs tantôt admiratifs, tantôt nostalgiques, fredonner des paroles appris par cœur, ou applaudir avec ardeur au rythme de la musique. Avant que le célèbre originaire de Donetsk entre en scène, les Chœurs de l’Armée Rouge, dirigés par le général de brigade Ielisseïev, ont chauffé le public avec de superbes chansons de l’époque de la 2e guerre mondiale ou des airs folkloriques russes en les alternant avec les danses. On voyait que les artistes éprouvaient du réel plaisir à se produire devant le public de Donetsk. Celui-ci leur a réservé un accueil très chaleureux, pour exploser littéralement en ovation lorsque le célèbre chanteur est enfin apparu. Yossif Kobzon le leur a rendu bien, en chantant plusieurs de leurs chansons préférées, en commençant le concert par l’intemporelle « Un jeune homme est sorti dans les steppes de Donetsk ». Après, il y a eu « La valse de Sébastopol », les chansons des films « Dix-sept moments de printemps » et « Les officiers », les vers immortelles du poète Boulat Okoudjava et de nombreuses autres chansons magnifiques. La salle a retenu son souffle en entendant le requiem aux enfants-otages de Beslan, puisqu’aujourd’hui le Donbass verse aussi son sang et ses enfants se font tuer.

La chanson de l’amicale de Donetsk à Moscou qui a beaucoup fait pour le Donbass, pour les réfugiés et ceux qui sont restés sur place pour ne pas quitter leur terre natale, a été comme une déclaration d’amour à Donetsk et à Moscou. « La Russie ! », « la Russie » scandaient les spectateurs pour exprimer leur profonde gratitude envers le peuple fraternel russe, qui n’a pas laissé tomber les habitants de la RPD et de la RPL et leur accorde une aide précieuse dans ces moments durs. Le concert s’est terminé par la chanson immortelle de Rassoul Gamzatov « Les cigognes ». Ensuite le chanteur a fait monter sur scène le premier ministre de la RPD Alexandre Zakhartchenko pour chanter en duo avec lui « Je t’aime, la vie ».

Yossif Kobzon a eu les paroles les plus chaleureuses envers ses compatriotes, ayant admiré leur courage, leur stoïcisme et leur amour envers leur terre natale, leur fidélité à leurs pères qui ont défendu cette terre dans les années 40. Dans son discours de remerciement le premier ministre a repris les paroles de Yossif Kobzon qu’il a prononcé au début du concert : “Personne n’a encore réussi à mettre le Donbass à genoux” La cohésion de la salle, ce sentiment chaleureux et vif qui se dégageait aussi bien de la scène que des spectateurs étaient vraiment extraordinaires. A plusieurs reprises le public s’est levé pour saluer les chansons les plus poignantes, les plus émouvantes.

Incontestablement, cette visite à Donetsk de Yossif Kobzon, qui a fêté cette année ses 70 ans, son énergie positive et sa voix extraordinaire ont été de grand soutien aux habitants de Donetsk martyr.

http://fr.novorossia.today/actualit-de-la-novorossia/-personne-n-a-encore-r-ussi-mettre-donba.html

 
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Publié par le octobre 29, 2014 dans Uncategorized

 

Le voyage : Retour en arrière dans tous les sens du terme par Danielle et Marianne

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Catherine II à Odessa doit-elle être descendue de son piédestal parce que la nouvelle Ukraine fait une crise de russophobie ?… Une fois de plus…

Depuis hier vous savez ou devriez savoir si vous êtes des lecteurs fidèles de ce blog que de Vienne vers Chisinau nous avons été détournées vers Istanbul et que nos bagages n’ont pas immédiatement suivi. Notre premier contact avec la Moldavie se passe donc dans la file d’attente de la perle du Bosphore. C’est fou le nombre de gens qui parlent français et d’autres langues… LE MOLDAVE est peut-être un rural, tendre, naïf, comme diraient les ethnologues amateurs à la recherche de personnalité de base nationale, mais il est aussi spontanément polyglotte. Enfin, LE MOLDAVE de la file d’attente dans un aéroport turc et qui arrive du Quebec pour des vacances, mais aussi peut-être pour élections du 30 novembre.
Tandis que Marianne fraternise avec une Russo-moldave installée au Quebec et qui élève son fils Dimitri dans la vénération de la mère patrie… russe avec la permanence familiale de l’usage de la langue, moi j’ai une grande discussion avec une Moldave de souche bessarabienne francophone, toujours en provenance du Quebec.
Avec elle, je découvre une autre catégorie post-soviétique, j’entame une nouvelle famille. En Crimée, nous avions été confrontées en juin à un regret quasi-unanime –excepté quelques Tatars russophobes- de l’Union Soviétique, une sorte de paradis perdu. Et dans ce bain de nostalgie on pouvait distinguer en gros deux types de réaction. Ceux qui étaient restés ou devenus communistes et vomissaient les oligarques et ceux qui reprochaient aux communistes d’avoir vendu l’URSS.

Dans ce premier contact avec la Moldavie, je découvrais à travers cette femme d’une quarantaine d’années une nouvelle attitude post-soviétique. Elle n’exprimait pas clairement son vote, mais tout tendait à prouver qu’elle se prononcerait pour l’Europe. Mais rien n’est simple dans cette Atlantide immergée dans la mondialisation et l’économie de marché … Elle regrettait amèrement l’Union Soviétique. Elle m’a expliqué, une bonne demie-heure durant, à quel point la vie y était sécurisante, apaisée. Si vous aviez fait de bonnes études vous étiez assurés de trouver une bonne place. Et surtout, elle y tenait, il y avait un excellent système de santé. Ce sujet lui tenait visiblement à cœur et elle semblait très au fait de la sécurité sociale française. Elle avait vu un reportage à la télévision québécoise : le système de santé français était le meilleur du monde, les Canadiens avaient tenté de le copier, mais c’était en vain. Rien ne nous égalait si ce n’est l’ancienne Union Soviétique. Les Moldaves y étaient protégés, heureux.
Mais là où l’affaire se compliquait par rapport à mes homosovieticus du Donbass et de la Crimée, c’est quand je lui ai demandé : « Pourquoi l’Union Soviétique s’est-elle effondrée alors que la situation y était aussi florissante ? » Elle a répliqué : « C’est la faute des Russes ! »
Pas à cause des trois ivrognes, le secrétaire général du parti communiste de la Fédération de Russie, Eltsine, celui de Biélorussie et celui d’Ukraine qui un soir de beuverie ont « constaté » la fin de l’Union Soviétique et qui ont aussitôt téléphoné au secrétaire général du Kazakhstan, puis à Bush pour lui dire que c’était fait. Non ça c’était l’opinion de l’homosovieticus du Donbass et de quelques autres retraités criméens.
Ma nostalgique franco-québecoise était vraiment très en colère contre l’hégémonie russe : les Russes avaient voulu enlever aux Moldaves leur langue, ils leur avaient imposé l’alphabet cyrillique. Ils leur avaient recomposé leur passé, déporté leur élite nationale au goulag. Ils les avaient remplacés par des Russes venus y compris de Sibérie. Faisait-elle référence à la Transnistrie, ce nationalisme moldave était-il de même nature que celui qui était en train de déferler sur l’Ukraine. Les Roumains avaient été des auxiliaires aussi criminels que les bandéristes pour les nazis, qu’en était-il des Moldaves ? Je l’ai alors interrogée sur la collaboration de certains nationalistes locaux avec les nazis. Elle a paru très fâchée. Ça c’était en Galicie, pas en Moldavie où il n’y avait pas et il n’y aurait pas de fascistes. J’ai vite repris le thème des avantages sociaux et je lui ai demandé pourquoi elle ne votait pas communiste ? Elle a dit que c’étaient les vieux qui votaient avec discipline pour les communistes… Elle avait d’autres perspectives et surtout elle ne voulait plus des Russes, de leur domination. Ce qu’elle espérait de l’Europe c’était ne plus avoir à faire à la Russie, mais à des peuples latins et surtout que tous y jouiraient d’une sécurité sociale à la française et que l’Union européenne agirait contre l’insupportable corruption des oligarques, leur pillage incroyable. En fait, il n’y avait personne en Moldavie avec un tel programme et c’était dommage. Ce qui était stupéfiant dans son discours était la manière dont cette Moldave vivant au Québec avait recyclé dans un syncrétisme tout à fait personnel, son expérience soviétique, ses aspirations nationalistes et ses espérances sociales avec la propagande de l’Occident russophobe dominante au Canada comme aux Etats-Unis et en France.
Dans le taxi qui nous ramenait de l’aéroport à l’hôtel Cosmos où nous étions sensées attendre des bagages qui n’arriveront que le surlendemain, avec Marianne, nous interrogeons en russe le jeune chauffeur de taxi, il n’a pas la trentaine. Pour qui pensait-il voter ? Il n’attendait rien de bon ni de l’Europe, ni des Russes. Les vieux allaient sans doute voter massivement pour les communistes parce qu’ils espéraient reconstruire l’Union Soviétique, mais c’était une illusion. Ce temps était passé, il ne reviendrait plus. « Les démocrates » pro-européens s’étaient déconsidérés ces dernières années en pillant plus qu’il n’était raisonnable et tout le monde était perdu. Dans certains villages, un riche venait et offrait des concerts gratuits et le village s’apprêtait à voter pour lui dans l’espoir d’un autre concert. C’était ça désormais la politique, ce n’était pas sérieux. Nous lui avons demandé ce qu’il pensait LUI de l’Union Soviétique ? C’était mieux, il était enfant, mais il sait que c’était mieux. Il y avait de bonnes formations débouchant sur un bon emploi avec des maîtres respectés. Mais on ne pouvait plus se faire d’illusion comme les vieux, ce temps là ne reviendrait plus. Alors il ne savait plus pour qui voter, tout en étant conscient que tout dépendait de gens comme lui, les hésitants, ils feraient la différence pour le mal plutôt que pour le bien.
J’ai ressenti hier quelque chose de semblable face à des amis Odessites qui nous accueillaient. Ils s’affirmaient communistes, c’étaient des intellectuels marxistes à sensibilité stalinienne, enfin c’est peut-être un peu rapide. L’un d’eux nous faisant visiter la ville nous a désigné le boulevard Alexandre II. C’était devenu le boulevard Staline, puis avec la déstalinisation le boulevard de la Paix et c’est redevenu depuis l’indépendance de l’Ukraine le boulevard Alexandre II. La rue perpendiculaire était la rue Juive avant l’Union Soviétique, elle a alors été baptisée rue Bebel, du nom du révolutionnaire allemand et aujourd’hui elle est redevenue rue Juive. Mais les gens ont pris l’habitude de dire les deux noms. Sous l’Union soviétique c’était la rue Bebel juive et maintenant c’est la rue juive-Bebel.
C’est ridicule cette manie d’effacer les deux noms et maintenant cela devient un vrai délire, nous a expliqué notre guide devant le monument à Catherine II. Les Soviétiques avaient détruit le monument et l’avaient remplacé par une statue glorifiant les marins du Potemkine et ils avaient transféré Catherine II au musée de la ville. A la chute de l’Union Soviétique, retour de Catherine II, flanquée à son piédestal de quatre de ses anciens amants qui avaient beaucoup œuvré pour Odessa, dont Potemkine. Des statues modernes. Maintenant il y a une plainte déposée devant les tribunaux demandant la destruction du monument à Catherine II et le refus désormais de la désigner comme la fondatrice de la ville au profit d’une obscure citadelle turque et de son commandant attaqué par les troupes russes. Lénine ne leur suffit plus, ils s’attaquent à Catherine II et à Pouchkine…

Cette manie de refaire le passé pour mieux imposer un présent qui ne convient à personne est désastreuse, onirique, l’histoire revue par Kafka. Et pourtant c’est très concret pour mon interlocuteur odessite. Il a fait des études d’histoire, il était jeune assistant à la fac d’histoire et se spécialisait dans le XVIII e siècle, se consacrant pour son plaisir personnel à Pouchkine. Quand il y a eu « l’indépendance » de l’Ukraine et surtout le retour en force des réactionnaires même des fascistes, il a perdu son poste d’enseignant-chercheur. On n’avait plus besoin de spécialistes de l’Histoire russe et de Pouchkine. D’ailleurs en ce moment, les fascistes parlent de détruire la statue de Pouchkine, l’écrivain russe par excellence. L’enseignant a été jeté à la rue et a dû multiplier les petits boulots, les agences, les expertises… Il n’avait pas été fait pour ça… C’est lui qui refuse de nous faire visiter le grand marché d’Odessa au Kilomètre 7 et qui nous explique que là certains de ses amis, chassés comme lui de l’enseignement, faute de crédits pour leur spécialité et désormais de crédits tout court se sont retrouvés dans ces trafics de contrebande. Pour nous aussi, communistes français, la fin de l’Union Soviétique a été un choc, mais nous mesurons mal ce qu’elle a été à la base pour tous ces gens confrontés concrètement aux conséquences.

Ne nous faisons pas d’illusion en France nous avons aussi cette manière de revoir l’Histoire, les sujets qui n’ont aucune chance d’être agréés par le ministère en ce qui concerne la révision académique ou ce que nous raconte Irina : comment elle est venue à Paris pour faire une conférence sur ce qui s’était passé à Odessa. Dans un grand hôtel, une grande partie de la presse française était là en tous les cas le Monde, Libération et d’autres. On leur a montré des photos sur les événements du 2 mai, le massacre dans la maison des syndicats. Mes amis odessites attendent encore le moindre article. Mieux ou pire, ils ont une exposition itinérante avec des photos, des témoignages, elle est passée dans la plupart des grandes villes d’Europe, elle a donné lieu à des contre-manifestations fascistes au Portugal et en Espagne. Mais à Paris, il a été impossible de trouver où et avec qui la présenter…Comment vaincre ce négationnisme du présent qui s’empare de notre pays, ce trafic de nos mémoires… En rentrant, nous allons tenter de nous battre avec toujours les mêmes amis, mais ce bâillon nous étouffe et nous ne comprenons que trop ce que ressentent nos amis de l’est… Ce présent qui se recompose à chaque instant au gré de jeux politiciens…
Et là, je rejoins les réflexions du chauffeur de taxi moldave et celui de cet universitaire communiste qui continue à se battre avec courage en tentant de faire passer des informations sur la fascisation d’Odessa, alors qu’il voit tous les jours des gens arrêtés, menacés. Quelle est leur relation au vote communiste. Le chauffeur de taxi moldave n’y croit plus et l’historien n’a pas voté à ces élections. C’est une farce, est-ce que l’on peut voter quand le sang est répandu explique-t-il ? Fallait-il voter communiste ? Sa relation au parti communiste ukrainien et à Simonenko est compliquée. Les communistes à la chute de l’Union soviétique étaient en deuxième position, les gens croyaient encore en eux… Mais ils ont mené une mauvaise ligne… Ils se contentaient de discours à la Rada, de proclamations légalistes, mais ils n’ont rien fait pour mobiliser le peuple, lui donner la force d’un combat y compris contre le fascisme qui renaissait. Qu’on le comprenne bien, à la base les communistes sont les meilleurs et témoignent de courage, mais le parti ne sait plus mobiliser. Il est pro-ukrainien, légaliste, dernièrement il a même renvoyé des membres qu’il accusait de séparatisme et de tenter d’agir comme le faisaient les communistes dans le Donbass. C’est actuellement ce qu’il y a de mieux en Ukraine et ils nous laissent démunis devant le fascisme. Nous sommes obligés de nous reconstituer nous-mêmes dans des actions plus symboliques qu’autre chose. Nous sommes isolés, désorganisés et ils n’ont pas eu le courage d’affirmer une position claire de rupture avec l’ordre ou le désordre qui s’installait. Le fascisme est là, il domine, même si au niveau électoral il a des résultats médiocres, si ce sont les USA qui ont placé leur marionnettes à la tête du pays, il y a une armée parallèle qui fait pression, exerce la peur et qui agit quand nécessaire. Il raconte que madame Nuland est venue à Odessa en jeep comme si elle gouvernait la ville, flanquée de Kolomojski lui-même. Ce pouvoir n’a plus à cacher ses racines, et ses sections d’assaut. Il est le cynisme. Le vote n’est qu’une plaisanterie et les communistes ont été éliminés, c’était le but de la manœuvre, non parce qu’ils représentaient en Ukraine une force dangereuse mais parce que c’était un symbole, la victoire du fascisme passe par l’élimination des communistes.
Marianne me dit : « Tu te rends compte, partout ce parti communiste dont on attendait quelque chose au lendemain de la chute de l’Union Soviétique ! En vain, son temps est passé et il faut tout recomposer à la base dans le désordre… dans les pires conditions, dans une confusion généralisée». Nous savons elle et moi qu’il ne s’agit pas seulement du parti communiste moldave et ukrainien. Depuis que j’ai découvert en 2008 que la chute de l’Union Soviétique n’avait pas tout à fait été ce que je croyais, nous avions décidé toutes les deux de partir à la recherche d’une autre vérité. Les peuples avaient subi la fin de l’Union Soviétique comme une trahison et ceux qui l’avaient connue n’en demeuraient pas marqués par pur masochisme comme l’avait inventé l’auteur de l’Homme rouge Svetlana Alexiévitch « qui a souhaité occuper ce créneau à sa manière de peur que l’on découvre ce qu’il en était » commente Marianne, mais bien parce qu’ils en conservaient un souvenir d’amitié, de justice et de paix. A cette nostalgie de la communiste se mêlait chez moi des relents de Yiddishland et là aussi le gâchis était considérable, irréversible peut-être, Israël, Bernard-Henry Levy et l’immonde Kolomojski avaient remplacé Marx, Rosa Luxembourg et même le héros de Babel Benia Krik le roi des mendiants, le brigand qui vole les riches et porte en lui toute l’insolence d’Odessa. On parle ici des juifs banderistes par dérision…
Dans le fond, avec ce jeune chauffeur de taxi moldave et ce professeur d’histoire d’Odessa surgissait la nécessité d’un nouvel espace à construire… Un peu comme à la Restauration, en France, renaît un nouveau mouvement sur le désespoir de la fin de la République et même de l’Empire, quand le héros stendhalien cherche à se repérer sur un champ de bataille incompréhensible ou hésite entre l’arrivisme et l’amour, le rouge de l’armée ou le noir de la prêtrise. Quand j’étudiais l’histoire de Marseille, je suivais la reconstruction du mouvement marseillais, dans les cabarets tenus par des demi-soldes napoléoniens, chez des diplômés qui n’avaient pas de perspective… du désordre, de la confusion…
Il y a la proposition du continent eurasiatique, la manière dont certains partis communistes continuent à penser, ça éviterait de repartir à zéro… il y a cette fascisation avec ses nouveaux boucs émissaires… Comment penser ce monde là ? S’opposer à la brutalité fasciste et à la guerre est la seule solution, défendre la sécurité sociale, l’éducation, les droits, c’est basique, mais il n’y a rien d’autre pour nous rassembler tous même si nous avons incontestablement perdu cette étrange liberté, cette conscience morale qui se donnait des fins universelles au point que nous matérialistes nous avions une transcendance qui nous faisait adhérer à l’Histoire de l’humanité. C’est cela qui a disparu et qui se reconstruira probablement autrement. Parfois il m’arrive de me dire que nous avons tous emporté une pièce du puzzle et qu’il faut la rapporter. C’est là que l’interpellation de Lavrov: « l’Europe ne pourra pas se passer de nous et nous nous ne passerons pas d’elle » me touche, cette première expérience socialiste a été celle de la démesure, de la générosité russe et nous en aurons encore besoin… En attendant organisons le lien de l’information comme nous le pouvons…
Danielle et Marianne

 

TRAJET(S) Moldavie-Odessa

hôtel cosmos

héros de la cavalerie rouge Moldave devant l’hôtel Cosmos

Samedi 25 octobre.  Air Austria a été incapable de nous assurer le transfert Paris-Vienne-Chisinau (capitale de la Moldavie) et nous avons dû faire un détour par Istanbul avec la Turkish air lines, ce qui a permis à Marianne d’avoir une longue conversation en turc avec un grossiste en noisettes qui venait acheter des terrains pour y planter son arbuste favori. A Chisinau, les bagages n’avaient pas suivi. Les attentes, les taxis tout a été bon pour commencer notre recherche en ouvrant le débat dans les files d’attente et les transports. Nous ferons état dans un prochain chapitre de nos premières discussions sur les élections moldaves qui auront lieu le 30 novembre, plus généralement des relations de nos interlocuteurs avec l’union européenne et la Russie. Mais ce sera pour un autre jour, dans cet épisode, Marianne et Danielle sont confrontées à la perte des bagages et à l’espace post-soviétique entre la Moldavie et Odessa..

Nous avons atterri à l’hôtel Cosmos dans la nuit, sans même une brosse à dent et un rechange. Le dimanche, malgré les fermes promesses de la veille du personnel moldave de l’aéroport toujours rien… Donc nous avons passé la journée du dimanche à tenter de nous munir de l’indispensable et d’un peu de superflu. Il faisait un froid piquant mais sain. Nous avons écumé le bazar oriental, avec ses ruelles qui ne laissent place qu’à un individu et un kleptomane décidé à le dépouiller. Marianne s’est entichée d’une chapka, lapin et cuir, qui la fait ressembler à Blériot, moi je me suis contentée d’une casquette imperméable avec oreillette, un premier prix. Marianne s’est mise en quête d’un manuel de moldave. Comme, avant de m’acheter une paire de soquettes élastiques à décor norvégien, j’avais la chaussette qui s’obstinait à tourner sous le talon, je la suivais maussade arguant qu’imaginer une  librairie ouverte un dimanche pour y acheter un manuel de moldave était une entreprise hasardeuse. Marianne ne peut s’empêcher d’apprendre toutes les langues des pays qu’elle traverse, alors que tout les Moldaves sont au moins bilingues, russe et moldave et qu’en dehors de la Moldavie l’usage du moldave peut paraître limité. La librairie était ouverte! C’est un haut lieu du nationalisme moldave, qui cherche dans quelques figures locales assez modestes dans leur rayonnement international, à trouver les bases de sa revendication. A 14 heures, nous avons pris place dans un restaurant encore ouvert, où pour la modique somme de 20 euros à deux, nous avons pu déguster un délicieux Borsh, une soupe de poulet typique moldave avec un léger goût d’oseille, des filets de poivron et des blancs de poulet arrosé de crème fraiche aigrelette, puis une fricassée de foies de volaille de poulets des légumes et du riz, le tout arrosé d’une tisane pour Marianne et d’un thé noir pour moi.

L’hôtel Cosmos, un univers

Chisinau est en matière urbaine du grand n’importe quoi, c’est foutraque dit Marianne, des bâtiments sans ordre, une ville marché de la taille d’Arras, avec des ponctuations de gigantisme soviétique, comme ce monument équestre devant l’hôtel, un illustre inconnu, mais qui semble avoir œuvré dans la cavalerie rouge. Les routes sont correctes, mais les trottoirs pleins de pièges. Dans cette accumulation hétéroclite d’objets improbables, notre hôtel Cosmos est une pièce de choix. Architecturalement comme son nom l’indique c’est un monstre, un vaisseau de guerre cimenté dont ni le personnel, ni le décor et je le crains la literie, n’ont été renouvelés depuis la fin de l’ère soviétique. Même l’accueil est resté d’époque : pas de chasse au pourboire, mais une vie collective si intense et si peu centrée sur le client que celui-ci est traité avec toute la gentillesse que l’on réserve à des marmots encombrants tandis que les mères se livrent à de passionnantes activités qui n’ont rien à voir avec leur progéniture. Ou alors on est capable comme Marianne d’entrer dans un contact amical et chaleureux avec la réceptionniste ce qui nous vaut immédiatement un traitement de faveur, hélas limité, comme nous allons le constater rapidement dans ces trajets que nous fîmes entre la Moldavie et Odessa. Il faut encore ajouter pour décrire l’hôtel Cosmos que non seulement tout y est disproportionné mais aussi vétuste que les fauteuils de cuir de la réception. Dans les chambres et les couloirs qui y mènent, les moquettes, les tentures, les dessus de lit sont uniformément sombres et pelucheux, dans une gamme qui va du grenat, lie de vin au noir pisseux. Même l’esprit le moins prévenu ne peut s’empêcher d’imaginer dans ces velours usagés une floraison de bactéries, de la sueur et autres liquides corporels de ceux qui vous ont précédé, des acariens et des bestioles insidieuses. Mais l’hôtel Cosmos cherche la modernité de la mondialisation, celle du vice, il y a au rez-de-chaussée un casino qui ne semble attirer que quelques ruraux moldaves modestes, des âmes perdues.

Donc ayant, ce dimanche là; un peu épuisé les joies du weekend à Chisinau et comme il était prévu de prendre des contacts moldaves que la deuxième semaine, nous décidons de ne pas attendre les bagages et de demander à la réceptionniste, copine de Marianne, de recueillir les dits bagages que nous retrouverons à notre retour le 3 novembre. Un logement nous a été retenu à Odessa. En bonne bolcheviques, Marianne et moi décidons d’affronter l’Ukraine en portant la même tenue pendant huit jours. Je suis même soulagée à l’idée de ne pas avoir de valises à traîner.

Donc à 9 heures, gara de nord, c’est-à-dire on l’aura compris Gare du Nord. Comme d’ailleurs Billets d’avions se dit « bilete de avion » et tout à l’avenant. Bref le moldave est très proche du roumain qui lui-même l’est de l’Italien. Simplement c’est un patois comme l’ukrainien par rapport au russe, une langue surchargée, une prononciation aussi peu compréhensible que l’est du québecoise populaire pour une oreille française. J’ai passé la soirée de hier à l’hôtel à tenter de comprendre les nouvelles sur les élections en Ukraine de ce dimanche. En vain. D’ailleurs après des contacts téléphoniques avec nos amis ukrainiens, je ne comprends toujours pas. Il semble que le taux de participation ait été particulièrement faible à l’est et surtout à Odessa.

Donc vers 9 heures, sous un ciel bleu et dans l’air glacial, nous embarquons dans un petit car pour Odessa. La Moldavie est rassurante, un monde paysan avec des grosses dames, herculéennes mêmes, celle-ci a une trentaine d’années, elle ne se plaint pas: « tant qu’on a la santé, les enfants sont enrhumés mais ce n’est pas grave », elle nous sourit, les joues lisses comme des pommes. Le pays est une sorte de Bourgogne de l’est avec des terres noires et grasses, du vin bien élevé, une nourriture bonne en bouche et une base non trafiquée. Les Moldaves que nous rencontrons sont sereins et serviables, une cible de choix pour leurs voisins moqueurs, les Odessites.

Le prix du transport est dérisoire : 14 euros à deux jusqu’à Odessa. Un homme nous interpelle. Marianne vient juste de me faire remarquer qu’il se signe devant toutes les églises. Il nous demande en souriant ce que nous allons faire à Odessa… Nous avons un petit discours tout prêt : nous sommes deux universitaires à la retraite et nous faisons une recherche sur les anciens pays de l’Union soviétique, alors nous allons voir ce qui se passe à Odessa. L’homme ricane sans méchanceté : « Vous allez voir les fascistes ? »

Très direct, il répond à nos questions : il est russe, « un spéculateur » comme on aurait dit jadis, il fait du bisness… En fait, il vend alternativement à Chisinau et à Odessa des poissons exotiques. le marché d’Odessa, dit-ill est le plus grand marché du monde, il faudrait une semaine entière pour en faire le tour. L’ami communiste qui nous reçoit à Odessa refuse de nous le faire visiter. C’est un formidable gâchis, tous ces marchands ont fait des études mais comme il n’y a plus d’emplois, ils vivotent de trafics. On ne peut pas visiter un tel endroit où se perd la formation intellectuelle de l’Ukraine. Notre compagnon de voyage ne semble pas avoir plus d’estime pour sa profession. Les marchands se regroupent par activités et dans sa « guilde » des marchands de poissons exotiques, ils sont une quarantaine, mais il n’y a que trois « monstres ». Ils ne leur parlent pas. « Les monstres » ce sont les partisans des fascistes de Kiev. Il pense qu’en Moldavie, pour le moment, il y a des nationalistes, mais pas encore de fascistes comme en Ukraine. Il n’y a jamais eu de fascistes en Moldavie, ils ont été occupés par les Roumains et quand ils ont pris les armes c’est comme partisans soviétiques. Ici en Moldavie, poursuit notre interlocuteur, on peut parler, mais pas à Odessa où règne la peur. Il est russe, mais il vote en Moldavie. Il a toujours voté communiste jusqu’ici, mais pas cette fois, là il va voter socialiste. Il ne s’agit pas des sociaux démocrates pro-européen, mais d’un nouveau parti issu du parti communiste qui selon lui va faire beaucoup de voix, alors que le parti communiste va s’effondrer parce qu’il n’est « pas clair », entre l’Europe et la Russie, le nouveau parti socialiste lui s’est prononcé pour les Russes. Il ne veut pas entendre parler de l’Europe: « Ils nous ont donné un passeport biométrique qui permet de venir pour 3 mois, sans le droit de travailler. Alors qu’est-ce que j’en fais ? Je n’ai pas d’argent, ça ne m’intéresse pas le droit d’aller en Europe sans travailler, tandis qu’en Russie il y a beaucoup de Moldaves qui travaillent. Ils achètent nos légumes et tous les produits agricoles. » Il nous raconte sa vie, lui et sa femme sont deux russes, des chrétiens appartenant à la branche des « vieux croyants ». Si mes souvenirs sont bons il s’agit d’un courant orthodoxe né de la révolte contre l’occidentalisation imposée par Pierre le Grand. Il ajoute que le patriarche Cyrille a beaucoup fait pour rassembler toutes les obédiences de l’église orthodoxe, alors qu’au contraire les uniates orthodoxes créent la zizanie. Malicieusement je lui glisse que cela ne m’étonne pas de Cyrille, c’est un fin politique, il est du KGB. Il proteste, puis réfléchit « Et pourquoi pas ? Poutine aussi est du KGB, c’est bien de rechercher l’unité du pays, le consensus, ça rend un pays plus fort ! »

Quand nous l’interrogeons sur l’Union Soviétique, il opine : « oui c’est ça ce qu’il faut, l’Union Soviétique, ça portera un autre nom mais c’est ça ce que veut Poutine. Et il dit son enthousiasme devant le dernier discours de Poutine où ce dernier a dit son fait aux américains et à Obama. Il poursuit son rêve, il faut retrouver l’unité perdue des Slaves… je le coupe : « Alors plus de Moldaves, ce sont des latins ? » Il réfléchit, fronce les sourcils. Il vit en Moldavie, aime les Moldaves, il dit : « Oui avec les Moldaves, parce que l’important est qu’ils ont la vraie foi ! » Alors lui dis-je toujours en me moquant, ce sera une Union Soviétique slave et orthodoxe et sans propriété collective des moyens de production, sans tous les autres qui ne sont ni slaves, ni orthodoxes ? Il adore la discussion, il est aussi communiste et il n’aime pas les capitalistes surtout quand ce sont des oligarques, il n’a envie d’exclure personne de son paradis soviétique. Alors il reprend sa description il faut un pays fort avec un peuple uni sans races, ni exclusion religieuse même si seuls les Russes peuvent rassembler tout ça, pas d’oligarques, pas d’américains, pas d’OTAN. La conversation est passionnée et passionnante, nous en oublions le tape-cul qu’est le trajet.

Marianne a reçu un avis sur son portable : nos bagages sont arrivés à l’aéroport, l’avis porte l’heure de 9h40. Mais il est midi, nous sommes arrivées à la frontière. Connaissant la nature humaine et ayant tout à coup des doutes sur la réceptionniste, je conseille à Marianne de s’enquérir auprès de celle-ci de nos valises. Là nous apprenons que la réception a refusé les bagages parce que nous avions quitté l’hôtel. Heureusement le téléphone fonctionne en Moldavie, double coup de téléphone à l’aéroport, de la réception de l’hôtel et de l’aéroport : nos bagages repartent dans l’instant de l’aéroport à l’hôtel. Et nous décidons de retourner les chercher et en repartant dans la journée vers Odessa. Entre temps, nos passeports ont été tamponnés, mais comme nous descendons du car et prétendons rebrousser chemin, ils doivent être re-tamponnés… Là où ça se corse c’est quand nous demandons les toilettes. Elles sont de l’autre côté en Ukraine. Une dame policier, petite, si emmitouflée qu’elle ressemble à un bonhomme bibendum nous a prises en charge, elle nous attend au portillon de la frontière. Imaginez une cabane branlante, avec une petite dame aussi emmitouflée que la policière qui tend des billets et du papier derrière une vitre embrumée. Aucun voisinage pour la cahute d’aisance si ce n’est dans ce no man’s land hivernal une carcasse de voiture. L’intérieur de l’édicule est digne des waters soviétiques de la grande époque, pas la moindre porte pour protéger du vent et des regards du vis-à-vis. Une chienne nous a suivi et nous témoigne un intérêt amical, un peu encombrant. Elle retraverse avec nous la frontière où nous attend la petite policière zélée qui demande à nouveau de tamponner notre passeport. Là elle nous désigne un banc bleu en nous intimant l’ordre de nous asseoir et de ne plus bouger. Marianne négocie en russe pour l’installation sur le banc rouge, le vent est toujours aussi glacial, mais un rai de lumière réchauffe un peu. De mauvaise grâce, elle accepte.

Le car de retour sur Chisinau s’arrête . Les passagers descendent et doivent subir des contrôles administratifs ce qui occupe un peu notre geôlière. Nous nous ré-embarquons pour deux heures de tape-cul à l’arrière. Il a été difficile de trouver une place tant le car déborde de colis. La soute est pleine et ils croulent des sièges dans l’allée. Ce sont d’énormes masses enveloppées dans des sacs poubelle en plastic noir. A quelques dizaines de kilomètres de l’arrivée, une heure et demie après, commence un étrange ballet. Marianne me glisse : « Tu crois qu’on peut leur demander de jouer avec eux ? » Quelques lanceurs ont ouvert les colis, ils en extraient un paquet enveloppé et scotché qu’ils expédient à d’autres voyageurs et après ils s’emploient à refermer les sacs à l’aide de gros rouleaux de scotch ocre et cartonné prévu à cet effet. En fait il s’agit d’une activité de contrebande, chaque voyageur a droit à un bagage limité, donc ils le déclarent à la douane avec l’aide du reste des voyageurs qui reçoit un objet en paiement à l’arrivée.

Peu avant celle-ci, comme nous sommes au milieu d’un chaos de ballots, nous réclamons de sortir les premières en expliquant notre cas : la course à l’hôtel, le retour et le départ avant 15 h 40. Il est 14 heures trente. Les gens que nous trouvions brutaux et égoïstes il y a peu, nous font aussitôt une haie, un homme explique qu’avec ça il a à peine de quoi survivre. Je retrouve la foule soviétique, gentille et attentionnée. Je me souviens de ce jour du premier mai où j’étais sur la place rouge. J’ai perdu ma ballerine et je craignais de ne pas pouvoir la récupérer tant les gens s’écoulaient par grappes denses. En entendant mon cri, mes plus proches voisins se sont arrêtés. Ils ont fait autour de moi un cercle jusqu’à ce que j’aie pu mettre la main sur la chaussure perdue. Je crois que ce genre d’expérience, renouvelée sous des formes diverses, y compris à Cuba, m’a paru le plus convaincant sur l’apparition d’un homme nouveau : une foule naturellement amicale.

Et là nous trouvons un jeune chauffeur, Micha ; avec qui nous négocions l’allée à l’hôtel. J’attends dans la voiture tandis que Marianne et lui vont prendre les bagages. Patatras, le temps s’étire et il n’y a qu’une seule valise, la mienne a disparu dieu sait où… Quelques coups de téléphone plus tard, Micha prend les choses en main. Il est adorable, un petit brun aux mèches folles, qui explique qu’il adore rendre service et résoudre les problèmes. Sa femme travaille à la Gare routière, elle est chargée de parlementer avec le chauffeur du car de 15 h 40 pour le faire attendre tandis que nous partons à toute vitesse à l’aéroport, Micha contourne tous les obstacles avec maestria mais prudence, ils se croit dans un film d’aventure et il hurle de bonheur : « C’est ça la Moldavie. On vit intensément, pourquoi vous voulez qu’on aille en Europe ? » A l’aéroport un autre charmant jeune homme, nous attend ma valise à la main, on la lui rafle. Micha qui n’a cessé dans son gymkhana de téléphoner à son épouse, nous explique qu’il nous conduit à la sortie de la ville où le car va arriver et nous prendre quasiment aussi au vol. Il lui était impossible de nous attendre à la gare mais Micha a géré avec doigté… Il a eu le temps de nous expliquer qui est son candidat à l’élection, il nous a désigne une affiche : « Voilà c’est lui. Un homme riche qui a promis de créer des emplois. Un pro-russe qui a promis de s’entendre avec Moscou ! » Micha marque une pause et concède que beaucoup promettent mais ne tiennent pas leur parole. Le jeune homme est aussi pro-russe mais il ne fait plus confiance aux communistes : « On les a vus au pouvoir, ils n’ont rien fait, alors j’essaye autre chose… Mais pas l’Europe ! Les Moldaves n’ont rien à y gagner ».

Nous tombons un peu épuisées dans le car. Nos deux places sont au fond, là où ça remue le plus. A côté de Marianne un jeune homme. C’est un arabe israélien venu faire ses études à la faculté de médecine d’Odessa. Il a été appelé pour soigner les gens après l’incendie abominable à la maison des syndicats. « C’est le pire spectacle qu’il ait vu de sa vie ». Les causes de la mort des gens sont diverses, par asphyxie, brûlés, tombés des fenêtres, à cause des coups… mais il ne s’avancera pas plus et renvoie les protagonistes dos à dos. On ne sait pas ce qui s’est passé, mais selon lui, au résultat ça a été une bonne chose parce qu’il n’y a plus eu de manifestations, de bagarres, les gens se sont calmés. En attendant nous savons qu’Odessa est la ville qui a le moins voté après le Donbass. 32% annonce-t-on dans le Donbass où toutes les villes ne sont pas aux mains des insurgés. 37% à Odessa et l’on nous décrira un quartier de la ville, Malinovski, où il n’y a eu que 9% de votants dont 7% pour le candidat officiel. Les gens sont totalement désespérés et ne croient en plus rien nous expliquera-t-on. Mais le jeune arabe Israélien a l’air de trouver que c’est mieux comme ça. Il est vrai qu’il pense aussi qu’en Israël, il finira par sortir du bien de la situation. Ce doit être un incurable optimiste ou alors quelqu’un de prudentissime. Parce que plus nous nous rapprochons d’Odessa, plus l’ambiance devient pesante. A la frontière, qui est différente de la précédente. Un gag : après avoir remis nos passeports pour l’examen, être passées individuellement devant un préproposé qui vérifie si nos visages correspondent à la photo, Marianne est sommée de s’expliquer : « Pourquoi deux françaises ont-elle passé aujourd’hui tant de fois la frontière ? » Avec l’allée et retour de la Moldavie vers l’Ukraine de la cahute d’aisance, cela fait la quatrième fois que l’on tamponne nos passeports rien que du côté moldave. Qui sont ces deux grands-mères qui s’obstinent à passer et repasser, des Mata hari un peu fanées ou des contrebandières, des maniaques ? « Marianne explique inlassablement alors que personne n’arrive à suivre le récit de nos démêlés avec l’aéroport, l’hôtel, Micha et les transports routiers. La police des douanes abandonne tandis que moi je tente en vain dans la nuit un café chaud à la main de passer du côté de l’estaminet à celui du car entre d’énormes camions routiers qui démarrent.

Dans le car après cet arrêt et la confrontation collective aux toilettes sur le bas côté moldave cette fois, une sorte de familiarité règne dans la pénombre du véhicule. Une femme sur le siège devant plaisante pendant que Marianne part à la recherche de son foulard : «  fouille ici avant que j’aie disparu ! » Tout le reste du trajet, elle se moque et raconte des blagues. Par exemple elle dit comment une mère conseille son fils : « Pour première femme tu dois prendre une russe, elles sont les plus passionnées. Après tu dois prendre une juive, elles sont intelligentes, habiles et elles t’aideront dans la vie. Pour la dernière, prend une Moldave, elles sont les meilleures pour les enterrements. » .Ce qui lui permet d’enchaîner sur les Moldaves avec lesquels elle a d’excellents rapports. Elle ne tarit pas d’éloges, ils sont gentils, serviables, et ils font les plus belles fêtes qui se puisse imaginer, non seulement les enterrements mais les mariages. Ils sont pauvres mais font assaut de générosité et leurs banquets sont somptueux. Elle s’appelle Lioudmila. Elle est ukrainienne, russe et appartient à une famille de communistes. Elle-même a été dirigeante du parti même si elle détestait les réunions. « Nous étions heureux, nous avions l’indispensable, l’essentiel était l’amitié, la paix et puis nous étions jeunes et en ce temps-là tout paraît plus beau. Ce qui se passe en Ukraine la déchire et elle explique d’une manière imaginée que ce sont deux parties de son cœur, elle est convaincue que cela ne durera pas. Le peuple est sain, il ne tolérera pas ces hommes. Elle comprend même les fascistes de l’ouest : « Nous les Russes, nous avons été élevés dans la fierté des exploits de nos parents durant la Grande Guerre. Nous étions avec les héros, les vainqueurs, mais eux les pauvres, leurs parents avaient suivi Bandera et dans les familles, ils n’avaient que cette honte à partager. Alors quand l’Europe et les Etats-Unis sont venus leur expliquer que Bandera étaient les combattants de la liberté contre le communisme, ils y ont cru et ils ont pris leur revanche. Mais ça ne durera pas, les gens ne sont pas comme ça, ce n’est qu’une minorité qui fait peur à tout le monde. » Plus tard, elle nous conseillera de ne pas parler à n’importe qui à Odessa, de ne pas dire que nous sommes communistes. Elle nous explique à sa manière : « Quand la Crimée a choisi la Russie, les Odessites ont cru que Poutine allait venir les libérer, ils ont défilé en réclamant un référendum, la séparation avec l’Ukraine, ils ont signé des pétitions, ils étaient très nombreux. C’est ce que voulaient les Etats-Unis que Poutine intervienne. Heureusement il n’est pas tombé dans le piège. » Elle nous demande elle aussi si nous avons écouté le dernier discours de Poutine où il dénonce les Etats-Unis. Puis elle reprend sur ce qui se passe à Odessa : des gens sont arrêtés, enlevés, tout le monde a peur et se tait. Une femme un peu plus loin, elle a la soixantaine, l’a interrompue à deux reprises. D’abord quand elle a dit que le moldave et le roumain étaient différents. « Ce n’est pas vrai le moldave et le roumain c’est la même langue. Puis quand Lioudmila a raconté comment elle avait adhéré au parti communiste. La femme lui a jeté : « Pour faire carrière jadis, il fallait être au parti communiste ! » Lioudmila a protesté qu’elle n’avait pas besoin de cette adhésion pour sa carrière mais qu’elle avait accepté parce qu’elle aimait la justice.

Danielle et Marianne

 
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Publié par le octobre 28, 2014 dans civilisation, Europe, mon journal

 
 
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